Des médecins affrontent le secteur privé et lancent une contre-offensive en faveur du Système Unique de Santé

, par Marcela Belchior

Source : Saúde Popular - 21/08/2015
Traduction pour Autres Brésils : Nina Almberg
(Relecture : Anne-Laure Bonvalot)

Aditala interviewé Augusto Cezar, un médecin généraliste qui fait partie du Réseau National des Médecins Populaires (Rede Nacional de Médicas e Médicos Populares). Il s’exprime sur le mouvement national qui se met en place pour défendre le Système Unique de Santé (SUS [1]) et s’opposer aux secteurs élitistes de la profession.

Dans une conjoncture nationale marquée par une offensive conservatrice qui tente, par divers moyens, d’affaiblir le système de santé public et gratuit au Brésil et d’imposer l’intérêt privé des plans de santé [2], une nouvelle initiative vient grossir les rangs de la lutte pour garantir un accès médical à toute la population : le Réseau National des Médecins Populaires. Créé pour s’opposer aux secteurs élitistes de la profession qui essaient de restreindre l’accès à la santé à une minorité, il propose de débattre publiquement du retour de la solidarité des professionnels de la santé et du renforcement des politiques publiques de l’État pour que tous et toutes aient accès aux soins.

Afin de débattre du sujet, Adital a interviewé Augusto Cezar, un médecin généraliste membre du réseau. Il explique que l’une de leurs revendications principales est le renforcement du SUS qui est continuellement menacé par le secteur privé, tout particulièrement par les plans de santé qui se servent du pouvoir du capital pour orienter le travail des parlementaires au nom de l’extension du marché et l’affaiblissement consécutif des politiques publiques de santé.

Le réseau attire l’attention sur des propositions émanant du Congrès National qui ont pour objectif l’imposition de lois visant à installer un système de santé privé dans le pays. Certaines de ces mesures ont été élaborées par le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, un défenseur bien connu de l’intérêt privé dont les campagnes électorales ont été financées par les plans de santé.

Dans ce contexte, Cezar estime que le programme « Mais Médicos [3] » est positif et souligne l’action des systèmes publics de santé canadiens, anglais et surtout cubains qui s’investissent dans l’aide internationale en Afrique et en Amérique Latine. Il appelle la profession à s’unir pour une politique de santé progressiste résistant au discours de haine qui émane du secteur conservateur. « Dans sa grande majorité, le personnel médical se comporte comme le défenseur des intérêt des élites du pays. Il y a cependant des médecins qui pensent différemment. Pour améliorer le système de santé au Brésil, lutter est le meilleur remède. »

Adital : Qu’est-ce que le Réseau National des Médecins Populaires et comment a-t-il été fondé ?

Le réseau est un effort collectif pour s’organiser, prendre parti pour la population brésilienne et dire qu’il existe un ensemble de médecins qui pensent différemment et qui luttent pour améliorer la santé de la population brésilienne. C’est un outil pour transformer la société pour les professionnels de santé qui ne se sentent pas représentés par les positions sur le SUS et sur le programme « Mais Médicos » tenues par le syndicat des médecins, les Conseils Régionaux de Médecine et l’Association Brésilienne de Médecine.

Adital : Combien y a-t-il de professionnels dans le réseau ?

Nous sommes déjà beaucoup, des centaines éparpillés dans tout le Brésil. La proposition du réseau est de créer un espace de coordination des médecins qui ont une logique de penser et d’agir dans laquelle le principal est de défendre la vie. Il n’y a pas besoin de s’affilier, il n’y a pas d’obligations financières c’est pourquoi il est impossible de comptabiliser les membres de cette initiative. Font partie de ce réseau ceux et celles qui s’identifient avec les causes justes dont le peuple brésilien bénéficie.

Adital : Le réseau est présenté comme un espace rassemblant les professionnels de santé progressistes. Autour de quelles questions principales et de quelles orientations politiques se rassemble le réseau ?

Les médecins populaires voient dans les mouvements sociaux leurs représentants les plus légitimes. Ceux-ci véhiculent dans leurs revendications les besoins du peuple organisé, ils luttent quotidiennement pour transformer la réalité et pour renforcer le SUS. Nous aimerions que les médecins participent au débat sur la conjoncture brésilienne, sur la lutte pour le renforcement du SUS, sur les transformations nécessaires pour améliorer la vie des gens.

Adital : Comment évaluez-vous les activités du SUS actuellement ?

Le SUS est un objet de discorde, il a connu des défaites successives ces dernières années en plus de vivre avec un sous-financement chronique depuis sa création. Il a été conçu par la volonté d’un fort mouvement progressiste qui toutefois se délite progressivement.

