En pleine forêt, ce poste de recherche ne doit sa survie qu’aux scientifiques, qui mettent la main à la poche

Cela fait 33 ans que la station de recherche Ferreira Penna du Musée Goeldi étudie ce que tout le monde a besoin de savoir : l’impact de la crise climatique sur le biome amazonien, et les chances de pouvoir le récupérer. Mais tout comme la forêt, cette station peut mourir en raison du désintérêt pour la science, du manque d’investissement et de l’indifférence envers l’avenir.


Source : Sumaúma, « Centro do Museu Goeldi na Floresta só sobrevive porque cientistas tiram dinheiro do bolso », par Plínio Lopes, 19 mars 2026
Traduction : Enilce Rocha
Relecture, édition : Patrick Piro

Lire plus bas LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS concernant cet article


Quand la pluie tombait sur un coin de forêt, dans la commune Melgaço, dans l’archipel de Marajó (État du Pará), le son qu’on entendait n’était pas le choc des gouttes d’eau contre le sol et la végétation, mais des coups secs contre une toiture en plastique. L’eau qui coulait étaient recueillie dans une tranchée creusée dans le sol et qui débouchait sur un « igarapé » (ruisseau) proche. Depuis 2001, date de construction de la structure d’une superficie de 1 hectare, à proximité de la Station scientifique Ferreira Penna — un poste de recherche du Musée Emílio Gaudi de l’État du Pará —, la moitié du volume des précipitations a été détourné, sans tomber sur le sol. Les arbres, les plantes et les champignons de cette portion de la Forêt nationale de Caxiuanã ont commencé à vivre comme s’il y pleuvait moins.
Cette eau que la terre n’absorbe plus alimente une recherche pionnière sur les conséquences de la crise climatique sur le biome amazonien, dont les résultats auraient dû orienter les politiques publiques afin de garantir l’avenir. Pourtant, cette recherche et bien d’autres considérées comme essentielles, résistent encore parce que les chercheuses et les chercheurs y vont de leur poche pour payer voyages et repas jusqu’à la station, située en pleine forêt.
En 2026, alors que le Musée Goeldi fêtera ses 160 ans d’existence, son budget ne lui permettra de tenir que jusqu’en septembre. « On risque de ne pas aller au bout de nos projets de recherche par manque de moyens », résume Nilson Gabas Júnior, directeur du musée.
L’expérimentation scientifique pionnière sur l’impact des changements climatiques, intitulée « Étude de la sécheresse dans la forêt » (Esecaflor), est coordonnée par Antonio Carlos Lola, chercheur bénévole du musée et enseignant retraité de l’Université fédérale du Pará (UFPA). Personnage déjà familier des communautés de cette portion de l’Archipel de Marajó, il observe ce qu’il arrive à une forêt qui reçoit moins d’eau, circonstance de plus en plus fréquente depuis l’aggravation de la crise climatique. « Les trois premières années, il ne s’est rien passé parce qu’il y avait assez d’eau accumulée. Mais, après cinq ans, des arbres ont commencé à mourir », raconte Antonio Carlos Lola. « Au bout de huit ans, nous avions perdu 40 % de la biomasse [matière végétale, telle que des troncs, branches et feuilles] dans cette parcelle. Les grands arbres avaient presque tous disparu ».

Cinq tonnes de plastique et trois tonnes de clous : cette toiture couverture a contribué à mesurer dans la pratique ce que les modèles ne faisaient que simuler à l’ordinateur. ©Rafael Oliveira

