Epopée métisse

 | Par Michel Agier

Le Brésil est un pays qui présente une pluralité de mondes, et dont la diversité en fait
un laboratoire idéal de mélange des peuples, conférant par là même à l’analyse une portée
universelle. Michel Agier s’appuie sur l’étude du Brésil pour présenter quelques éléments de
recherche sur la question du métissage. Compte-rendu de l’intervention de Michel Agier (anthropologue, EHESS) dans le cadre du cours « Brésil, la diversité comme identité ».

Photo de Rym Nassef Le métissage est une notion ancrée dans la réalité, difficilement conceptualisable.
C’est une notion qui reste assez vague, neutre. Faire référence au métissage, c’est renvoyer
principalement à deux questions qui font débat.

Tout d’abord, la notion de métissage
s’oppose à la question du racisme
 ; dans le même temps, le concept de multiculturalisme
s’oppose aussi à la notion de métissage en tant qu’il est contraire à l’idée de « mélange ».
Ainsi le métissage est le plus souvent un argument polémique et ambivalent qui suscite le
débat, étant souvent rattaché, à tort, à des concepts raciaux.

La dimension anthropologique du métissage renvoie à trois aspects de la notion : les
échanges sociaux, les contacts humains et les conflits qui naissent de ces rapprochements. Il
s’agit de confronter l’idée de métissage à son image. Dans la réalité, le métissage est un fait
même de la vie sociale qui devient une étiquette contredisant la pratique elle-même.
Ainsi on
parle indifféremment de culture « noire », « afro-américaine », « africaine », sans comprendre
qu’il existe des tensions entre les différentes cultures métisses, lorsque se mélangent des
stratégies identitaires au niveau local, national, et transnational. Un glissement s’opère depuis
le métissage dans la pratique « sans nom », vers les commentaires du métissage qui tendent à
une certaine forme de conceptualisation.

Le métissage acquiert un sens au sein du discours
politique notamment. Le nommer, c’est déjà l’interpréter. Tout comme le contexte du
multiculturalisme implique des excès d’existence culturelle, et le contexte du racisme des
excès de pensée raciale, le métissage est au cœur de l’excès.

En cela le Brésil représente un riche terreau d’expérimentation du métissage. C’est un
pays où le débat racisme/antiracisme est récurrent, notamment depuis l’abolition de
l’esclavage en 1888. Le Brésil a recherché son identité dans le concept de métissage
biologique, la « miscigénation », ou le mélange des gènes, un comportement qui contredit les
pensées racistes. En 1902, Euclides da Cunha parlait de « féroce étreinte » pour expliquer la
domination esclavagiste et sexuelle des colons, et pour désigner le lien qui a uni le colon,
l’Indien et l’esclave. Le métissage rapproche le prochain et le lointain et Roger Bastide
évoque l’attraction des Vénus et Apollons noirs. Cependant l’apologie de la Vénus noire en
Amérique latine n’était pas exempte de préjugés raciaux. Ainsi la femme noire, sexuellement
attractive, était considérée comme une prostituée.

Pour les biologistes, il n’y a aucune pertinence scientifique à considérer l’existence de
frontières raciales chez les êtres humains.
En effet, il existe un tel nombre de combinaisons
génétiques possibles, ne serait-ce qu’entre un frère et une sœur, que cela empêche tout
classement du genre humain. Mais les catégories raciales existent au-delà des évidences
scientifiques, elles affectent la vie sociale et impliquent un racialisme qui s’exprime en termes
de classification où les « races » sont mises en compétition, certaines étant maintenues en
marge de la société. Au XIXème siècle, les thèses racialistes ont servi de justification aux
colons pour soumettre les peuples colonisés, plaçant la race blanche au sommet de l’échelle
des valeurs. La « racialisation » du monde est allée de pair avec l’apparition de la figure
politique de l’homme blanc dominateur
. Apparaissent dans le même temps des expressions à
connotation raciale comme le terme « ethnies ». L’Amérique latine s’est trouvée confrontée à
la diffusion de cette pensée raciale. Le Comte Arthur de Gobineau, l’un des théoriciens du
racisme au XIXème siècle, a divisé le Brésil en trois races différentes : le blanc, l’Indien, le
Noir.
Il avait prédit que la race blanche aurait besoin de 200 ans pour anéantir la race noire. La
pensée raciale allait, de fait, remplacer l’esclavage du point de vue de la dialectique de la
domination.

