Source : Sumaúma, « Massacre de Eldorado do Carajás, 30 anos : a vida no assentamento de ‘brotos regados de sangue’ », par Guilherme Guerreiro Neto, 17 avril 2026
Traduction, édition : Patrick Piro
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Dans ce pays marqué par la violence rurale et l’oubli, la Maison de la Mémoire, au Virage du S, préserve le souvenir de la marche interrompue du Mouvement des travailleurs sans terre (MST). ©Marcio Nagano/Sumaúma
Le mur du salon de Maria Zelzuita de Araújo est un album de famille, un mémorial qui fleurit au milieu des décombres. On y voit Wanderlan, l’aîné, Wanderlléya et Cíntia, nées plus tard. Les petits-fils et petites-filles. Bientôt apparaissent Ysadora, Theo et Ícaro, trois enfants qui jouent sur le sol de la maison de leur grand-mère. Dans la cour, un vélo de poupée, deux trottinettes et l’empreinte d’une petite main tamponnée à l’encre verte témoignent du passage du temps et de la vie qui réparent tout dans la communauté « Assentamento du 17 avril ». Mais Maria Zelzuita, 61 ans, ne laisse personne oublier que cette terre que foule ses petits-enfants, est « une repousse arrosée de sang ».
Il y a trente ans, à Eldorado do Carajás, dans le sud-est du Pará, la Police militaire de l’État exterminait en plein jour 19 travailleuses et travailleurs agricoles sans terre et en blessait 69 autres. Deux autres moururent quelques jours plus tard des suites de ces tirs. C’était le 17 avril 1996. Une procession de quelque 2 500 paysans bloquaient la route principale Paulo Fonteles (PA-150), près du Virage dit « du S » – de la forme que prend la route à cet endroit. Ils demandaient au gouvernement du Pará de la nourriture et des moyens de transport pour rejoindre la ville voisine de Marabá ainsi que Belém, capitale de l’État, afin de faire pression sur les autorités de l’État et sur l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra) afin d’obtenir l’expropriation du complexe agricole de Macaxeira, un vaste domaine de la région de Carajás qu’ils revendiquaient au titre de la réforme agraire. Cet après-midi-là, ils furent encerclés par 155 policiers armés de fusils, de pistolets-mitrailleurs et de revolvers.
Maria Zelzuita, travailleuse sans terre, se trouvait en première ligne de la marche. C’est une rescapée du massacre. Elle a vu les hommes en uniforme arriver et tuer. « On ne pouvait pas nous fournir de transport, mais une troupe de policiers, oui. Ils voulaient nous dégager de la route par tous les moyens. Ils ont trouvé la solution : tuer », se souvient-elle.
« Il déjeune et dîne ici avec moi. » Luzia Pereira avec la photo de son fils Raimundo, assassiné par la Police militaire du Pará lors du massacre. ©Marcio Nagano/Sumaúma
Raimundo Lopes Pereira, 20 ans, a été assassiné, touché par trois balles dont deux à la tête. Il ne participait pas à la marche. Il vivait en ville et s’était rendu au campement du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) pour apporter des médicaments à son père.
Son portrait, accroché au mur de la maison de Luzia Pereira, dans le centre-ville d’Eldorado do Carajás, tente de combler le vide laissé par sa disparition. Luzia a oublié son âge, mais pas la cruauté qui a coûté la vie à Raimundo. Chaque année, elle retourne au Virage du S pour défendre la mémoire du jeune homme assassiné par l’État brésilien. Il y a un avant et un après ce mois d’avril. Une partie d’elle est morte avec son fils. « Ils ont pris sa vie et la mienne aussi », dit-elle. Mais un peu de Raimundo vit encore avec sa mère entre ces murs. « Mon fils, il déjeune et dîne ici avec moi. »
De tous les policiers accusés, seuls les chefs de l’opération ont été condamnés : le colonel Mário Colares Pantoja a écopé de 228 ans de prison ; le commandant José Maria de Oliveira, de 158 ans. Le premier a purgé une partie de sa peine en régime fermé et l’autre en résidence surveillée. Il est décédé en 2020, à l’âge de 74 ans. Le second a également purgé une peine en régime fermé, puis actuellement assigné à résidence. Les autres militaires ayant participé au massacre ont été acquittés. Au sommet de la hiérarchie de l’époque, personne n’a même été inculpé. Almir Gabriel, gouverneur du Pará, Paulo Sette Câmara, secrétaire à la Sécurité publique, et le colonel Fabiano Lopes, commandant général de la police militaire, sont morts impunis.