La perte d’humidité et l’augmentation de la température du sol ont dégradé la parcelle. Le nombre d’espèces a diminué et des plantes qui y poussaient d’une manière plus éparse, auparavant, sont devenues plus dominantes, comme par exemple les lianes et les palmiers, qui ont besoin de moins d’eau pour survivre. « La parcelle expérimentale du projet ne peut plus être considérée comme partie de la forêt amazonienne », selon Leandro Valle Ferreira, chercheur du Musée Goeldi et coordinateur de projets de longue durée.
Cette alerte annonce ce qui adviendra. « La parcelle d’Esecaflor préfigure de ce qui peut arriver avec toute l’Amazonie si jamais le processus de diminution hydrique s’installe », prévient le chercheur.
L’étude de l’impact de la sécheresse sur la forêt, mesuré depuis plus de 25 ans sans interruption — record mondial de durée en la matière —, constitue l’une des nombreuses recherches réalisées à la Station de recherche Ferreira Penna. Tout au long de ses 33 ans d’existence, elles se comptent par centaines : études sur les serpents, coordonnées par la chercheuse Ana Prudente ; mesure des échanges gazeux entre les arbres et l’atmosphère ; études sur la « terre noire », un sol très fertile créé par les ancêtres des peuples autochtones actuels, pilotées par la géologue Dirse Kern et poursuivies par la chercheuse Milena Carvalho.
Le Musée Goeldi est sous tutelle du ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation. En 2026, le budget octroyé par le gouvernement fédéral à l’institution est de 17 millions de reais [environ 3 millions d’euros] – 2 millions de moins qu’en 2025. Ce montant équivaut environ à 0,01 % des 158 milliards de reais d’exonérations fiscales qui profitent à l’agro-négoce chaque année. En septembre et en octobre 2025, peu avant la COP 30, l’Institution a dû limiter les horaires de travail journaliers par manque d’argent pour payer les factures d’énergie, ce que Sumaúma avait dénoncé. Selon le calcul fait par la direction, l’institution aurait besoin d’au moins 22 millions de reais pour maintenir toutes ses activités, y compris la station Ferreira Penna dont le coût de fonctionnement annuel est d’environ 1 million de reais. En 2025, un budget supplémentaire avait été attribué au musée. En 2026, alors que la COP n’est plus d’actualité, c’est un surcroît de difficulté qui se profile pour faire vivre l’institution, prévoit le directeur.
« La recherche ne s’arrête pas, parce que nous participons à des appels d’offre. En revanche, l’institution, elle, peut s’arrêter », explique Nilson Gabas Júnior. Il compare le fonctionnement du musée à celui d’une voiture : le manque de budget pour les frais de fonctionnement, tels que l’énergie, l’eau et les salaires, peut obliger à débrancher « le moteur ». « Si la voiture fonctionne, on prend de l’essence tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et on roule avec. Mais si elle n’a plus son moteur, c’est fini. » C’est cette défaillance qui met en danger les expéditions scientifiques qui se rendent jusqu’à la station de recherche. Et cela peut aboutir à la fermeture du musée.
La réduction du budget du Musée Goeldi fait partie d’un mouvement plus large d’étranglement des institutions scientifiques publiques, ces dernières années. Un document du mois de février 2026 présentant le bilan de 17 organisations telles que l’Institut national de recherches sur l’Amazonie (Inpa), révèle qu’il manque 134 millions de reais pour le maintien des projets existants, sans expansion ni création nouvelle. De même, d’autres centres scientifiques pourraient aussi fermer leurs portes avant la fin de l’année.
Sumaúma a pris contact avec l’attaché de presse du ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation et a sollicité un entretien avec la ministre Luciana Santos pour aborder la question du manque d’investissement dans le Musée Goeldi et dans d’autres institutions. Pour tout réponse, un fonctionnaire du bureau de presse a informé Sumaúma qu’ils essayaient d’obtenir un rendez-vous auprès d’un secrétaire du ministère, mais n’a finalement pas donné suite. Une liste de questions portant sur les budgets de ces institutions leur a été envoyée, mais il n’y a pas eu plus de réponse. Après la publication de l’article, le ministère a finalement envoyé une note à Sumaúma, publiée dans son intégralité à la fin de ce reportage.

