Des femmes noires utilisent la stratégie du quilombo en politique

, par Thais Folego

Traduction : Roger GUILLOUX pour Autres Bresils
Relecture : Marie-Hélène BERNADET

Aux niveaux local et national, les femmes noires élues députées proposent de travailler de manière collective, aux côtés de la société et des mouvements sociaux.

La députée réélue de l’État de São Paulo, Leci Brandão. Photo : Raoni Diniz Lemos / RAOOS Iri

Le sens commun a l’habitude d’associer l’idée de quilombo aux endroits où se réfugiaient les esclaves fugitifs, dans un passé brésilien distant. Cependant, les femmes noires recherchent dans ce type d’organisation (dont il existe toujours des communautés) des outils pour résister au virage conservateur en politique. « On utilise ces structures pour nous ‘aquilomboler’ [1]. Car ces communautés, telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, ne nous conviennent pas » nous dit Erica Malunguinho, femme noire et transsexuelle, membre du Psol [2], élue députée de l’État de São Paulo.

A la Chambre des députés de São Paulo, elle se retrouvera avec Leci Brandão réélue pour un troisième mandat de députée d’État. « Je n’ai jamais oublié qu’une fois elle m’a dit ‘je ne peux pas me retrouver toute seule. Et maintenant nous occuperons des bureaux voisins » raconte Malunguinho. Elles se retrouveront en compagnie de Mônica Seixas, journaliste noire, nouvellement élue députée, membre de la Bancada Ativista – un groupe d’activistes qui se rassemblent autour d’une seule candidature. Elles peuvent compter sur l’appui d’Erica Hilton, femme noire transsexuelle. « J’suis fatiguée de ces histoires de premier noir ici, de première noire à arriver là. Ça fait combien d’années que nous sommes ici ? » rappelle Leci.

En politique, les femmes noires se proposent de travailler de manière collective, aux côtés de la société et des mouvements sociaux. « Nous ne pouvons pas rester seules dans cet espace et dire que nous allons faire la différence en étant isolées » dit Andreia de Jesus, élue députée de l’État du Minas Gerais par Muitas, mouvement qui fait campagne et propose des mandats collectifs [3]. En 2016, à Belo Horizonte, ce mouvement avait contribué à l’élection d’une femme noire, Aurea Carolina au poste de conseillère municipale ; celle-ci vient d’être élue députée fédérale avec un nombre de voix dix fois supérieur à ce qu’elle avait obtenu lors de l’élection antérieure.

« Nous avons des femmes noires qui ont été élues députées dans différents États du pays. Nous ne serons pas seules et nous disposons des savoir-faire ancestraux qui nous permettront de dépasser le modèle de la démocratie blanche » nous dit Andreia. Elle défend un processus démocratique plus radical, où, de fait, les personnes élaborent des projets de loi et interfèrent dans le quotidien de l’espace politique qu’elle qualifie de bourgeois, aristocrate et colonisateur. « De cette manière il sera possible d’affronter non seulement le moment présent mais aussi toute la structure politique. »

Erica Malunguinho, première femme trans noire a siéger à l’Assemblée de l’État de São Paulo/Crédit : Raoni Diniz Lemos/RAOOS Irie

Erica Malunguinho dit que la population noire a assisté à la mise en place d’une structure oppressive qui place l’homme blanc au sommet ; viennent ensuite, la femme blanche puis l’homme noir et, à la base, la femme noire. « Nous avons la compétence nécessaire pour déconstruire cette structure » dit-elle, citant Angela Davis : « Quand une femme noire se met en marche, toute la société se met en mouvement avec elle ».