Le massacre d’Eldorado do Carajás est un crime de la Nouvelle République, période postérieure à 1985 où le Brésil vivait une démocratisation après 21 ans de dictature militaro-entrepreneuriale [1] (1964-1985). Crime d’une démocratie qui, au lieu de rompre avec le vieux latifundio colonial, fraternise avec l’autoritarisme militaire et perpétue la violence qui imprègne nos corps, notre terre et notre histoire. De 1980 à 2024, dans le seul État du Pará, plus de mille personnes ont été assassinées dans les campagnes, soit 317 victimes lors de 59 massacres. Sur un total de 309 enquêtes ou procédures judiciaires, seuls 61 cas ont abouti à la traduction en justice des responsables. Cette étude, basée sur des documents de la Commission pastorale foncière (CPT), est publiée dans l’ouvrage Assassinats et impunité dans les campagnes du Pará : 1980 à 2024 (en portugais). La violence prend aussi d’autres formes. Le groupe parlementaire ruraliste [2], le plus important et le plus puissant du Congrès national, légifère comme s’il s’agissait de déclencher des offensives.
Après le carnage du Virage du S, le 17 avril est devenu Journée internationale de la lutte paysanne. Cette année, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) a reconstitué la marche interrompue, de Curionópolis à Eldorado do Carajás. Mais depuis, beaucoup s’est perdu en route. Les mutilés ne reçoivent pas tous une pension de l’État du Pará. Le gouvernement ne leur a pas garanti l’accès aux soins de santé. Se souvenir du massacre, c’est afficher les photos des familles sur les murs du salon de Maria Zelzuita et Luzia, c’est partager les repas avec ceux qui ont été tué par cette nation en construction, c’est avoir conscience qu’ici, les jeunes pousses s’abreuvent encore de sang.
infographie : Rodolfo Almeida/Sumaúma (adaptation)
Une communauté de survivants
Les pieds de Laurindo da Costa n’ont plus la même assurance qu’avant, mais ils restent enracinés dans la terre de ses rêves. À 66 ans, il parcourt les champs, une machette à la main et dans le dos cinq hernies discales qui entravent son labeur. Il prélève ses régimes de bananes, cueille des cabosse de cacao, montre un cajoutier, nous tend une papaye. La journée lui paraît interminable. Après avoir survécu au massacre, Laurindo a gagné la terre pour laquelle il s’était battu. Les choses auraient pu être différentes, s’interroge-t-il. « Puisque ça a été possible, qu’est-ce qui explique que ça ne se soit pas fait sans effusion de sang ? »
L’Assentamento du 17 avril — Installation du 17 avril [3] — a été créé en 1997 sur 18 000 hectares expropriés du complexe agricole de Macaxeira. Les familles qui n’avaient pas fui après le massacre sont retournées à leur campement d’origine pour y poursuivre la lutte. Les répercussions de cette affaire ont conduit le président Fernando Henrique Cardoso (PSDB, centre gauche) à créer le ministère extraordinaire de la Politique foncière, dirigé par Raul Jungmann. Une inspection de l’Incra a confirmé la situation d’improductivité de la propriété rurale, et l’expropriation a eu lieu en juin 1996.
