[Discours Père de Marielle Franco] Francisco Antônio à l’Inauguration du Jardin ’Marielle Franco’

Le samedi 21 septembre, le jardin Marielle Franco a été inauguré à Paris, rue d’Alsace au dessus de la Gare de l’Est. Cette proposition citoyenne, adoptée part le Conseil de la ville de Paris a aussi compté sur concours de plusieurs organisations telles que Amnesty International - France, Autres Brésils, le CRID, la coletiva Marielle - France et le Red.br.

La cérémonie d’inauguration a compté sur la participation de la maire du 10ème Arrondissement, Mme. Cordebard, et du conseiller de la ville de Paris, M. Klugman, adjoint de la Maire de Paris aux relations internationales et à la francophonie.

Venant du Brésil, Renata Souza, membre du cabinet de Marielle Franco et aujourd’hui députée de l’État de Rio pour le PSOL ; ainsi que Celia Xakriaba, leader de l’Articulation des peuples indigènes du Brésil (APIB) étaient présentes ainsi que Marcia Tiburi, ancienne candidate à gouverneur pour l’État de Rio, pour le PT.

Enfin, les parents, Antônio Francisco et Marinete da Silva, ainsi que Luyara Francisco dos Santos, la fille de Marielle Franco, étaient les invités d’honneurs. Avec son autorisation, voici le discours prononcé par Antônio Francisco :

Au début du siècle dernier, la ville de Rio de Janeiro a connu une réforme urbaine importante et la poétesse française Jane Catulle-Mendès, enchantée par sa beauté naturelle, l’a surnommée « Cidade Maravilhosa », la Ville Merveilleuse. Mais parallèlement, une autre forme de construction sociale naissait dans la ville, la favela, le bidonville. Dès le début, la favela a été vue comme l’autre face de Rio, liée à la pauvreté, au désordre et à la criminalité. Ces deux versions de la ville sont à l’origine du concept d’une « ville cassée ». Merveilleuse et cassée, idéalisée et stigmatisée, ces deux visions ont forgé l’image de cette ville et ses représentations tout au long du XXe siècle.

Bien des décennies plus tard, le Brésil, après avoir traversé le régime autoritaire de l’Estado Novo, vivait à nouveau sous le joug d’une violente dictature militaire quand la ville de São Sebastião do Rio de Janeiro, l’une des plus grandes favelas cariocas, a vu naître un enfant de plus. C’est précisément le 27 juillet 1979 qu’a vu le jour notre fille, Marielle Francisco da Silva, plus connue comme Marielle Franco. Dès son plus jeune âge, Marielle s’est révélée être une révolutionnaire dont le rêve était de réparer cette ville cassée en créant une nouvelle vision entre la favela et la ville. Marielle rêvait d’écrire une nouvelle histoire qui garantirait aux habitants des quartiers populaires, ces gens qui avaient la même origine qu’elle, le droit à la dignité, le respect et l’égalité.

Francisco prononçant son discours. Luyara est à sa droite (Gauche de la photo).

Cependant, même après la fin des années de plomb, la démocratie n’est jamais venue rendre visite à la Maré, cet ensemble de seize favelas où vivent plus de 130 000 personnes et où Marielle a fait ses premiers pas. Tous les jours, les familles des favelas de Rio pleurent la perte d’un parent victime de la violence. Les écoles et les postes de santé doivent souvent rester fermés à cause de l’insécurité. Mais malgré les difficultés que notre famille a dû affronter, Marielle a pu recevoir une éducation et subvertir les pronostics désespérants faits au sujet des enfants issus de milieux populaires. Femme, noire et mère à 19 ans, Marielle, qui a commencé à travailler à l’âge de 11 ans, a passé un diplôme de Sciences Sociales et fait un Master en Gestion des politiques publiques. Sa dissertation de Master portait sur les abus d’autorité de la politique d’intervention fédérale au sein des favelas de Rio de Janeiro.