Au Brésil, la quête identitaire s’exprime notamment à travers les travaux de Gilberto
Freyre, le penseur du métissage, dont l’ouvrage le plus parlant est Maîtres et esclaves. Le
Brésil, souvent présenté comme l’idéal de la nation métisse, évolue-t-il vers un modèle de
nation multiethnique ?

Le Brésil est particulièrement marqué par la pensée raciale et les thèses
de l’anthropologie physique qui renvoient à la notion d’eugénisme impliquant une sélection
des meilleurs éléments. Ainsi le pays est caractérisé par la prégnance des traits physiques et
biologiques sur les comportements sociaux
. L’anthropologie américaine, très anti-raciste, a
voulu revaloriser la contribution des « Noirs » à la formation du Brésil.
Raimundo Minha Rodrigues, analysant la culture afro-brésilienne au début du XXème
siècle, a mis en exergue la présence importante de Noirs soudanais au détriment des Bantous,
opposant entre eux deux types de « Noirs », plus ou moins « négroïdes ». Il est parvenu à la
conclusion que les esclaves du Brésil étaient moins « nègres » que les esclaves qui avaient été
envoyés aux Etats-Unis.

Il existait aussi une sélection eugénique et esthétique des femmes
noires qui allaient être mises au contact des hommes blancs dans les maisons de maître,
permettant des phénomènes d’ascension sociale par le mélange social et de l’incorporation
des mulâtres dans la société. Ainsi, le métissage a introduit la difficulté de distinguer ce qui
est proprement ethnique de ce qui est social/esclavagiste, le culturel et le social se
transmettant dans la nature. D’où la recherche systématique à une époque de la tâche
« mongolique », caractéristique du métissage, en ce sens qu’au Brésil, tous les hommes,
même ceux qui paraissent les plus « blancs », auraient un ancêtre noir.

L’effort de valorisation
des effets du mélange racial au Brésil a mené à toute une série de réflexions plus ou moins
fondées telle la question de la capacité des Noirs à supporter la chaleur et le soleil. Les
phénomènes sociaux étaient transformés par la théorie en phénomènes naturels. Ainsi, la
nature serait l’argument qui fonde l’idée d’une culture métisse au cœur de la nation
brésilienne.

Dans les années 1930 la notion de lusotropicalisme a fait son apparition pour
justifier la formation d’une identité nationale.
Sergio Buarque de Holanda parlait même de la
cordialité de l’homme brésilien. Ces réflexions participent d’une recherche collective de
nationalité. La représentation romantique de la pureté raciale du XIXème siècle et de
l’apologie des Indiens (les « bons sauvages »), s’opposant à la notion de métissage, s’est
pourtant diffusée au Brésil.

Au début du XXème siècle les politiques publiques ont favorisé
l’immigration européenne (Italiens, Allemands, Polonais...) afin de blanchir la population et
de « laver la race ». Ainsi, l’union avec des personnes à la peau plus claire devait permettre
d’améliorer la race et de purifier son sang
.

À la fin de la Seconde guerre mondiale, dans un contexte géopolitique radicalement
nouveau d’émancipation des peuples colonisés, l’UNESCO a mis en place des programmes de
recherche d’une pédagogie pour la paix raciale. Le programme recherchait des pays
considérés comme « métis » comme le Brésil, caractérisés par l’absence de conflits raciaux
ouverts. Roger Bastide a publié un ouvrage sur le thème Negros e brancos em São Paulo ; de
même, un anthropologue américain s’est intéressé aux Races et classes dans le Brésil rural.
On pensait qu’une société fondée sur les contrats et les relations de travail, éliminerait les
préjugés raciaux, or les différences de race ont perduré.

