Du Tropicalisme à l’Industrie Culturelle (2)

Centralisation du marché

Comme la production est centralisée par les intérêts de marché, il finit par se former un modèle du « national » qui est imposé, stéréotypé et circonstanciel (puisque l’on se sert de la « nation » dans la mesure où elle fait partie du business, et jamais comme exercice d’un projet d’autonomie nationale).

Et pour embrouiller encore davantage les choses, rappelons que cette même télévision qui donne « accès » aux thèmes nationaux « typiques » croit comprendre que le Brésilien « moyen », téléspectateur de son principal journal (précisément le Journal National), doit être traité comme un « Homer Simpson », comme le pense le rédacteur en chef du journal télévisé en personne. Autrement dit : pour lui, le Brésilien typique est l’Américain niais typique des dessins animés.

Le mépris « global », curieusement, rappelle l’action tropicaliste dans son désir d’assoir une image du Brésil à partir de contradictions et de chocs - éternel va-et-vient entre tradition et modernité. Seulement, à présent, instrumentalisée à l’extrême par le pouvoir de formatage de la Rede Globo, ce « mélange », cette « stratégie de choc » constitue une énorme régression critique, ainsi qu’une stratégie de manipulation du spectateur.

Pour échapper à ce cercle d’intérêts et de cynisme, il faut comprendre littéralement la culture de résistance comme un accès à la production. C’est là la question-clef dans une politique émancipatrice et authentique - chose que la politique tropicaliste, centrée sur la croyance en l’inexorabilité de l’Industrie Culturelle, n’a jamais prise au sérieux. Et c’est ici qu’entrent en ligne de compte de bons projets actuels, comme les Pontos de Cultura [Points de Culture], qui amènent les agents culturels à prendre sur eux le processus de production libéré des intérêts de marché, rendant possible la production culturelle émancipée de la simple idée de spectacle, idée qui oriente la logique de financement par les lois d’incitation type Loi Rouanet - cette loi a pour résultat que l’Etat finance le marketing des entreprises, permettant aux publicitaires et aux professionnels du marketing de décider de ce qui va être produit ou non, de ce que nous devons voir ou non, de ce qui est plus « brésilien » ou « moderne » (ou les deux, de préférence).

Dans ce contexte, je crois que les moyens culturels et technologiques ne seront transformateurs que s’ils sortent de ce cercle vicieux, s’ils sont appropriés et occupés par les agents culturels « vivants ». La culture est une lutte politique d’intérêts au même titre que l’économie. Pour qu’elle soit transformatrice et révolutionnaire (y compris du point de vue du « langage »), il est nécessaire que le processus de production soit dans les mains des agents culturels (et non du « peuple » entendu comme points d’Audimat, comme masse de spectateurs). Pour cela, il faut s’interposer (sans crainte du discours d’"embrigadement", très mauvais legs de la dépolitisation tropicaliste), que l’Etat garantisse non seulement le spectacle, mais également la production et la circulation libres.

Seulement, cela contrarie les intérêts du marché, qui freine autant qu’il peut, qui sabote des projets.
L’art et la culture de résistance doivent toujours s’inscrire contre la barbarie, comme le dit le mouvement le plus efficient que je connaisse, justement nommé « L’Art contre la Barbarie », qui ne s’est pas ménagé pour aider à élaborer une loi d’incitation au théâtre dans la ville de São Paulo, basée sur l’occupation d’espaces publics pratiquement abandonnés. Ses principes, comme ceux des collectifs de Culture du MST (Mouvement des Sans-Terre), ne sont plus modelés par l’acceptation, complexe et néanmoins festive, de la « modernité » contemporaine « cohabitant » avec l’Industrie Culturelle, legs de l’accommodation tropicaliste, mais bien par la lutte pour que les groupes organisés d’agents culturels -à la fois producteurs et penseurs- se développent pour leurs propres besoins, et sans la pression des intérêts de l’Industrie Culturelle ni d’un Etat harnaché aux intérêts mercantiles (ou freiné par eux). La leçon serait la suivante : nous devons oublier les fantaisies tropicalistes et politiser les actions collectives.


Par, Francisco Alambert, Professeur d’Histoire Sociale de l’Art et d’Histoire Contemporaine à l’Université de São Paulo (USP).

Source : Brasil de Fato - 26/09/2006

Traduction : Caroline Sordia pour Autres Brésils


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