Sur ces terres autrefois détenues par un seul propriétaire sont aujourd’hui installées 698 familles. Un village y a été construit, avec maisons, école et dispensaire. Autour s’étendent des parcelles d’une douzaine d’hectares, découpées dans ce vaste domaine et attribuées à chaque famille pour la culture et l’élevage laitier. Certaines d’entre elles ont tenté de créer une coopérative agricole afin d’organiser collectivement la production et d’accéder au crédit.
Après le bain de sang, la terre. Laurindo da Costa, un des survivants du massacre, sur sa parcelle de l’Assentamento du 17 avril. ©Marcio Nagano/Sumaúma
Maria Zelzuita de Araújo est née dans l’État du Piauí et a grandi dans celui du Maranhão. Jusqu’à l’âge de 18 ans, elle travaillait avec sa mère comme briseuse de noix de babaçu. Puis elle s’est rendue dans le Pará pour travailler comme domestique dans des familles. Plus tard, elle a cuisiné dans une ferme pour les ouvriers agricoles et dans un restaurant. Laurindo da Costa a grandi dans le Maranhão avec son père, métayer, qui cultivait les terres de propriétaires avec lesquels il partageait les revenus. Arrivé dans le Pará, il a tenté sa chance dans les mines d’or, charrié de la terre dans la Serra Pelada, puis s’en est retourné au travail de la terre. Maria Zelzuita et Laurindo ont rejoint le MST sans jamais avoir possédé de terre.
Maria Zelzuita a élevé ses enfants seule dans sa maison de l’Assentamento du 17 avril. Wanderlléya est née l’année de sa création, en 1997. Elle a vu sa mère cultiver le manioc, en faire de la farine et travailler à l’école, où elle est toujours assistante de service. Dans les rues du village où se promène Maria Zelzuita s’entremêlent les récits de la lutte du MST et de la barbarie du Virage du S. Nous avons aussi rencontré Raimundo Gouveia, lui aussi rescapé du massacre, et Miguel da Silva, l’un des 69 blessés.
Le complexe de Macaxeira était un domaine de 42 000 hectares contrôlé par les Pinheiro, une influente famille de Marabá. Ces terres leur avaient été concédées l’État du Pará pour pratiquer la récolte de noix du Brésil, mais la plupart des noyers furent brûlés ou abattus. En novembre 1995, Francisco Graziano, alors président de l’Incra sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, se rendit à Curionópolis et promit aux travailleurs agricoles sans terre d’organiser une inspection du complexe. Qui conclut… à la productivité des fermes. Le même mois, le MST occupa le Centre de formation agricole et d’élevage de Curionópolis.
La famille de Maria Zelzuita de Araújo, une survivante, fait renaître la vie sur la terre née de la lutte des travailleuses et travailleurs sans terre assassiné·es. ©Marcio Nagano/Sumaúma
En mars 1996, les paysans installèrent un campement sur l’une des 13 fermes du complexe de Macaxeira. Le morcellement d’un grand domaine en plusieurs exploitations est un truquage courant pratiqué par les accapareurs de terres et les éleveurs pour contourner les limites légales de propriété foncière. Pendant l’occupation du MST, les vivres ont cruellement manqué. D’où la décision des occupant·es, le 10 avril, de se mettre en marche.
La marche paysanne atteint Eldorado le 15 avril 1996. Les gens montent alors des tentes au niveau du Virage du S. Le lendemain, sous une pluie battante, les travailleuses et les travailleurs sans terre bloquent la route. À la tombée de la nuit, la PA-150 est à nouveau ouverte. Il avait été donné jusqu’en fin de matinée du 17 avril au gouvernement du Pará pour répondre aux demandes concernant les bus et la nourriture, faute de quoi la route serait de nouveau bloquée.