La pluie sur le béton. La chute des branches cause des dégâts sur les toitures, lors de l’hiver amazonien. leur entretien dépend d’un processus long et onéreux. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Quand la science arrive par bateau

Le voyage pour arriver à la station est long et onéreux. Les chercheuses et les chercheurs partent de la ville de Belém au milieu de l’après-midi dans un navire de ligne où peuvent voyager plus de 600 personnes qui dorment dans des hamacs, en plus de lourdes charges de fret, et même des camions. Après 18 heures de voyage le long de différents cours d’eau, le bateau parvient à Portel, 62 000 habitants, située sur l’île de Marajó. Dans la ville, plus de 92 % de la population n’a pas accès à l’eau potable, et seulement 0,3 % des habitations bénéficient d’un système d’égouts.
Après Portel, les scientifiques en ont encore pour huit heures de navigation sur le bateau officiel de la station, affectueusement nommé « Ferreirinha », et qui peut contenir jusqu’à 25 personnes. Baie de Portel, rivière Anapu, baie de Caxiuanã, et, finalement, jusqu’à l’embouchure de la rivière Curuá. Au total ce sont plus de 400 kilomètres de navigation en 26 heures. Chaque voyage de Portel au Laboratoire consomme environ 250 litres de diesel et coûte au musée près de 170 000 reais, en fonction du nombre de voyageurs.

Benedito Brazão dos Santos, dit Bené, aide à conduire l’expédition dans la forêt de Caxiuanã, aux alentours de la station scientifique. À 57 ans, toujours avec son bonnet, des bottes blanches et une machette à la main, il ouvre le chemin en cassant des branches pour indiquer par quel chemin il est venu. Né dans la forêt, il a participé à la construction de la station. Il avait alors 19 ans. « J’ai aidé du début à la fin. J’ai un lien affectif pour cet endroit, raconte-t-il. Ici, si tu sors pour attraper du poisson, tu en attraperas un. En ville, si tu as de l’argent, tu manges. Si tu n’en a pas, tu ne manges pas. Il faut tout acheter. »
Bené et les autres employés de la station sont unanimes à témoigner que le centre scientifique était beaucoup plus fréquenté dans le passé. « Nous faisions en moyenne deux à trois voyages par mois, en plus d’un voyage non programmé. C’était rare qu’il n’y ait personne ici », se souvient-il. Le contre-maître Jairo Dantas, pilote du bateau officiel de la station, donne un repère concret de la diminution des activités : avant 2014, il transportait environ 3 000 litres de diesel par mois pour le fonctionnement du générateur. Aujourd’hui, ce n’est plus que 800 litres.
Actuellement, le Musée Goeldi s’efforce de réaliser au moins un voyage par mois à la station. Quand il n’y a plus d’argent, ce sont les propres scientifiques qui financent le combustible et la nourriture afin de poursuivre leurs recherches pendant les huit jours de séjour à la station. Une situation qui se répète ces dernières années. En 2026, ce fut le cas en janvier et en février.

Fête polyphonique : le xexéu, ou japim, imite le chant d’autres oiseaux et compose avec les cigales, les singes et d’autres oiseaux une riche symphonie. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Des laboratoires dans le « Centre du monde » [1]
Créée en 1993, la station scientifique Ferreira Penna occupe un espace de 6 000 mètres carrés, un peu moins qu’un terrain de football. Les bâtiments sont de plein pied, une architecture faite d’espaces amples et de couloirs latéraux ouverts pour bénéficier du rafraîchissement naturel apporté par la pluie. La plupart du temps, la fonctionne à l’énergie solaire sur batteries, mais il possède aussi un générateur au diesel.
Autour de la station s’impose la Forêt nationale de Caxiuanã, administrée par l’Institut Chico Mendes de conservation de la biodiversité (ICMBIO). Ce sont des centaines, des milliers, des millions d’arbres de différents types et hauteurs occupant plus de 330 000 hectares de forêt (l’équivalent de plus de 470 000 terrains de football) : la station n’est qu’une minuscule portion de cet écosystème.