L’expérience de ‘l’aquilombolamento’ est vécue par Erica à l’Aparelha Luzia [4], centre politique et culturel qui a vu le jour au centre de São Paulo. Ce lieu est devenu un espace important de résistance noire locale. Il fait la promotion de différents types d’événements : cours, débats et même lancement de livres et d’expositions artistiques, sans oublier les fêtes et les anniversaires. En quelques mots, c’est un espace de convivialité où hommes et femmes noirs peuvent partager vécus et amitiés. A tel point qu’il est considéré par ses habitués comme un quilombo urbain. « Beaucoup de monde vient de découvrir que la politique c’est l’espace des affects » nous dit la fondatrice d’Aparelha.
Erica, Leci et Andrei se sont retrouvées la semaine dernière pour le cours public « « Au pays de l’esclavage, de quel fascisme parlons-nous ? » organisé par l’Uneafro, par le Centre de la conscience noire de l’Université de São Paulo (USP) et par Aparelha Luzia. Elles ont parlé devant une salle comble – environ 700 personnes – dans le Teatro Oficina à São Paulo. « Nous sommes ici pour parler de résistance. Nos modes d’action sont ‘l’aquilombolamento’ et le rassemblement » dit Mariléa de Almeida, docteure en histoire, au début du cours.

Idéologie politique ultranationaliste et autoritaire, le fascisme s’est développé dans l’Europe du 20ème siècle. Il place les concepts de nation et de race au-dessus des valeurs et des droits individuels et se caractérise par un gouvernement dictatorial et par la répression de l’opposition. Ses principaux représentants furent l’Italien Benito Mussolini et l’Allemand Adolphe Hitler.
Le rapprochement a été fait avec le candidat [à la Présidence], Jair Bolsonaro en raison de ses orientations politiques et de ses prises de parole extrémistes, aux caractéristiques très proches de l’idéologie fasciste. Parmi celles-ci, on trouve l’enjolivement du passé, le mépris des valeurs démocratiques, l’autoritarisme empreint d’éloges à la dictature militaire, la négation des droits humains et l’attaque contre les minorités.

« L’autoritarisme, le militarisme, le mépris des corps constitués nous sont présentés comme ayant surgit en Europe au 20ème siècle mais nous l’avions déjà vécu quatre siècles auparavant. Ce qui se passe c’est que nos souffrances n’ont pas provoqué une empathie de la part des Européens », rappelle Maria José Menezes, plus connue comme Zezé, directrice du Núcleo de Consciência Negra de l’USP.

Aujourd’hui, elle voit la présence de cet autoritarisme dans la vie des noirs des banlieues qui vivent une réalité faite d’arbitraires. « Dans les banlieues, la police casse les portes et tue. Ce qui se produit actuellement, c’est une exacerbation de cet arbitraire ; maintenant le professeur universitaire est également menacé. Et cela provoque une certaine commotion », affirme-t-il.
Erica estime que le processus de déshumanisation de la politique a conduit à l’apparition de « caricatures humaines d’archétypes occidentaux ». Elle note que même les secteurs les plus progressistes sont majoritairement occupés par des hommes blancs. « Nous devons humaniser la politique, la recentrer sur les personnes. Humaniser le processus c’est aborder des sujets dont Bolsonaro ne veut pas que nous parlions ».

Les femmes noires connaissent d’autres formes de résistance que les mobilisations traditionnelles populaires. « L’école de samba est une forme de résistance, les religions d’origine africaines sont des formes de résistance. La sécurité alimentaire [les pratiques alimentaires africaines traditionnelles] est une forme de résistance. Tout est au niveau symbolique. Tout cela va avec la religiosité, avec l’affection qui accueille », dit Andreia. Elle établit un parallèle avec les peuples indigènes qui recherchent la guérison à partir de la racine. « Ils ne montent pas au sommet de l’arbre. »

Erica défend également l’auto-administration des soins. Elle raconte qu’elle venait d’arriver du Pernambouc où elle était née. Je suis allée faire une visite à ma maman, manger du manioc et « une fois de plus, réaffirmer que São Paulo n’est pas le nombril de ce pays ». « Il existe de nombreux Brésils dans ce pays ». Cette députée estime qu’il est important de s’assumer comme nordestine et transsexuelle. Il faut le faire car il y a une naturalisation de l’absence de corps noirs, trans et LGBT dans les espaces qui se transforment en lieux de résistance quand ils acceptent de se situer à l’intérieur des institutions.

