Source : Agência Pública, « Eleitores gerados por IA fazem campanha no TikTok e põem em xeque regra do TSE », par Bianca Bortolon (Aos Fatos), 24 août 2026
Traduction : Jonathan Gibon
Édition : Patrick Piro
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De fausses électrices et de faux électeurs générés par IA expliquent leur choix de votre Lula ou Bolsonaro. (copies d’écran)
Dans une vidéo publiée sur TikTok, une journaliste demande à plusieurs jeunes pour qui ils comptent voter à l’élection présidentielle de cette année. Tous répondent « Lula » et avancent des arguments allant de l’espoir de nouvelles opportunités à des témoignages sur leurs origines modestes, en passant par le sentiment que le candidat du PT (Partido dos Trabalhadores - Parti des Travailleurs) aide « des gens comme nous ».
Dans une autre séquence, une femme âgée est interpellée et on lui pose la même question. « Je vais voter pour Flávio [Bolsonaro], ma fille, car le Brésil a besoin d’un véritable renouveau politique pour garantir la sécurité et un avenir meilleur à notre pays », répond-elle.
Ces scènes ressemblent à des interviews de rue au format rapide, connues dans le jargon journalistique sous le nom de « la parole du peuple ». Très populaire sur les réseaux proposant des vidéos courtes, ce format a déjà été désigné par TikTok lui-même comme l’une des tendances en matière de production de contenu sur la plateforme en 2024.
La nouveauté, c’est que désormais, ni les journalistes ni les électeurs qui apparaissent dans ces vidéos ne sont réels. Une enquête menée par Aos Fatos a recensé au moins 50 contenus sur TikTok qui simulent des interviews et des témoignages concernant les deux principaux candidats à la présidentielle de cette année : Lula (Parti des travailleurs - PT) et Flávio Bolsonaro (Parti Libéral - PL).
Publiés avant le début officiel de la campagne électorale, ces contenus totalisaient, mi-août, 7,4 millions de vues — et présentaient comme spontanées des opinions produites artificiellement. Dans 18 % d’entre eux, rien n’indiquait que les personnes représentées avaient été générées par l’IA, ce qui enfreint les règles de la plateforme concernant les contenus manipulés.
Les experts interrogés par Aos Fatos affirment que la législation électorale interdit l’utilisation de personnages fictifs générés par l’IA, mais la question de la responsabilité devient plus complexe lorsque les vidéos sont produites par des tiers, sans lien apparent avec les campagnes électorales.
TikTok a déclaré avoir depuis supprimé tous les contenus identifiés par Aos Fatos comme enfreignant les directives de la plateforme concernant les médias édités et les contenus générés par l’IA. Vous trouverez l’intégralité de la réponse de l’entreprise à la fin de cet article.
La plateforme propose côte à côte des vidéos générées par l’IA et un véritable entretien de rue (à droite). (copies d’écran)
« Vous avez déjà décidé pour qui vous allez voter ? »
Dans les fausses interviews, des personnes déclarent pour qui elles vont voter, font l’éloge de certains candidats ou expliquent pourquoi elles rejettent tel ou tel candidat à l’élection présidentielle. Dans les vidéos favorables à Lula, ces électeurs fictifs se présentent comme les bénéficiaires de politiques sociales ou attribuent au candidat du PT l’amélioration de leurs conditions de vie.
Dans les spots en faveur de Bolsonaro, en revanche, les faux électeurs associent le sénateur au renouveau politique et à la lutte contre la corruption et la criminalité.
D’autres contenus recourent à des stéréotypes pour attaquer les électeurs du PT. Dans ceux-ci, les personnages apparaissent dans des lieux insalubres — souvent associés au Nordeste —, portent des vêtements sales ou déchirés et se présentent comme des bénéficiaires de programmes sociaux, car ils « ne veulent pas travailler ».