Décision fut prise de ne pas accéder aux revendications des manifestant·es. L’ordre donné par le gouverneur Almir Gabriel (PSDB) à la police militaire fut de dégager la route. Après les faits, dans un entretien accordé au journal O Liberal de Belém, Almir déclara avoir donné la consigne de ne pas recourir à la violence. Le matin du 17 avril, le colonel Mário Pantoja, du bataillon de police militaire de Marabá, s’entretient par téléphone avec son supérieur, le colonel Fabiano Lopes, commandant général de la police militaire. Il apprend que le gouverneur serait exaspéré par les revendications des sans-terre. Selon les journaux de l’époque, le colonel avertit alors le commandant José de Oliveira, de la police de Parauapebas, commune voisine : « Le gouverneur a ordonné de préparer les troupes. »
Eldorado do Carajás se situe plus près de Parauapebas que de Marabá. Le commandant Oliveira arrive donc le premier au Virage du S. Il positionne les policiers et attend les renforts de Marabá. Le colonel Pantoja et ses hommes apparaissent vers 16h30 du côté opposé, à bord de deux bus loués par la Companhia Vale do Rio Doce, alors entreprise d’État. Ils commencent à lancer des grenades lacrymogènes et tirent en l’air. Une bétaillère bloquait la route, empêchant le passage des véhicules. La police militaire de Marabá avance alors et le massacre commence. Les militaires de Parauapebas comprennent l’intention et tirent dans la foulée. Pris dans la nasse des deux pelotons, les paysan·nes réagissent à coups de bâtons, de pierres, de machettes et des quelques pistolets dont ils disposent.
Au Virage du S, où il a survécu au massacre, Raimundo Gouveia se souvient, trente ans plus tard, de l’horreur de ce mois d’avril 1996. ©Marcio Nagano/Sumaúma
Le premier à mourir fut Amâncio Rodrigues dos Santos. Il avait 42 ans. Il était sourd. Il s’approcha des policiers, indifférent au bruit des armes, en brandissant sa machette en bois. Il fut exécuté à coups de poing, de pied et de balles, dont une dans la tête. Miguel da Silva fut blessé à la jambe. Il pensa à s’enfuir, mais sa mère Deuzilda était restée au campement, et il ne voulait pas partir sans avoir de ses nouvelles. Il se laissa tomber dans un fossé et resta allongé, à attendre. « De temps en temps, j’entendais un coup de feu. À ce moment-là, ils exécutaient les blessés », raconte-t-il. Miguel et Deuzilda survécurent.
Rosângela et Roseny étaient deux des enfants piégés au cœur du massacre. Les parents, Raimundo et Maria Gouveia, réussirent à s’enfuir dans les bois avec elles. Maria Zelzuita se réfugia avec d’autres femmes et des enfants dans une maison en bois au bord de la route. La police fit irruption. Maria Zelzuita parvint à emporter deux enfants avec elle et s’échapper en direction de São Geraldo do Araguaia, sans savoir où se trouvaient leurs mères. Laurindo courut lui aussi dans cette direction.
Il y avait un homme dans la maison, qui aidait à protéger les enfants. C’était Oziel Alves Pereira, 18 ans, l’un des meneurs de la marche. Il scandait des slogans par haut-parleur depuis un camion sonorisé, guidant les protestataires. La police militaire s’empara d’Oziel, le menotta, le traîna au sol et le roua de coups avant de l’abattre de trois balles dans la tête et d’une autre dans la poitrine.
Inácio Pereira fut jeté à terre et resta immobile, faisant le mort pour échapper à l’exécution. Le massacre terminé, la police rassembla les corps dans une camionnette. Inácio fut traîné et jeté dans un véhicule. Il fut conduit, silencieux, à la morgue de l’hôpital de Curionópolis, entassé parmi les corps. L’un d’eux était celui de Raimundo Lopes Pereira, son fils de 20 ans.
