Des occupants illégaux et un groupe industriel agroalimentaire portugais grignotent les terres des quilombolas dans l’ouest de Bahia.

 | Par Caio de Freitas Paes, De Olho nos Ruralistas

Traduction : Sylvain Brunel
Relecture : Roger Guilloux

Des propriétaires terriens érigent des barrages et creusent des fossés, tandis que le projet d’État de Bahia dirigé par le vice-gouverneur João Leão (Parti progressiste - droite, conservateur et libéral) veut briser le moratoire sur la canne à sucre .

La situation dans l’ouest de Bahia s’est aggravée en moins d’un mois après que De Olho nos Ruralistas ait signalé des tentatives d’occupation illégale de territoires traditionnels dans la région. Les dénonciations des quilombolas et des riverains dans la vallée de São Francisco n’ont pas empêché une nouvelle avancée d’occupants illégaux à Barra, à environ 700 km de la capitale, Salvador. Depuis la seconde moitié du mois de mars, de nouveaux fronts d’attaque contre les communautés de Curralinho, Igarité et Santo Expedito, très proches du Velho Chico, sont apparus.

Les propriétaires terriens rendent la vie difficile aux Quilombolas. (Photo : Quilombo Curralinho)

On a fait état d’invasions violentes et de constructions de barrages et de fossés pour empêcher les déplacements de population. La violence est soutenue par des fraudes dans les actes de propriété des terres revendiquées par les quilombolas. La communauté de Curralinho, qui attend son titre de propriété du gouvernement fédéral, dénonce auprès du bureau d’enregistrement municipal de Barra, une tentative d’accaparement des terres. La zone contestée fait partie d’un projet d’agriculture irriguée du gouvernement de la Bahia pour la région.

"Ils veulent monter un projet similaire à ce qui se passe à Juazeiro (BA), en faisant venir un tas d’entrepreneurs, alors que nous avons vu de plus en plus de conflits ici", explique Cassiano (nom fictif), l’un des leaders du quilombo de Curralinho. Son véritable nom n’est pas cité dans le reportage en raison des activités de tueurs à gages dans la région.

De grands propriétaires terriens construisent des fossés et des barrages, pour faire pression sur les personnes qui vivent là depuis des années. Selon les habitants, les propriétaires environnants se relayent depuis 2019 pour proférer des menaces.

Depuis cette année-là, le gouvernement de l’État s’efforce de mettre en œuvre la culture irriguée de la canne à sucre et l’installation d’usines d’éthanol le long du São Francisco moyen, où se trouve la municipalité de Barra. Qui plus est, ils encouragent l’élevage de bovins et la culture du soja. Le vice-gouverneur de la Bahia, João Leão, est à la tête de cette entreprise, qui comprend un projet de production de céréales dans l’exploitation Barracatu, soupçonnée d’accaparement de terres à Curralinho.

"Nous constatons une inaction totale de la part du gouvernement, que ce soit au niveau de l’État ou au niveau fédéral, en ce qui concerne les droits et les intérêts des communautés traditionnelles de la vallée de São Francisco", déclare un dirigeant de la Commission Pastorale des Terres [1] (CPT) de la région, qui a également demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué. Il suit les activités des entreprises de la région et affirme que la création d’usines d’éthanol et de canne à sucre dans la région est directement liée aux conflits de Barra et des environs.

Le vice-gouverneur de Bahia, João Leão, en visite dans la région de Barra. (Photo : Ascom/Carlos Laerte)

La fazenda Barracatu est contrôlée par la famille Alonso, héritière de l’ancienne Norton Publicidade, créée dans les années 1940 à São Paulo. Le défunt patriarche, Geraldo Alonso, a créé l’emblématique Galinha Azul, la mascotte de la marque Maggi (qui n’a aucun rapport avec l’ancien ministre Blairo Maggi), et le logo Personnalité, utilisé jusqu’à aujourd’hui par la banque Itaú comme le rappelle le portail spécialisé Meio & Mensagem.