Ces contenus manipulés les présentent également comme étrangers à leur propre réalité quotidienne : même entourés de déchets ou vivant dans des conditions précaires, ces faux électeurs remercient le gouvernement pour les aides reçues et déclarent leur soutien à Lula.
De fausses électrices affirment qu’elles voteront pour Lula parce qu’elles ont bénéficié de programmes sociaux. (copies d’écran)
Pour Leandro Petrin, spécialiste du droit électoral et associé du cabinet Callado, Petrin, Paes & Cezar Advogados, les vidéos montrant des citoyens apparemment ordinaires soutenant ou rejetant une candidature peuvent donner l’impression qu’une opinion exprimée est spontanément partagée par une partie de la société.
« Une vidéo qui met en scène un électeur qui n’existe pas et attribue à ce personnage fictif une déclaration de vote n’est pas seulement de la propagande : c’est la fabrication d’un fait social, ce qui ne s’est jamais produit », explique-t-il.
Rogério Silva de Vargas, greffier au TRE-RS (Tribunal électoral régional du Rio Grande do Sul), va plus loin et qualifie ce type de contenu de fraude portant atteinte au processus électoral, car il vise à « tromper, semer la confusion ou induire en erreur l’électorat » afin d’obtenir un avantage indu.
L’étude menée par Aos Fatos a rassemblé des contenus trouvés grâce à des recherches sur TikTok et à des recommandations formulées par la plateforme elle-même au cours du suivi. Bien que la plupart des comptes n’attirent pas à eux seuls un large public, les 50 vidéos analysées totalisaient 7,4 millions de vues.
Les premières mentions recensées ont été publiées en mars, plusieurs mois avant le début officiel de la campagne électorale [le 16 août]. Leur nombre a commencé à augmenter en juin et à surtout se développer en juillet et pendant la première quinzaine d’août, période qui coïncide avec l’intensification du calendrier électoral.
Aos Fatos n’a trouvé aucun indice apparent laissant supposer que les comptes à l’origine de ces contenus aient un lien avec les campagnes de Lula ou de Flávio Bolsonaro. La plupart des vidéos ont été publiées par des pages consacrées à la production de vidéos à l’aide de l’intelligence artificielle, parmi lesquelles figurent des profils simulant des podcasts.
Il existe également des comptes consacrés à la production de contenus politiques ou au soutien d’un candidat donné, mais sans lien apparent avec des partis ou des campagnes.
L’un de ces profils se présente comme un podcast — lui aussi généré par l’IA — mais mêle le contenu principal à de faux témoignages d’électeurs.
Un des profils se présente comme un podcast — lui aussi généré par IA —, mais mélange le contenu principal avec de faux témoignages d’électeurs. (copies d’écran)
L’utilisation de personnages crées par l’IA dans la campagne électorale a déjà fait l’objet d’une saisine de la justice électorale cette année. En avril, le PT a saisi le TSE contre « Dona Maria », un personnage fictif créé par IA qui a accumulé des millions de vues grâce à ses critiques à l’encontre du parti et du gouvernement Lula. Le parti a demandé la suspension du compte au motif de propagande électorale anticipée négative et de diffusion de fausses informations.
La législation interdit cette pratique
L’utilisation de l’intelligence artificielle pour simuler les témoignages d’électeurs inexistants n’est pas hors du champ de la réglementation électorale. La résolution n° 23.610/2019 du TSE interdit l’utilisation, dans le cadre électoral, de contenus audio ou vidéo venant de l’IA qui créent ou manipulent l’image ou la voix de personnes vivantes, décédées ou fictives.
La règle ne se limite donc pas aux « deepfakes » traditionnels, qui attribuent de fausses paroles ou de faux comportements à des personnes réelles. « Il s’agit d’une irrégularité électorale, que ce soit sous forme audio ou vidéo, ou afin de créer l’image [ou la voix] d’une personne fictive ou d’une personne réelle », affirme Marcos Rafael Coelho, greffier du TRE-MS (Tribunal régional électoral du Mato Grosso do Sul).