Après avoir perdu une amie, victime d’une balle perdue, lors d’un échange de tirs entre policiers et trafiquants, Marielle s’est mise à militer pour les Droits Humains, ce qu’elle a fait pendant plus de dix ans. Guerrière, courageuse et pleine d’énergie, elle a toujours remis en question le manque de représentation féminine du monde politique. Elle soulignait, par exemple, la contradiction d’avoir un Conseil Municipal ne comprenant que 10% de femmes alors que celles-ci sont majoritaires dans les rues.

Marielle avait raison. Malheureusement, les violences liées au genre sont encore la norme au Brésil. Le pays a le cinquième plus fort taux de féminicide au monde et une femme se fait harceler, physiquement ou verbalement, toutes les deux secondes. Le président en exercice ne fait qu’aggraver la situation en flexibilisant les lois réglementant le port d’arme, offrant ainsi un outil de plus pour rendre ces violences mortelles. Son discours inélégant est le reflet de cette réalité et est un motif de honte pour une grande partie de la population brésilienne. Nous voudrions d’ailleurs profiter de l’occasion pour demander pardon à la Première Dame française, Brigitte Macron.

Notre fille Marielle Franco s’est présentée pour la première fois à un poste électif en 2016 et elle a obtenu un nombre de voix significatif. C’est la cinquième conseillère en nombre de voix à l’échelle de la ville. Son mandat a été marqué par la défense des femmes, des noirs et des minorités. Dans le court temps où elle a pu travailler au sein du Conseil Municipal de Rio de Janeiro, Marielle a fait passer des projets de loi qui défendaient les droits reproductifs de la femme, elle a lutté contre les violences de genre et a constamment été une voix en défense des habitants des favelas face aux violences policières.

Marinete devant le portrait de sa fille, Marielle Franco

Sa pratique politique était faite d’affection et de résistance, son talent oratoire était admirable et son sourire facile e contagieux. Mais son militantisme actif et la trajectoire météorique de son ascension politique gênait divers groupes. Courageuse et combative, elle n’a jamais baissé le ton dans ses discours. Au contraire, elle a serré les poings et continué à défendre un lieu d’existence pour les minorités face aux décisions qui pouvaient avoir un impact sur leurs vies.

Francisco et Marienete devant l’entrée du jardin.

Dans la nuit du 14 mars 2018, l’injustice et l’oppression ont, encore une fois, parlé plus fort. Afin de la réduire au silence, Marielle Franco a été brutalement assassinée dans les rues du Centre de Rio de Janeiro. Mais ses assassins n’avaient pas le pouvoir de contrôler la nature. Ce soir là, le ciel leur est tombé dessus. Une tempête chargée d’éclairs, de douleur et de révolte a lavé les rues tâchées de sang. Les auteurs de la barbarie qui ont exécuté son corps ont également tenté de violer sa mémoire. Mais du bitume sont nées les fleurs de la résistance. Marielle était une graine et ses idéaux sont plus vivants que jamais. Des milliers de personnes en lutte sont descendues dans les rues et ont crié « qui a fait tuer Marielle Franco ? ».

Une fois encore, Marielle incarnait la révolution.

Un an et demi après son assassinat, nous, la famille de Marielle Franco, et la société toute entière, continuons d’attendre des réponses. Nous exigeons que les responsables soient traduits en justice pour ce crime barbare, en espérons que, face aux attaques subies par les défenseurs des droits humains, l’impunité cesse de prévaloir.

Aujourd’hui, la France, dans un geste de solidarité mémorable, s’unit une fois de plus au Brésil pour porter un message de résistance. Recevoir un tel hommage de la part d’une patrie qui est le berceau de la pensée occidentale, de la démocratie et des droits l’humain est le plus bel hommage qui puisse nous être rendu. Avec l’espoir d’un nouveau départ et la confiance dans le pouvoir de la parole, nous unissons nos nations dans ce cri pour la justice et la liberté. Et, pour paraphraser les vers écrits par José Lezama à propos de l’intellectuelle Maria Zambrano, nous concluons : Marielle est devenue tellement transparente pour nous que nous la voyons simultanément à Paris, à Rio ou en Allemagne.

Marielle est présente. Aujourd’hui et pour toujours.

Merci à Francis pour sa solidarité tout au long de la semaine et cette traduction pour Autres Brésils.

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