Le SUS est destiné à tous les Brésiliens, il est un moyen pour que la citoyenneté soit un droit concret. Des politiques très importantes ont été mises en place, entre autres les dons d’organes, le traitement des personnes atteintes du virus du SIDA, le SAMU, les campagnes de vaccinations. Cependant il existe encore aujourd’hui d’énormes obstacles pour garantir pleinement les principes d’équité, d’intégrité et d’universalité.

Adital : Quelles sont les menaces qui pèsent sur la santé publique et gratuite au Brésil aujourd’hui ?

Le principal risque qui existe aujourd’hui est que ce système de santé gratuit cesse d’exister. Des lois que le Congrès national tente de présenter actuellement le menace. C’est notamment le cas des propositions connues sous le nom de « Agenda Brasil » du sénateur Renan Calheiros (PMDB de l’Alagoas [4]) et de la proposition d’amendement constitutionnel du député fédéral et président de la chambre des députés Eduardo Cunha (PMDB de Rio de Janeiro).

Il est important de souligner que personne ne se déclare ouvertement opposé au SUS. Il est peu probable d’entendre cela de la bouche d’un représentant, député ou ministre. Cependant, il est très clair qu’il existe un accord entre certains pour boycotter le SUS, et cela est nettement visible au Congrès national où des députés approuvent des lois qui ne font pas honneur à la constitution (comme la loi des organisations sociales) et dont la logique est que la santé est une marchandise susceptible d’être achetée.

Tout cela bénéficie aux plans de santé privés et ce sont eux qui financent les campagnes politiques de ces hommes politiques. Une réforme électorale est nécessaire afin d’éviter l’influence criante que le pouvoir économique a aujourd’hui sur des décisions capitales pour le destin de la nation. La réforme électorale ferait du bien au SUS !

Adital : Il y a au Congrès national des propositions de modification et même de suppression du SUS motivées par les intérêts économiques des parlementaires. L’un de ces projets est la proposition d’amendement de la Constitution 451/2014 portée par Eduardo Cunha qui oblige les entreprises à proposer des plans de santé privés pour tous leurs employés. Que pensez-vous de cette proposition ?

Je pense qu’elle est d’une perversité sans limites. Cela reviendrait précisément à affaiblir encore plus le SUS, à retourner au système antérieur, les INAMPS. (une autorité fédérale liée au Ministère de la prévoyance et de l’assistance sociale créée en 1974 par le régime militaire pour démembrer l’Institut national de prévoyance sociale, aujourd’hui Institut national de sécurité sociale. L’accès aux soins était réservé à ceux qui cotisaient et leurs familles). Ce modèle serait plus bénéfique pour les plans de santé (qui ont largement financé la campagne de Eduardo Cunha), leur garantissant un marché.

Une chose que nous avons apprise depuis 20 ans que le SUS existe, c’est que chaque fois qu’on renforce les plans de santé, on affaiblit le SUS, ces deux systèmes sont antagonistes. Le SUS et le système de santé privé ne s’accordent pas bien car ils sont issus de logiques complètement différentes : d’un côté la santé comme un droit universel que l’État doit garantir et de l’autre la santé comme un marché donc quelque chose que l’on peut vendre au plus offrant.

Adital : Quels types d’initiatives venant de l’État ou de la société civile peut-on désigner comme nécessaires à la garantie d’une santé publique, gratuite, intégrale et de qualité au Brésil ?

Premièrement, l’Etat doit revoir sa façon de faire. Des propositions comme celle de « couverture universelle » présentée par le Ministre de la Santé Artur Chioro ne garantissent pas l’accès aux soins à la population brésilienne. Au contraire, elle approfondit la logique de fragmentation du SUS. En plus de cela, l’Etat doit revoir la loi récemment approuvée qui permet l’entrée de capitaux étrangers dans le domaine de la santé, en terminer avec la loi des organisations sociales, résoudre le problème du sous-financement en réaménageant la dette qui consomme 44% du budget de l’Etat et en priorisant les dépenses sur les postes essentiels que sont la santé et l’éducation.

Tout cela serait un bon début, et pour nous, société civile, une incitation plus forte à nous organiser et à lutter. Historiquement, la santé publique de notre pays n’a pas été conquise par des accords au sommet mais par la lutte de la société organisée. Pour améliorer la santé au Brésil, lutter est le meilleur remède.

Adital : Au début du mois, Ana Luiza Luma, une étudiante en médecine de l’Université Fédérale du Rio Grande do Norte a été menacée et agressée pour avoir fait un discours sur le programme « Mais Médicos », saluant l’opportunité de commencer sa carrière à partir des politiques publiques du gouvernement de Dilma Rousseff. Que pensez-vous de cet incident et comment s’articule-t-il avec le contexte politique actuel de la profession médicale ?