Cela ne signifie pas pour autant que toute vidéo mettant en scène des personnages générés par l’IA doive être automatiquement considérée comme illicite. Marcos Jorge, coordinateur juridique du cabinet Wilton Gomes Advogados, explique qu’il convient de vérifier si le contenu a été produit ou diffusé dans le but de favoriser ou de nuire à une candidature donnée.
Cette interdiction s’applique également aux contenus publiés avant le début officiel de la campagne électorale. Selon Marcos Jorge, pendant la pré-campagne, cette pratique peut être qualifiée de propagande électorale par des moyens interdits — c’est-à-dire par l’utilisation anticipée d’une forme de propagande qui serait interdite pendant la campagne.
La date de publication n’empêche pas non plus ces vidéos de circuler à nouveau. Le système de recommandation de TikTok sélectionne les contenus en fonction des interactions de l’utilisateur et des informations relatives à la vidéo. Ainsi, une vidéo publiée plusieurs mois avant peut à nouveau être recommandée pendant la période électorale.
Interrogé par Aos Fatos, le TSE a déclaré qu’il ne se prononçait pas sur des sujets ou des affaires susceptibles de faire l’objet d’un examen par la justice électorale ou qui en font déjà l’objet.
Responsabilités
Le fait que ces contenus n’aient aucun lien apparent avec des candidats ou des campagnes n’exclut pas qu’il y ait irrégularité.
« Les comptes tiers sont civilement et pénalement responsables du contenu qu’ils produisent et publient, indépendamment de tout lien avec les candidats. En l’absence d’un tel lien, la réponse se limite généralement à la suppression du contenu et à la responsabilité individuelle de l’auteur, sans entraîner les sanctions les plus sévères prévues par le droit électoral (amende infligée au candidat, déchéance) », affirme Leandro Petrin.
La situation change lorsqu’il existe des preuves tangibles de participation, de recrutement, de financement, d’orientation ou de connaissance préalable de la campagne. En fonction de la gravité et des répercussions, l’affaire peut être examinée par la justice électorale sous l’angle de l’abus de pouvoir ou de l’utilisation abusive des médias.
Rafael Maciel, associé et responsable de l’intelligence artificielle et de la protection des données au sein du cabinet Lara Martins Advogados, souligne qu’il existe de nombreuses difficultés pratiques pour distinguer une prise de position exprimée de manière indépendante par un partisan d’une action coordonnée dans le cadre d’une campagne.
L’expert explique en outre que les plateformes sont également soumises à des obligations prévues par la réglementation électorale, telles que des restrictions en matière de publicité utilisant l’IA, l’identification des contenus synthétiques et des obligations de réponses à des publications irrégulières.
Selon Rafael Maciel, les réseaux sociaux ne sont pas automatiquement responsables du contenu produit par des tiers, mais ils peuvent être tenus pour responsables de leurs propres manquements, tels que le non-respect des notifications ou des décisions judiciaires, ainsi que des lacunes dans leurs mécanismes de sécurité et de modération.
La mention de la présence d’IA n’exonère pas le contenu
La présence d’une mention indiquant que la vidéo a été produite à l’aide de l’intelligence artificielle n’écarte pas non plus l’irrégularité, puisque la décision du TSE établit une distinction entre les utilisations autorisées de l’IA, soumise à des règles de transparence, et les contenus synthétiques interdits à des fins électorales.
La règle exige que la fabrication ou la manipulation soit signalée de manière explicite et mise en avant, explique Marcos Rafael Coelho, greffier du TRE-MS. « Mais lorsqu’on crée des personnes fictives, comme s’il s’agissait de faux électeurs donnant des témoignages, la pratique entre alors dans la deuxième catégorie, car elle est absolument interdite. Peu importe qu’il y ait une mention indiquant qu’il s’agit d’intelligence artificielle », souligne-t-il.