Le chant des cigales se mêle à celui des singes hurleurs et au frôlement du vent dans les feuillages. La région est dominée par une végétation de terre ferme. À proximité des cours d’eau, on trouve des plaines inondables et des « igapós » (forêt immergée). L’eau des rivières est noire et riche en plantes aquatiques. Bien avant de devenir une unité de conservation et la première « forêt nationale » de l’Amazonie, en 1961, Caxiuanã a abrité différents peuples autochtones, comme l’attestent des recherches archéologiques.
Depuis fin 2024, on n’entend plus le bruit de la pluie sur la toiture en plastique servant à la recherche sur la sécheresse dans la forêt. Toute la couverture a été retirée afin d’étudier la capacité de récupération de la région, une fois compilés les dégâts occasionnés à la forêt par la diminution des pluies. « il faut maintenant attendre quelques années pour comprendre si la forêt va, ou pas, se régénérer, explique Antonio Carlos Lola, homme de haute taille aux cheveux grisonnants, qui parle lentement et à voix basse dans la forêt.
Patient dans ses explications, mais inquiet de ne pas être entendu, le chercheur répète ce qu’il affirme il y a des années, quand leur recherche a commencé à donner des résultats : « La forêt est résiliente, mais ici, il s’agit d’une expérimentation contrôlée : un hectare sur 330 000, répète-t-il. Mais avec ses machines gigantesques qui détruisent 300 hectares par jour, la forêt ne parviendra pas à réagir. »

Plus de 300 voyages jusqu’à la Caxiuanã : Antonio Carlos Lola et son sourire discret cumulent 30 ans d’apprentissages et d’enseignements sur la forêt. ©Lela Beltrão/Sumaúma

À 69 ans, Antonio Carlos Lola continue à voyager chaque mois, parfois en payant le combustible, pour se rendre dans la forêt et ne pas laisser mourir ce projet si important pour l’humanité, mais si peu valorisé par les gouvernements successifs. « Nous obtenons des résultats vraiment fantastiques ! Dommage que ce ne soient pas les scientifiques qui prennent les décisions, mais les politiques. Les solutions pour tous les problèmes [de changement climatique], on les a déjà », peste-t-il. La nouvelle étape de l’Esecaflor — l’étude de la regénération de la forêt —, est une opportunité pour comprendre s’il est encore temps pour des solutions – et pour les exposer aux décideurs. « Je n’y renoncerai pas. Tout le travail déjà réalisé ne sera pas vain. Peut-être qu’un jour notre recherche sera reconnue. »
Après une journée consacrée à la vérification des équipements, à des mesures de croissance et de respiration des arbres, de circulation de sève, de température du sol, d’humidité de l’air — de la vie —, le chercheur et ses partenaires reviennent dans l’espace habitable de la station. C’est à la cantine que se rencontrent les autres scientifiques avec leurs projets. « Il y a toujours de nouvelles idées qui surgissent et maintes fois elles évoluent vers un master, un doctorat », explique Antonio Carlos Lola, qui transmet ses préoccupations sur un mode léger mais urgent.
Kaleb Lima Ribeiro est l’un des chercheurs qu’il rencontre le plus fréquemment ces dernières années à la station. « J’aime comprendre le travail des autres, alors je pose beaucoup de questions à mes collègues en zoologie, en archéologie… », raconte ce diplômé en géophysique, boursier du Programme de grande échelle de la biosphère – atmosphère en Amazonie (LBA). Jeune noir de Belém, grand, toujours avec ses lunettes, il nous parle de l’importance du contact interdisciplinaire dans les recherches développées dans la forêt de Caxiuanã.
Au-dessus de la frondaison des arbres, on peut apercevoir une structure métallique de 53 mètres de haut repérable à des kilomètres de distance. C’est la tour du LBA, projet qui cherche à comprendre comment le climat, la chimie de l’atmosphère, la dynamique des eaux et du carbone évoluent avec le changement d’usage des terres et la déforestation en Amazonie.
À cette fin, le programme de recherche a installé des tours identiques dans une vingtaine d’espaces différents — forêts, pâturages, monocultures et agro-forêts. « Nous étudions comment les modifications dans l’utilisation des terres interagissent avec le climat et comment le climat interfèrent dans les processus végétaux », explique le boursier, qui dispose d’un master en sciences de l’environnement.
Accompagné de Cleidimar Araújo — surnommé « o Pelado » —, habitant de la communauté local qui l’assiste sur terrain, Kaleb Lima Ribeiro commence à travailler à 7 heures du matin et ne revient à la station que vers 17 heures, une fois tous les équipements vérifiés et la lecture des données terminée. Ce programme de recherche a déjà pu montrer, par exemple, que le rayonnement solaire peut être réduit jusqu’à 60 % par la fumée des incendies ce qui impacte la photosynthèse. Et que la déforestation altère le processus de formation des nuages et peut modifier la distribution des pluies sur tout le continent, et pas seulement en Amazonie.