Comme je l’ai déjà dit plus haut, dans le Brésil contemporain, le fascisme est sorti du placard et un discours de haine est présent dans les médias. Cependant, ce type de discours est minoritaire dans la population. Le grand problème est que c’est l’unique point de vue visible, et qu’il gagne donc de ce fait un aspect majoritaire.

La haine (discours ou sentiment) n’est pas rationnelle et a atteint de nombreuses personnes qui d’ordinaire ne tiennent pas ce discours, défendant même des positions progressistes.

Les médecins, dans leur majorité, se comportent comme les défenseurs des intérêts des élites. Mais il y a des médecins qui pensent différemment, qui pratiquent et qui militent pour résoudre les problèmes de santé du peuple.
Les médecins populaires sont solidaires d’Ana Luiza Lima. Nous pensons qu’il existe beaucoup d’étudiants en médecine progressistes. Pour exercer la médecine, une dose d’humilité et de tendresse est nécessaire.

Nous vous invitons à participer à la lutte d’idées qui se livre aujourd’hui au Brésil, pour dire haut et fort que pour prendre soin des patients, beaucoup d’amour est nécessaire.

Adital : Que pensez-vous du programme « Mais Médicos » ?

Nous pensons qu’il est positif. Cet effort et cette humilité à demander de l’aide pour prendre soin de notre population constitue une expérience extraordinaire tant pour les professionnels étrangers qui ont répondu à cet appel que pour la population qui peut expérimenter un autre paradigme de relation médecin-patient. Cela a modifié les indicateurs de santé de la population et a eu des impacts réels sur la population.

Il est fondamental de garantir l’accès aux services de santé à toute la population brésilienne, et cela est encore loin d’être le cas, puisque seulement 64% de la population bénéficie d’un accès aux soins de première nécessité. Il y a des défis qui doivent être résolus pour améliorer la politique de santé du Brésil, en premier lieu résoudre le problème de financement du SUS.

Adital : Comment se positionne le réseau par rapport aux résistances de certains médecins sur le travail que des médecins cubains ont entrepris au Brésil ?

Le réseau pense que la haine et les préjugés ne devraient jamais être des valeurs d’un professionnel de santé, d’un gardien de la vie. Ce qui nous meut sont des sentiments d’une autre nature, comme la tendresse et la solidarité.

Ces résistances ont de profondes racines politiques : la première est parce qu’ils sont cubains ! Et parce que Cuba est une île socialiste ! Il existe une peur qui frise l’extrémisme lorsque l’on parle de cela parmi les médecins parce qu’organiser un système de santé seulement public signifierait que beaucoup d’entre eux perdraient des privilèges.

Adital : Les politiques publiques de santé de Cuba sont-elles une référence pour le réseau ?

Pour nous, les systèmes de santé qui garantissent l’accès aux soins comme un droit pour toute la population constituent des références. Et de ce fait Cuba ne cessera jamais d’être une référence. Premièrement pour les indicateurs de santé, qui montrent que le pays s’investit quotidiennement pour la santé de son peuple. Deuxièmement pour la grande aide humanitaire que Cuba apporte au monde, particulièrement en Afrique et en Amérique latine.

Aujourd’hui, il y a plus de professionnels de santé cubains qui travaillent dans le monde entier que de médecins de l’ONU et de la Croix Rouge. Des médecins cubains sont présents dans plus de 147 pays sur les cinq continents. Et cela n’entre pas dans la logique de ceux qui pensent que l’exercice professionnel doit être motivé par l’argent et non par la solidarité humaine. Il existe d’autres pays comme le Canada ou l’Angleterre qui ont également des expériences intéressantes. Comme avec toutes les références, lorsque nous regardons Cuba, nous voulons avoir l’humilité d’apprendre ces politiques qui ont fonctionné et si c’est possible, les réinventer ici.

Notes de la traduction :

[1SUS  : Système de Santé Universel mis en place au Brésil en 1988. Le SUS souffre d’un problème de sous-financement et est donc maintenant principalement utilisé par les plus pauvres. Ceux qui peuvent se le permettre utilisent une couverture de santé privée.

[2Systèmes de santé privés. Les soins sont assurés par des médecins et des établissements affiliés à chaque plan de santé.

[3Littéralement : le programme « plus de médecins ». Mis en place en 2013, ce programme permet l’accueil de médecins étrangers volontaires pour exercer leur profession dans les déserts médicaux brésiliens. Ce sont principalement des médecins cubains qui ont répondu à l’appel.

[4PMDB  : Parti du Mouvement Démocratique Brésilien, centre droit.

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