Selon l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra), la fazenda de Barra compte plus de 1 700 hectares enregistrés au nom de Geraldo Alonso Filho, l’un des héritiers du publicitaire. Selon le site Barracatu, trois autres représentants de la famille s’affichent comme personnels de l’exploitation. Celui qui dirige la ferme est Geraldo, qui se dit architecte, publiciste, guérisseur et producteur rural. Il préside le conseil d’administration de l’Association brésilienne de marketing rural et d’agrobusiness.

Dans l’état de la Bahia, le clan paulista [2] plante du maïs, du soja et élève du bétail de races nobles - comme la Nelore, qui se trouve également dans le Cerrado du Mato Grosso do Sul, par l’intermédiaire du grupo Elge.


L’OFFICE NOTARIAL MUNICIPAL ENREGISTRE UN ACTE INVALIDE SUR LE QUILOMBO CURRALINHO

Il n’y aurait pas de conflits si le gouvernement fédéral avait réglé le titre de propriété de Curralinho, déjà certifié par la Fondation culturelle Palmares. Les 180 familles quilombolas attendent une réponse de l’Incra depuis 2019. "Nous réclamons la régularisation de notre territoire depuis des années, nous avons réglé les frais de nombreuses fois, mais le problème est que le gouvernement n’a aucun intérêt à le régulariser", explique Cassiano.

L’office notarial conteste l’acte de propriété qui est à l’origine de l’exploitation du publiciste Geraldo Alonso Filho. (Image : cf. Reproduction)

L’exploitation qui s’est installée sur le quilombo ne s’est pas toujours appelée Barracatu. Le bureau du greffier local indique qu’à l’origine, la zone s’appelait "Fazenda de Fora", située au lieu-dit "Catu". Il s’agit d’un détail crucial pour comprendre les origines du conflit actuel.

"Il y avait une famille importante ici à Barra qui prétendait posséder cette exploitation agricole, mais ils ne possédaient aucun acte de propriété", dit Cassiano. "En vérité, c’était la terre où paissait notre bétail, d’où nous tirions le bois utilisé par la communauté".

Né et élevé à Curralinho, Cassiano raconte qu’au fil du temps, une partie du foncier a été vendue à des propriétaires terriens qui "ont mis des clôtures électriques le long de la Caatinga (forêt de petits épineux) à l’intérieur de nos terres". "Mais ils dépendent de notre déclaration, parce que nous sommes voisins et que nous devons confirmer les limites de Barracatu chez le notaire, et puis ils ont dit qu’ils allaient nous poursuivre en justice, qu’ils allaient nous obliger à signer au tribunal".

L’avocate des quilombolas affirme que la démarche des éleveurs pour faire signer les documents à la communauté s’est faite sous la contrainte". "Il est courant que des puissances économiques influencent des organismes qui devraient obéir aux principes de l’administration publique", déclare Adriane Ribeiro, représentante de l’Association des avocats des travailleurs ruraux de la Bahia (AATR), chargé de l’affaire. "Quand ils n’arrivent pas à leur fin, ils exercent la violence directe pour menacer et expulser les communautés.”

De Olho nos Ruralistas a contacté la famille Alonso. Au moment de la clôture de cet article, les responsables de la fazenda Barracatu n’avaient toujours pas répondu.


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UN GROUPE PORTUGAIS FAIT PRESSION SUR LES QUILOMBOLAS POUR QU’ILS RETIRENT LEUR BÉTAIL

À Curralinho, des entrepreneurs de l’Etat de São Paulo font pression d’un côté et des groupes étrangers de l’autre : "Nous avons ici, en arrière-plan, un groupe du Portugal qui a déjà envahi notre communauté avec la géolocalisation, et a même ordonné que nous retirions tous les animaux de notre troupeau", dit Cassiano.