Au milieu des arbres et des animaux. Chercheuses et chercheurs évitent d’emprunter les sentiers forestiers en raision de la présence de grands félins : c’est en bateau qu’ils rejoignent la tour de mesure. ©Jailson Ramos/LBA

Échange de savoirs scientifiques entre les communautés et le Musée
Pendant une vingtaine de jours, lorsqu’il n’y a pas d’expédition et que les scientifiques sont dans leurs laboratoires à Belém, Bené explique qu’un « silence total » règne dans la station. Un silence bien sûr peuplé de cris de singes, d’insectes et d’oiseaux, mais sans l’agitation de la ville.
Entre deux expéditions, on peut voir Dalva Carvalho, 50 ans, monter et descendre les escaliers, portant des sceaux, des raclettes et des produits de nettoyage. Avec Bené, l’auxiliaire des services généraux est responsable du ménage des deux amphithéâtres, de la bibliothèque, de la cantine, de la cuisine, des maisons et de tous les autres espaces de la station. « Quand on a fini de nettoyer, les pièces par où on a commencé sont déjà sales à nouveau », rigole Dalva Carvalho. Elle ne s’arrête pas de travailler tant que tout n’est pas très propre pour recevoir les gens qui arrivent par bateau.
Cheveux noirs en chignon, bras robustes et vêtements colorés, elle est employée à la station depuis 2016 et traverse tous les jours la rivière Curuã dans une « rabeta », un petit bateau à moteur, pour aller à son travail. Pour elle, le laboratoire est un centre d’échanges de connaissances entre les communautés locales et les scientifiques. « Il y a beaucoup de scientifiques qui ont développé des recherches avec nous, assimilant nos connaissances et nous apportant les leurs. »

Famille de Caxiuanã : nés dans la forêt, Dalva et Bené, parents par leur belle-famille, ont aidé à construire la station et luttent pour sa préservation. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Adalberto da Silva Brazão, électricien de 27 ans, aime parler des connaissances qu’il a acquises en écologie. Par exemple, l’importance des insectes, « pour que l’écosystème se maintienne. Le papillon a un rôle fondamental dans l’environnement, et aussi les fourmis. Il faut que chacun soit à sa place sinon l’un peut porter préjudice à l’autre. » Peau brune, cheveux noirs, marche rapide, il est né et a grandi dans la Caxiuanã, ainsi que son père et son grand-père. Adalberto da Silva Brazão explique aussi que les mesures ont montré que le nombre de mammifères diminuait dans la Nature. « J’ai alerté notre communauté sur le fait qu’il faut qu’ils soient conscients de l’importance de la survie des animaux, et qu’ils évitent la chasse prédatrice ». Il se souvient qu’en 2002, on pouvait apercevoir de trois à cinq groupes de singes sur une distance de cinq kilomètres. Aujourd’hui, ce sont seulement deux ou trois groupes.
Kaleb Lima Ribeiro met en valeur les connaissances médicales enseignées par la communauté, comme, par exemple, des tisanes préparées avec les écorces des troncs d’arbres ou encore la manière d’obtenir de l’eau si jamais on se perd dans la forêt. Quant à Antonio Carlos Lola, qui cumule 40 ans de recherche scientifique, et qui a séjourné plus de dix ans dans la Caxiuanã entre expéditions et missions à la station, cette expérience l’a transformé. « Le grand apprentissage, pour moi, ça a été la vie en harmonie avec la forêt. J’ai appris à vivre mieux, dans tous les sens du terme. »
Pendant presque tout le mois de novembre, le bruit des bateaux à moteur se mêle aux cris de centaines d’enfants, interrompt le piaillement des oiseaux et brise le « silence total » de Bené. Des élèves des communautés locales arrivent avec des affiches et des ballons colorés, des posters scientifiques et des banderoles de leurs établissements scolaires. « À Marajó, les connaissances ancestrales deviennent des solutions environnementales », dit une de 2025, en écho aux propos sur l’échange des savoirs cités par Dalva Carvalho.
Melgaço, la commune de Marajó où est située la station scientifique présente le plus mauvais Indice de développement humain du Brésil (IDH) [2]. Grâce au Musée Goeldi, les communautés apprennent et enseignent la science. Au mois de novembre, les élèves se rendent à la station pour participer aux Jeux Olympiques des sciences de Caxiuanã, un événement très attendu où se rencontre le savoir traditionnel et le savoir académique, en proposant des cours, des ateliers, des randonnées et des activités sportives pour tous les élèves. Une illustration de ce que les institutions scientifiques engagées auprès des communautés — et disposées à apprendre avec elles —, peuvent faire pour la démocratie.
Adalberto da Silva Brazão y a participé à quatre reprises en tant qu’élève. « C’est une incitation pour les élèves, parce que ne peuvent y participer que celles et ceux qui ont obtenu de bonnes notes. » Lui-même se souvient combien il avait bien travaillé à l’école pour pouvoir y participer. Dans la communauté Pedreira, située à près d’une heure de bateau de la station, l’importance de ces Jeux Olympiques fait l’unanimité entre les habitant·es et les enseignant·es. « On se rend compte, par la performance et l’évaluation des élèves combien c’est important. C’est l’événement de l’année à leurs yeux », explique Marlon Costa Balieiro, 31 ans, instituteur.