Aujourd’hui, Inácio a 86 ans. À notre arrivée chez lui et Luzia, il s’est levé de son hamac et s’est assis sur une chaise en tressage de plastique pour nous accueillir. Il a évoqué de son amour pour la campagne, pour sa terre. Il s’est plaint du bruit des voitures devant chez lui. Aucune réparation ne pourra jamais apaiser sa douleur, explique-t-il. « Même le lopin de terre que j’ai reçu ne m’est pas une compensation. Je n’ai plus mon fils. » Inácio évite de commenter le massacre. Luzia dit que son compagnon craint qu’ils ne reviennent pour le tuer.
La douleur et les adieux devant les 19 vies que l’État brésilien a arrachées à la lutte et mises sous terre. João Roberto Ripper, qui a mis sa carrière de photographe au service des droits humains et de la transformation sociale, a documenté l’après-massacre. La fondation Fiocruz travaille à rendre publiques ses archives. ©Archive João Roberto Ripper/Icict/Fiocruz (CC BY-ND)
« Lutter, c’est la seule issue »
Il fut un temps où la région de Carajás était couverte de plantations de noyers du Brésil. Jusqu’au début du XXe siècle, les peuples autochtones et les communautés extractivistes [4] avaient la liberté de récolter les noix dans la région. Puis ces vastes plantations commencèrent à passer sous la coupe d’oligarchies agraires. L’État du Pará leur en céda la propriété. Ces terres restèrent cependant publiques. Vinrent ensuite l’ouverture de l’autoroute Belém-Brasília, au tournant des années 1950 et 1960, et la dictature militaro-entrepreneuriale, à partir de 1964, qui ont transformé les terres bordant les autoroutes fédérales en propriétés de l’Union [l’État brésilien]. Ce qui a transformé cette région de l’Amazonie en un baril de poudre.
L’exode rural vers le sud-est du Pará a été encouragé au moment même où des incitations fiscales et des prêts publics facilitaient la cession de vastes domaines à de grands groupes économiques, comme Volkswagen, qui a depuis été condamné pour avoir maintenu des personnes en situation de quasi esclavage sur ses exploitations agricoles entre 1974 et 1986. La propagande du Programme d’intégration nationale, qui promettait « des terres sans hommes pour des hommes sans terres », était doublement trompeuse : d’une part elle omettait que la région était déjà habitée, principalement le long des rives des fleuves Tocantins et Araguaia ; d’autre part, les familles arrivantes n’étaient pas assurée d’obtenir des terres, car le régime autoritaire privilégiait la concentration des terres au détriment de leur partage. L’objectif de la dictature était d’imposer à la région un modèle de développement fondé sur l’élevage extensif ainsi que l’exploitation du bois et des minéraux. Les anciennes plantations de noyers du Brésil, que comprenaient également le complexe agricole de Macaxeira, ont été rasées pour faire place aux pâturages et à l’élevage bovin. Aujourd’hui, c’est la monoculture du soja qui progresse sur ces exploitations.
L’autre activité prédatrice de la région est l’extraction minière, comme en témoigne le nom de la municipalité tristement célèbre pour le massacre d’avril 1996 : Eldorado renvoit à la ruée vers l’or de la Serra Pelada, à Curionópolis, à 50 kilomètres de là, ainsi qu’à d’autres sites miniers ; Carajás fait référence à la chaîne de montagnes de la Serra do Carajás, principalement dans la région de Parauapebas, d’où est extrait du minerai de fer par la multinationale brésilienne Vale (anciennement Companhia Vale do Rio Doce) – également impliquée dans un conflit avec des paysan·nes sans terre de la région.
Le sud-est du Pará a connu, de la fin des années 1960 au début des années 1970, la seule guérilla rurale du Brésil. Ce souvenir reste vivace dans ces régions. Les guérilleros qui ont combattu la dictature militaro-entrepreneuriale ont été témoins des accaparements de terres, du recours à des hommes de main et des pressions exercées par les propriétaires terriens sur les paysans. La répression de la guérilla de l’Araguaia par la dictature n’a pas seulement touché les militants de la lutte armée. Elle a également suscité des meurtres, des tortures et l’expulsion de paysan·nes de leurs terres. La violence militaire n’a jamais cessé.