L’éleveur de porcs Pedro Garcia de Matos préside Euroeste. (Photo : Divulgação)

Cassiano fait référence au groupe Euroeste, propriétaire d’un autre grand domaine autour du quilombo, d’une superficie de plus de 2 000 hectares. Le groupe déclare posséder 4 000 hectares au Brésil, 5 500 en Angola et 800 au Portugal. En 2016, les Portugais prévoyaient d’élever et d’abattre plus de 100 000 porcs dans la région, destinés au marché intérieur brésilien, puis de commencer les exportations vers le vieux continent.

À l’époque, le groupe avait cité le gouverneur adjoint João Leão, pour qui la viande serait très compétitive en Europe, puisque les porcs élevés sur le continent européen sont nourris avec des aliments provenant de l’ouest de Bahia.

"De plus en plus d’étrangers arrivent, sans aucune médiation avec les peuples traditionnels", déclare l’un des responsables de la CPT. "Il n’y a pas de communication, mais plutôt une imposition, les responsables politiques présentant le projet comme inévitable et demandant tout simplement aux communautés d’aller voir ailleurs."

Tout comme la famille Alonso, le groupe portugais Euroeste ne s’est pas non plus manifesté au sujet des conflits avec le quilombo de Curralinho.


LE LOBBY BAHIANAIS A INCLUS UNE DEMANDE D’ABROGATION DU MORATOIRE SUR LA CANNE À SUCRE

Dans le cadre de notre reportage, nous avons entendu les mouvements sociaux et les organisations qui aident les quilombolas dans leur lutte pour la terre à Barra. Ils établissent tous un lien entre les récentes attaques et la consolidation du projet gouvernemental de la Bahia.

Le pôle agro-industriel et bioénergétique du São Francisco Moyen prévoit plus de 500 millions de R$ d’investissements privés pour la construction d’usines de canne à sucre et d’éthanol à Barra et dans la région. Le secteur de la canne à sucre ouvrirait la voie à d’autres secteurs de l’agriculture et de l’élevage, qui dépendent également des eaux du Velho Chico pour l’irrigation.

Le redémarrage de la culture de la canne à sucre menace le lit du Velho Chico. (nom populaire du fleuve São Francisco) (Photo : Quilombo Curralinho)

L’avocate de l’AATR, qui défend les quilombolas dans cette affaire, affirme que le Secrétariat d’État au développement économique de l’état "a refusé de consulter les représentants des territoires traditionnels de la région, renforçant ainsi un déni commun aujourd’hui".

Pour le membre de la CPT, "le gouvernement de la Bahia tout comme le gouvernement fédéral sont sourds aux demandes populaires, et n’ont jamais invité les peuples traditionnels à participer à l’élaboration de ce projet d’usine de canne à sucre et d’éthanol".

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le gouvernement de l’État envisage d’utiliser ce fleuve mythique à des fins agricoles dans l’ouest de Bahia. L’effort est si important que, dès le début du mandat de Jair Bolsonaro, le gouvernement a demandé aux autorités compétentes d’annuler le moratoire sur la canne à sucre dans le pays. C’est ce qui ressort des documents obtenus par le rapport via la loi sur l’accès à l’information. Il s’agit du même modèle que le projet du Moyen São Francisco.

À De Olho nos Ruralistas, le secrétariat au développement économique de l’État de Bahia - également dirigé par le vice-gouverneur - a déclaré que l’élaboration des projets, la construction des usines et la plantation sont "de l’entière responsabilité de l’initiative privée ".


Caio de Freitas Paes est un journaliste. Il écrit pour De Olho nos Ruralistas et The Intercept Brasil, entre autres.

Voir en ligne : Grileiros e grupo português avançam sobre quilombolas no oeste baiano

[1Comissão Pastoral da Terra (CPT). La Commission pastorale de la terre (CPT) fait partie des Commissions pastorales de la conférence des évêques du Brésil. Elle a été créée pour défendre les paysans et assurer une présence solidaire et fraternelle auprès des populations rurales. Présente dans de nombreux diocèses, elle est engagée sur l’enjeu crucial du partage de la terre et contre la destruction de l’environnement.

[2Paulista : personne née dans l’Etat de São Paulo

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