Aujourd’hui électricien du laboratoire, Adalberto da Silva Brazão s’appliquait à bien travailler à l’école afin de pouvoir participer aux Jeux Olympiques des sciences, comme le font actuellement les élèves de la communauté Pedreira. ©Lela Beltrão/Sumaúma

La formation des enseignants est aussi directement liée à ces activités, qui s’appelaient auparavant « chasse au trésor ». « Presque tous les enseignant·es des enfants, actuellement, sont des élèves des premières chasses au trésor », souligne Ana Maria Marques de Freitas, 54 ans, coordinatrice de l’école de la communauté Pedreira. C’est le cas de deux des enfants de Dalva Carvalho.
Beaucoup de recherches réalisées à la station sont intégrées aux manuels scolaires des établissements des communes de la région, grâce à la collaboration avec le Musée Goeldi. « Par exemple, si les élèves étudient la faune, ils ne l’abordent plus à partir du système africain ou asiatique, mais si à partir de la faune locale », explique Leandro, barbe blanche et sempiternelles lunettes, chercheur du musée originaire de Rio, mais qui vit depuis plus de 20 ans dans l’État du Pará. « L’élève va étudier les aspects climatiques de la terre où il vit. »
Cependant, un bémol attriste tout le monde : l’influence de la station scientifique sur les communautés a baissé ces dernières années, d’après Ana et Marlon. La communauté Pedreira n’a pas participé aux Jeux Olympiques plusieurs années de suite ; les actions solidaires de Noël, le seul moment de l’année où quelques enfants recevaient des cadeaux, ont disparu ; l’infirmerie permanente de la station a été fermée ; et la circulation des chercheuses et des chercheurs au sein de la communauté a également diminué. « Avant, il y avait beaucoup de visites, des ateliers, des cours, dans la communauté et à la station. Actuellement, il n’y a en plus tellement. On dirait qu’ils sont en faillite, constate Ana. Il y avait beaucoup de scientifiques, étrangers, noirs, blancs. Je regrette ce temps-là ».
L’impact du manque de cours, d’ateliers et d’activités s’aggrave face à la vulgarisation des portables et d’internet dans les communautés. Même si ces outils peuvent être utilisés dans l’apprentissage, comme Marlon lui-même s’en sert pour ses études à la faculté, les enfants passent de plus en plus d’heures devant ces appareils au lieu d’étudier et de vivre la nature. « Les activités du laboratoire leur manquent. »

Espoir dans l’avenir. Malgré la perte d’influence de la station scientifique sur la communauté, l’institutrice Ana Maria Marques de Freitas voit encore des enfants « qui jouent à être enseignant ». ©Lela Beltrão/Sumaúma

