Dix ans de slam au Brésil : Luiza Romão nous parle de littérature et de féminisme

Luiza Romão est championne du Slam do 13 et du Slam da Guilhermina et vice-championne nationale du Slam BR 19. Pour elle, « le slam reprend la caractéristique publique de la poésie et la fait sortir d’un lieu élitiste ».

Actrice et poétesse Luiza Romão, est diplômée en Arts scéniques de l’Université de São Paulo (publique). Dans cet entretien à Brasil de Fato, elle retrace le parcours et l’importance de cette manifestation culturelle qui, en en décembre 2018, célèbre une décénnie de "occuper et résister" sur les places publiques du Brésil.

Traduction : Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
Relecture : Roger GUILLOUX

Romão explique que l’association immédiate entre livre et littérature n’a pas toujours existé. Chanter la parole écrite dans l’espace public en mettant l’accent sur les contradictions sociales a été la voie vers une popularisation de l’accès à la culture et la promotion de l’occupation de l’espace urbain.

La poésie n’a pas été différente des nombreux domaines dans lesquels les femmes assument des rôles traditionnellement réservés aux hommes. En plus de Luiza Romão, les poétesses Mel Duarte, Luz Ribeiro, Nívea Sabino, Paloma Franca Amorim et bien d’autres ont réussi à faire entendre leurs voix encore plus fort.

Il y a dix ans, une femme a justement essayé d’introduire et d’adapter dans le pays la manifestation culturelle apparue aux Etats-Unis, plus précisément à Chicago. Roberta Estrela D’Alva, actrice et chanteuse brésilienne, a créé en 2008 la Zone Autonome de la Parole (ZAP) à São Paulo et, depuis lors, beaucoup de choses ont changé : le slam a conquis le Brésil, la jeunesse et la diversité. Voici quelques-uns des sujets de l’entretien accordé par la poétesse à Brasil de Fato.

Brasil de Fato : D’après vous, quelle est l’importance de ce type de manifestation à l’heure actuelle ?

Luiza Romão : Le slam, pour ceux qui n’en ont jamais entendu parler, ce n’est pas un slam religion [jeu de mots avec la sonorité de « slam » et « islam »]. Notre slam vient du mot « slam », qui en anglais signifie compétition. De la même façon qu’il existe un slam de golf ou de tennis, il existe un slam de poésie, appelé poetry slam. Concrètement, le slam obéit à trois règles : il faut composer trois poèmes de près de trois minutes, sans utiliser d’accompagnement musical ni aucune sorte d’accessoire ou de costume ; c’est juste le poète et la parole.

Le slam est apparu à Chicago dans les années 80, produit par Mark Smith à l’intérieur d’une structure de cabaret. Il est arrivé au Brésil par l’intermédiaire de Roberta Estrela D’Alva, créatrice du premier slam dans le pays (ZAP) il y a 10 ans.

En décembre dernier, le slam a fêté ses 10 ans d’existence au Brésil. Si, il y a cinq ou six ans, on n’en trouvait qu’à São Paulo, dans le Minas Gerais et à Rio de Janeiro, il existe aujourd’hui plus de 149 de communautés de slam dans tout le Brésil. Il y a du slam dans l’Etat de Acre, de Bahia, de Pernambouc, du Rio Grande do Sul, dans 18 états au total. On trouve une très grande diversité poétique, géographique et thématique.

Quelle est la force du slam ?

Le slam a une très grande force, car lorsqu’on pense à l’histoire de la littérature, on voit bien qu’elle apparaît en tant qu’évènement public et non pas dans le cadre privé du livre. Cette idée d’associer la littérature au livre que chacun lit seul chez soi, dans un lieu très silencieux et dans une démarche très individuelle, est une idée récente apparue au XIV siècle. De plus, quand on y pense, la littérature était jusqu’alors toujours parlée, y compris quand on lisait seul. Lire en silence n’existait pas, il s’agit d’une idée très moderne.

Le slam reprend le côté public de la poésie, et la soustrait d’un lieu élitiste. En effet, si l’on se replace dans le contexte brésilien, la poésie a toujours été beaucoup associée aux élites et aux universités et donc dissociée des couches populaires. Le slam arrive avec ce pouvoir de réinvestir l’espace public : nous sommes devant une agora, la cité est en train de débattre, composée de personnes d’origines diverses issues de différents contextes et qui exposent leurs thématiques pour revendiquer la place des femmes, des noirs et des personnes LGBTQI.