Octaciano Nogueira distingue les
préjugés de couleur et les préjugés de race. Au Brésil il s’agirait de préjugés de couleur,
caractérisés par une attitude négative par rapport à l’apparence, pouvant, elle, être modifiée,
contrairement au « vrai » racisme des Etats-Unis où s’exprimeraient des préjugés de races.
Ainsi est-il possible de se blanchir par des artifices physiques, la couleur noire étant vécue
comme un problème à résoudre en permanence. L’éloge du métissage introduit une fausse
solution.

Il existe ainsi un mythe de la « démocratie raciale » au Brésil, un mythe européocentré.
Ainsi, lorsque la démocratie politique ne fonctionne pas, la démocratie raciale est
meilleure, grâce à la convivialité des races, comme au Brésil. Mais ce mythe fondateur de la
nation brésilienne est critiqué. Le rejet des Blancs et de leur cordialité vient s’opposer à ce
mythe du métissage. La justice raciale et l’égalité de traitement sont revendiquées aussi au
Brésil, ce qui casse le mythe que ce pays est une démocratie raciale. Cela a été exprimé à
travers des révoltes de Noirs dans les années 1970. La publicisation des sentiments amoureux
de l’homme noir pour la femme noire devait agir comme moteur pour revaloriser les
sentiments des « Noirs ». À Bahia, au carnaval, une élection de la déesse d’ébène - une femme
noire - est venue contrecarrer l’élection de la reine du carnaval traditionnellement blanche.

Les mouvements contestataires ont donné lieu à des quêtes d’identité propre, dans un
mouvement de rejet du mélange et du métissage par les Noirs eux-mêmes, prônant à leur tour
la pureté de leur race et dénigrant la dégradation du soi par le métissage. Ces mouvements
n’existent pas seulement au Brésil et sont révélateurs du débat autour de la diaspora noire et
de l’africanité
. Il s’agit d’un mouvement transnational inventé par les « afro-descendants » qui
souhaitent se réapproprier la culture noire, notamment par le développement de l’ethnotourisme,
qui consiste à aller dans les hauts lieux mondiaux de l’africanité dispersée. Une
autre tendance est à la revendication de l’hybridation culturelle
. Il existerait une négritude
multiculturelle mondiale et des cultures hybrides locales qui se sont transformées, d’après
Paul-Guy Ray. Dans ce contexte, la place du mulâtre est assez inconfortable entre les Blancs
et les Noirs.
Lui qui reflétait l’identité du Brésil se retrouve confronté à un rejet de la part des
Blancs et un rejet de la part des plus noirs que lui. Il n’appartient vraiment à aucune des deux
catégories. On pourrait illustrer cette idée par ce que l’on peut entendre dans l’Afrique du Sud
post-apartheid : « avant, on n’était pas assez blanc, maintenant, on n’est pas assez noir ».

Le métissage est donc une position inconfortable. L’individu métis a du mal à trouver
sa place car il ne rentre pas dans des cases préétablies par la société. Michel Serre, dans Le
tiers instruit
décrit le métissage comme la couture des deux autres. Plus qu’un concept
traduisant une utopique paix raciale, il s’agit dans la pratique d’une impossible situation.
Et ce
dilemme est d’autant plus renforcé dans le contexte des politiques de discrimination positive
qui arrivent au Brésil. Elles entraînent chez le mulâtre une élasticité de son identité, une
adaptation aux circonstances de sa couleur, de ses valeurs, de son identité.


Par Séverine Calza et Vanina Vincensini - Sciences-Po Paris -
Compte-rendu de l’intervention de Michel Agier (anthropologue, EHESS) dans le cadre du cours "Brésil, la diversité comme identité" - lundi 17 mars 2003

Photo de Rym Nassef

Source : Sciences-Po


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