Un plan pour sauver la science dans la Caxiuanã
C’est grâce aux olympiades des sciences que Sumy David Barroso Menezes s’est épris de la Caxiuanã. Fonctionnaire du secteur de communication du Musée Goeldi depuis 2013, après avoir passé un concours, il s’est embarqué pour la station la même année pour couvrir un événement portant sur l’éducation. « C’est un lieu où j’ai tout de suite aimé être. J’y ai ressenti une sorte d’appartenance », explique-t-il, assis sur un morceau de tronc, devant l’imposante forêt.
Toujours au rendez-vous de la station lors des olympiades, ainsi que dans les communautés alentours lors de la Foire aux sciences, exposition qui attire enseignant·es et scientifiques, Sumy David Barroso Menezes a pris la décision : s’installer ici pour y travailler. En février de la même année, il est retourné à la station pour faire un diagnostic des défis à relever, encore plus importants à cause du manque de budget.
Il y a rencontré une équipe engagée, constituée de personnes qui « aiment travailler pour la Caxiuanã », mais qui doivent faire face à un budget insuffisant et à la complexité logistique de maintenir en fonctionnement une station scientifique au milieu de la Forêt. Il a l’intention d’y exercer une fonction plus tactique, celle de garantir le fonctionnement du quotidien, et de laisser à la direction la planification stratégique du laboratoire qui lutte depuis 33 ans pour obtenir les financements suffisants pour continuer d’exister.

Se sentir appartenir Sumy David Barroso Menezes s’est épris de la Caxiuanã, s’est inspiré des singes capucins et s’est attaché à la station. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Pour cela, cependant, il est essentiel que le Musée Goeldi obtienne une aide financière pour pouvoir boucler l’année, mais aussi organiser des événements, investir et améliorer ce qui doit l’être. Le directeur du musée, Nilson Gabas Júnior, affirme par exemple qu’il ne sait pas encore avec quel budget les olympiades de Caxiuanã seront organisés cette année.
Pour garantir l’avenir de la station, l’un des paris lancés cette année tient à la création d’un « Bureau de partenariat » au Musée Goeldi. « Il y a de équipes universitaires et de recherche qui sont intéressées par le développement de travaux en Amazonie et qui n’ont pas de lieu approprié pour cela. Nous en disposons, ainsi que de nombreux contacts. Notre idée c’est de faire converger leur intérêt et le nôtre, en leur proposant notre logistique, ce qui générera des ressources pour le musée ».
L’idée, à terme, c’est que le laboratoire puisse contribuer à ses propres dépenses dans la durée. « La première année, nous estimons pouvoir couvrir 50 % de nos charges à la Caxiuanã. Et il se peut que dans deux ou trois ans la station parvienne à s’autofinance totalement », explique le directeur du musée. Amilcar Carvalho Mendes, coordinateur de la planification de l’institution, détaille la proposition : il s’agit de monter des projets structurants qui amplifient le partenariat entre institutions publiques et acteurs privés, y compris par l’usage partagé des laboratoires mais aussi des initiatives telles que le tourisme scientifique et en lien avec les communautés. « Nous avons besoin de ressources pour générer plus de connaissances et pour faire en sorte qu’elles aient un impact sur la vie de tout un chacun. »
Ce qui menace l’avenir de la Station scientifique Ferreira Penna, ce n’est pas le manque de bénéfice pour les communautés de Caxiuanã, comme le montre les récits des employés et des enseignants de la station, ni le manque de volonté, comme on peut le constater à travers les efforts démonstratifs de Lola, Leandro et Kaleb à poursuivre leurs recherches. La vraie menace, la plus difficile à affronter, c’est le manque d’investissement dans la recherche scientifique, et en particulier en l’Amazonie, de la part des gouvernements successifs.
Alors que des toitures qui ont besoin d’être entretenues, que les bateaux dépendent du diesel, et que les expérimentations attendent des décennies avant de produire des résultats, la station de Caxiuanã survit grâce à la persistance de celles et ceux qui y travaillent et y font leurs recherches.
À une époque où l’Amazonie est au centre des débats sur le climat et la biodiversité, le destin d’une station scientifique située au cœur de l’Archipel de Marajó révèle une contradiction majeure : les réponses existent, s’agissant de comprendre et protéger la forêt, mais les moyens qui sont alloués à leur quête ne sont pas toujours à la hauteur des besoins nécessaires à leur poursuite.
Dans la Caxiuanã, la pluie continue de tomber sur la forêt. Maintenant que la toiture en plastique de l’expérimentation a été retirée, les gouttes frappent à nouveau le sol, les feuilles et les racines avec plus de force. Cependant, pour que la science puisse continuer apprendre ce que les eaux lui révèle de l’avenir de l’Amazonie, il lui faut un soutien très prosaïque : de l’argent pour qu’elle continue d’avancer.