Le cimetière de Curionópolis, où reposent 14 des victimes sans terre du massacre. Les commanditaires sont restés impunis. ©Marcio Nagano/Sumaúma
Dans les années 1980, la région a connu le plus grand nombre de conflits ruraux du Brésil. Avec la renaissance démocratique et l’Assemblée constituante [5], on pensait que la terre allait enfin revenir aux paysan·nes et aux familles qui produisaient dessus. Les occupations organisées par les syndicats ruraux se sont multipliées. Mais les représailles aussi. À l’échelle nationale, les forces opposées à la réforme agraire se sont organisées au sein de l’Union démocratique rurale, dirigée par Ronaldo Caiado, actuel pré-candidat à la présidence de la République.
Et les massacres continuent. Il y a neuf ans, dans la municipalité de Pau d’Arco, une ouvrière et neuf ouvriers agricoles sans terre ont été tués alors qu’ils occupaient la ferme Santa Lúcia. Selon une plainte déposée par le parquet de l’État du Pará, ils ont été torturés et exécutés par des policiers civils et militaires. Dix-sept agents des forces de sécurité ont été mis en examen et attendent leur procès en liberté provisoire. Pour José Batista Afonso, avocat de la Commission pastorale de la terre (CPT) du sud-est du Pará et co-auteur de l’ouvrage Assassinats et impunité dans les campagnes du Pará : 1980 à 2024 [cité plus haut], ces massacres perpétrés par des policiers sont révélateurs de la protection que l’État accorde aux grands propriétaires terriens. José Batista suit le sujet depuis les années 1970, lorsque sa famille a quitté la vallée de Jequitinhonha, dans le Minas Gerais, pour s’installer en Amazonie. Ses frères sont eux-mêmes installés en assentamentos. En 1996, il a assisté à la veillée funèbre et aux obsèques des paysans du MST après le massacre d’Eldorado do Carajás – 14 morts sont enterrés au cimetière de Curionópolis. La même année, il commença à travailler pour la CPT à Marabá. Depuis trente ans, José Batista a constaté que le contrôle de la politique, de la législation et des investissements par les propriétaires fonciers ruraux était la clef de la persistance de la concentration des terres : les progrès en matière de réforme agraire sont obtenus par la pression des occupations de terres, et non par des évolutions structurelles du cadastre national.
Le nombre de familles sédentarisées dans la région s’élève à 77 000. On compte 537 assentamentos. Cependant, 30 000 familles vivent encore dans des campements, occupant plus de 100 fermes. À Parauapebas, Terra e Liberdade, où vivent 5 000 familles, est considéré comme le plus grand campement de sans-terre du Brésil. Il est saisissant de pénétrer sur ce terrain accidenté et d’y rencontrer des personnes qui ont fondé une véritable ville dans l’attente d’une terre. Selon la Surintendance régionale de l’Incra du Sud-Est du Pará, l’Assentamento Maria Glória a été créé en décembre 2025. D’une capacité de 194 familles, il en accueille actuellement certaines issues de Terra e Liberdade. D’autres assentamentos sont en cours de création cette année afin d’accueillir d’autres familles provenant de ce campement. « La lutte est plus puissante que le risque. Si l’on ne considérait que les risques, y compris la mort, ça fait bien longtemps qu’on ne parlerait plus de lutte pour la terre dans ce pays. Car chaque fois que quelqu’un s’est soulevé, il lui a été opposé le feu et l’épée. Canudos, Contestado, Cabanagem… [6] L’histoire et la mémoire restent vivantes dans la lutte du peuple », affirme José Batista Afonso.