Marcos Jorge attire également l’attention sur un autre point : le simple fait de préciser qu’une vidéo a été générée par l’IA ne permet pas nécessairement à l’utilisateur de comprendre que la personne interrogée n’existe pas, que l’entretien n’a jamais eu lieu et que l’opinion exprimée n’est pas celle d’une personne réelle.
Bien que la plateforme indique qu’une intelligence artificielle a été utilisée, les utilisateurs, dans leurs commentaires (à droite) semblent convaincus que la vidéo montre de vraies personnes. (copies d’écran)
Les conséquences peuvent être plus graves lorsque le contenu généré par l’IA est utilisé pour diffuser de la désinformation ou attaquer des adversaires.
Dans ces cas-là, d’autres infractions peuvent s’ajouter à l’utilisation abusive de l’IA. Marcos Rafael Coelho explique que le recours à cette technologie pour attaquer des candidats par le biais de la désinformation ou de discours haineux peut entraîner des amendes et, lorsque la candidature qui en bénéficie est impliquée ou tenue pour responsable, avoir des conséquences plus graves.
Selon les cas de figure, cette pratique peut également être considérée comme un usage abusif des réseaux sociaux, passible de sanctions pouvant aller jusqu’à la radiation d’inscription ou la perte de diplôme et à l’inéligibilité. Toutefois, l’application de ces sanctions dépend de la preuve de responsabilité du candidat et de la gravité des faits.
L’autre côté
Interrogé par Aos Fatos, TikTok a indiqué avoir supprimé tous les contenus envoyés par la rédaction, car ils enfreignaient ses directives relatives aux médias et contenus générés par l’intelligence artificielle.
La plateforme a déclaré qu’elle exigeait des créateurs qu’ils signalent les contenus générés par IA et que, même lorsqu’ils sont étiquetés, elle supprime les contenus qui enfreignent ses règles. Parmi les contenus interdits figurent ceux qui sont générés ou considérablement modifiés par l’IA au point de pouvoir induire les utilisateurs en erreur sur des sujets d’intérêt public, ou bien encore de simuler un contenu provenant d’une source journalistique réelle.
L’entreprise a également mis en avant les mesures prises en vue des élections de 2026 et a affirmé que, pendant la période électorale, sa priorité « restait d’assurer la sécurité des utilisateurs et de protéger l’intégrité de TikTok ».
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LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
La campagne électorale de 2018, qui a vu la victoire de Jair Bolsonaro à la présidence, est restée dans les mémoires comme inaugurale de la pratique à grande échelle du mensonge et du dénigrement numérique. En cause, principalement, la diffusion de fausses nouvelles grossières sur les réseaux sociaux, source majeure d’information d’une population fortement connectée, mais aussi faiblement politisée, et moins éduquée que la moyenne internationale selon la dernière étude Pisa en date, qui révélait que 40 % des élèves de 15 ans ne dominaient pas correctement l’exercice de la lecture.
Désormais, on est passé à un niveau de manipulation bien plus sophistiqué, avec l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle. Selon les analystes de l’entreprise Serasa Experian, la fraude numérique et l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour créer de faux profils générés ainsi que des contenus trompeurs (vidéo, images, audio) hyperréalistes (deepfakes) ont été multipliés par quatre en 2026. Au premier semestre, près de 21 000 faux profils, pages, applications et annonces ont été recencés sur les réseaux sociaux, soit plus d’un quart par rapport à 2025. En 2018, l’offensive avait impliqué des officines étrangères, au service d’intérêts conservateurs brésiliens et internationaux, notamment états-uniens. En 2026, alors que les intentions néo-colonialistes d’un Trump sans foi ni loi sur l’Amérique du Sud sont explicites, que le Brésil est le dernier grand bastion de gauche du sous-continent, est que le clan Bolsonaro a des accointances notoires avec le Washington, il est légitime de craindre de fortes ingérences, notamment numériques, pour soutenir l’extrême-droite dans les derniers jours de la campagne présidentielle.