Note éditoriale
Le ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation nous a fait parvenir une note en réponse à nos questions, postérieurement à la publication de notre reportage. La voici dans son intégralité :
« Le budget du Musée Emílio Goeldi de l’État du Pará, ainsi que celui d’autres unités rattachées au ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation, a été défini au sein budget fédéral, qui dépend aussi bien du pouvoir exécutif que du Congrès national. La réduction budgétaire du Musée Goeldi, en 2026, n’est pas une singularité, elle découle d’une situation fiscale contrainte, qui a eu un impact dans différents domaines de l’administration publique. En 2025, la Loi budgétaire annuelle du Musée a été établi son budget à environ 17,8 millions de reais. En cours d’année, il est monté à quelque 19, 1 millions de reais. Pour l’année 2026, le montant attribué au musée est de 17 millions de rais. Mais le Ministère a déjà sollicité un crédit supplémentaire de 3,18 millions de reais. Cette demande est en cours d’analyse par les organes d’État chargés du budget.
Le ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation suit de manière permanente l’exécution budgétaire de ses unités et adopte, si nécessaire, des mesures de réajustement des ressources tout au long de l’exercice financier. À l’exemple des années précédentes, des besoins supplémentaires éventuels pourront être considérés grâce à des instruments de rectification budgétaire, dans le but d’assurer la continuité des activités essentielles du Musée. Le Ministère agit dans la continuité afin d’atténuer ces effets en adoptant des lignes de financement et de subvention afin de soutenir les actions touchant aux infrastructures, en accordant la priorité aux dépenses essentielles, à la surveillance de l’exécution budgétaire en cohérence avec les organes planificateurs et budgétaires en vue d’assurer la redistribution des ressources tout le long de l’année. Il est bon de se rappeler qu’il a été consenti d’importants investissements l’année dernière à l’occasion des préparatifs de la COP 30. »

Forêt nationale de Caxiuanã : plus de 1 000 arbres de différentes espèces dépendent de la présence de la station Ferreira Penna pour continuer à exister. ©Lela Beltrão/Sumaúma


LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
Notre partenaire Sumaúma attache beaucoup d’importance à la science amazonienne, en particulier celle qui expérimente au plus proche du milieu. Si l’article met le projecteur sur cette valeureuse base de recherche forestière en lutte pour ne pas fermer, faute de moyens, c’est aussi pour souligner que son aire influence ne se limite pas à la production de résultats pour des institutions « blanches ». La Station Ferreira Penna affiche une longue tradition d’échanges de savoirs scientifiques avec les communautés locales, détentrices elles aussi d’une précieuse connaissance sur le fonctionnement de la forêt ainsi que des atteintes du dérèglement climatique sur sa dynamique et la santé de la biodiversité, une ouverture à laquelle Sumaúma est particulièrement attentive, et qu’Autres Brésils soutient.

[1Acception promue par Sumaúma, qui défend l’idée que la Forêt amazonienne et les enjeux qu’elle recèle sont au cœur du débat sur la préservation de la vie à l’échelle planétaire.

[2L’IDH mesure trois dimensions de qualité de vie : les revenus, la santé et l’éducation

Agenda

L'équipe d'Autres Brésils est en train de préparer de nouveaux événements... restez attentifs !

Tous les événements