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C’est un mouvement qui, en plus d’être révolutionnaire dans sa forme en reprenant un aspect collectif, est également très révolutionnaire dans ses thèmes, puisqu’il aborde des questions qui ont été passées sous silence et absentes de l’histoire pendant très longtemps.

Comment voyez-vous le développement du rôle des femmes dans la littérature d’aujourd’hui ?

Il s’agit d’une révolution qui s’est produite au cours des cinq dernières années, de 2014 à maintenant (2019). D’après moi, elle est très liée au mouvement féministe dans la société. Il est difficile de parler de représentativité et de production féminine et féministe en littérature sans prendre en compte ce que furent les mouvements de 2013, suivis de près par toutes les manifestations contre Eduardo Cunha, président de l’Assemblée nationale à l’époque. De fait, je pense qu’il y a ces derniers temps au Brésil la volonté de mettre en lien les questions de genre contre la violence sexuelle et domestique, et ceci se retrouve dans la littérature.

Je me souviens que quand j’ai commencé à participer, c’était toujours moi et vingt types dans les compétitions. Il y avait moi, Luz Ribeiro, Mariana Feliz, Mel Duarte et puis juste des mecs. C’était très solitaire, l’ambiance était souvent hostile, même si moi je m’y sentais très bien. Cette question du genre était très forte.

A partir de 2014 apparaît le Slam des Minas, un mouvement très puissant qui existe dans plusieurs endroits du Brésil et où les compétitions sont uniquement composées de femmes, dont plusieurs produisent une littérature indépendante, la littérature de cordel . De nos jours, la voix féminine se fait entendre principalement dans les productions du domaine de la poésie.

Abordons maintenant votre écriture : quelle identité brésilienne cherchez-vous à représenter dans Sangria, le livre de poèmes que vous avez publié en 2017 ?

Sangria est un livre et un projet de langages dans lequel j’ai cherché à revisiter l’Histoire du Brésil selon la perspective de l’utérus. Il contient 28 poèmes, pour 28 jours, comme dans le cas du cycle menstruel. Mon objectif était de mettre en relation trois cycles : celui du corps de la femme, ainsi que les cycles économiques et politiques. Cette idée d’un pays du futur, qui est proche d’une idée d’un gouvernement plus populaire et égalitaire, subit un coup d’état.

Sangria réunit les poèmes et les photographies du photographe Sérgio Silva, avec des retouches de Luiza Romão (Photo : Reprodução)

L’idée était de mettre en relation ces trois idées et aussi de comprendre comment la culture du viol et de la violence de genre remonte à l’origine du Brésil. Qu’est-ce qu’un pays qui se détermine de manière phallique ? Voyez l’idée de pau-brasil , par exemple : parmi tant de noms possibles, on a choisi pour le Brésil un nom patriarcal et également colonial, tourné vers l’exportation. C’est un pays de marchandises.

Le livre contient également des photographies de votre propre corps, prises par le photographe Sergio Silva. Dans notre culture, le corps féminin, la nudité, portent le sceau de la tradition machiste d’être toujours sexualisés. Comment considérez-vous la présence du corps féminin dans l’art ?

Il s’agit de 28 photographies représentant sein, bouche, sexe, œil que j’ai suturé une à une. Elles sont marquées par une ligne rouge métallique, précisément pour rendre compte de ce corps violenté et réduit au silence pendant si longtemps dans l’histoire du Brésil.

C’est aussi une polémique symbolique. Dans l’histoire de l’art, en général, la femme est soit représentée nue comme objet de désir, soit comme muse. Le nu occupe toujours un lieu d’objectivation et moi j’ai voulu faire un nu qui dérange.

Quel est le rôle de la culture et de la lutte féministe dans cette nouvelle ère politique qui s’amorce dans le pays ?

Je pense que nous vivons des temps très difficiles, face à une surveillance idéologique et même religieuse et moralisatrice. L’art se situe précisément à l’opposé de ce lieu moralisateur, parce qu’il est le corps dans son devenir, dans son désir, dans sa liberté. Lorsque nous parlons du droit à notre corps, nous parlons aussi du droit à l’avortement, à une sexualité libre ainsi qu’aux performances de genre les plus diverses possibles.

La grande question est de savoir comment on va réussir à survivre, parce qu’il est impossible d’arrêter de créer : ce n’est ni un choix, ni une possibilité.

Voir en ligne : Dez anos de slam no Brasil : uma conversa com Luiza Romão sobre literatura e feminismo

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