L’Assentamento du 17 avril, conquis après un bain de sang. Près de 700 personnes y sont installées, issues du campement Terra e Liberdade, où 5 000 familles sans terre luttent encore dans l’attente de l’attribution d’un lopin. ©Marcio Nagano/Sumaúma
En juillet 2018, Jair Bolsonaro, alors candidat à la présidence, s’est rendu au Virage du S pour insulter la mémoire des personnes sans terre assassinées. « Ceux qui devraient être en prison, ce sont les dirigeants du MST qui ont provoqué cet épisode. Ces salauds, ces vauriens… Et non un colonel de la Police militaire qui faisait son travail. Et que ce soit bien clair : les policiers ont réagi pour éviter d’être sauvagement égorgés à l’arme blanche par ces bandits du MST », a-t-il déclaré. Bolsonaro est devenu président. Aujourd’hui, il est emprisonné, condamné à 27 ans et trois mois de prison pour les chefs d’organisation criminelle armée, de tentative d’abolition violente de l’État de droit, de coup d’État — entre autres. Son fils aîné, Flávio Bolsonaro, est candidat potentiel à la présidence pour les élections de 2026.
Au Virage du S, à l’ombre d’un ingá [arbre], se trouvent des pierres, des croix, des tajás et des sansevierias [plantes]. Auparavant, ils étaient entouré d’un mémorial composé de 19 troncs de noyers du Brésil morts, provenant de vergers déboisés, et dessinant les contours de la carte du Brésil. Ces troncs n’ont pas tenu le coup. Mais une plaque interroge encore aujourd’hui : « Les noyers se souviennent… Et vous ? » Plus loin se trouve la Maison de la Mémoire, érigée à l’emplacement de la cabane en bois qui abrita Oziel Alves Pereira dans les instants précédant son martyre. Maria Zelzuita se souvient. L’école du village de l’Assentamento 17 avril où elle travaille et où étudient ses petits-enfants porte le nom d’Oziel. Ysadora, Theo et Ícaro se souviendront aussi.
Laurindo, laboureur de terre et de mots, appuie ses bras au rebord de la fenêtre. À ses côtés, sa compagne Dinalva de Sousa, à l’identique. Elle n’entend presque plus les bruits du monde. Les vers prononcés par Laurindo ne perceront peut-être pas son silence. Mais 30 ans après, ils remblayent le chemin dans un pays où le sol continue à se dérober.
Luttons
pour transformer
cette patrie foulée aux pieds
débordante d’oppression.
La dignité, elle est dans nos cœurs
et la lutte est la seule voie,
car tout travailleur a droit
à un bout de terre
Laurindo da Costa
Miguel da Silva, blessé à la jambe par une balle, se souvient. Les noyers du Brésil morts se souviennent. La lutte pour la terre n’a jamais cessé. ©Marcio Nagano/Sumaúma
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
Le stupéfiant massacre d’Eldorado do Carajás le 17 avril 1996, a marqué durablement les esprits au Brésil. Bien plus que la perpétuation d’une étroite collusion d’intérêts entre les latidundiaires, les autorités politiques et les forces de l’ordre, il a révélé la profondeur d’une véritable haine de classe, qui a conduit la police militaire à se sentir légitime à mitrailler une foule de pauvres, hommes, femmes et enfants, qui marchaient pour leur droit à la terre.
La commotion, au plus haut niveau de l’État, a provoqué la création expresse d’un ministère de la Réforme agraire. Mais trois décennies plus tard, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), à l’origine de la marche d’Eldorado do Carajás, a mobilisé quelque 20 000 personnes dans 17 États du pays pour rappeler à tout le monde combien cette réforme est loin d’être achevée : le pays compte environ 145 000 familles sans terre vivant encore en campements précaires, dans l’épuisante attente d’un lopin alors que de grandes propriétés improductives n’ont toujours pas été démantelées, et que la politique agraire nationale privilégie trop souvent la concentration foncière au profit de l’agro-industrie.