« Ou bien nous construisons un nouveau pacte civilisateur, ou bien cette bombe va exploser à la figure de tout le monde » nous dit Erica. Pour la députée, cela veut dire que ces corps doivent occuper de tels espaces non pas comme destinataires de politiques publiques mais comme élaborateurs de celles-ci. « Malgré toute cette oppression, le peuple noir a fondé la culture brésilienne. Nous sommes l’avenir », dit-t-elle.

Les députées Andreia de Jesus, Erica Malunguinho et Leci Brandão /Crédit : Raoni Diniz Lemos/RAOOS Irie

Ayant une longue histoire au sein des mouvements sociaux, les femmes noires se sont lancées de plus en plus dans la politique institutionnelle. Après l’assassinat de la conseillère municipale, Marielle Franco, en mars dernier - crime qui n’a toujours pas été élucidé - Rio de Janeiro a été l’État où le plus grand nombre de femmes s’assumant comme noires, se sont présentées aux élections de 2018 [5], selon un sondage réalisé par le site d’information Congresso em Foco, à partir des données du Tribunal supérieur électoral (TSE).

Ces semences ont donné des plantes qui ont fleuri. L’État de Rio a élu quatre femmes noires ayant un lien avec le travail et les réalisations de la conseillère municipale assassinée. Talíria Petrone, amie de Marielle et conseillère municipale ayant obtenu le plus grand nombre de votes à Niterói lors des dernières élections municipales, a été élue députée fédérale. Quant à Renata Souza, Mônica Francisco et Dani Monteiro, qui étaient des adjointes de Marielle, elles ont été élues députées de l’État de Rio.

La même tendance s’est retrouvée dans d’autres zones électorales. Bahia, État ayant la plus importante population noire du Brésil, a vu l’élection de sa première députée d’État noire, la professeure Olívia Santana, qui avait déjà été conseillère municipale à Salvador. Ces élections ont été également victorieuses pour les populations indigènes et traditionnelles qui ont conduit Joenia Wapichana au poste de députée fédérale pour l’État de Roraima. C’est la première femme indigène du pays à accéder à cette fonction, fait remarquer Rebecca Souza, journaliste à AzMina.

Ces femmes se joignent aux noires qui participent à la vie politique depuis plus de temps. C’est le cas de l’ex-gouverneure de Rio, Benedita da Silva, qui a été réélue députée fédérale tout comme Leci Brandão qui va avoir un nouveau mandat de députée d’État de São Paulo. « Notre démarche vient de loin » nous dit Malunguinho.

Les avancées des femmes noires accompagnent le mouvement des femmes pour une plus grande représentativité en politique – même si la question raciale évolue plus lentement que celle du genre. Selon une étude réalisée par le site Género e Número, en 2019 [6], il y aura une augmentation de 50% de femmes à la Chambre des députés par rapport à 2015. Lors des élections de cette année, 77 femmes ont été élues députées fédérales, soit 26 de plus qu’en 2014. Le nombre de députées noires est passé de 10 à 13 alors, celui des députées blanches de 41 à 63 [7].

Comme le dit Malunguinho, paraphrasant l’un des grands succès de Leci, « Les Marias de cœur arrivent pour faire du bruit et du remue-ménage »

Voir en ligne : AzMina

[1en utilisant ce néologisme, l’auteur renvoie à l’idée de retrouver l’esprit et les valeurs des quilombos à l’époque de l’esclavage.

[2Parti Socialisme et Liberté

[3Un groupe se réunit autour d’une personne, la seule dont la candidature sera enregistrée au Tribunal électoral. Il fait campagne au nom de celle-ci. Si elle est élue, elle exercera son mandat de manière collective, les positions qu’elle défendra étant celles qui ont été décidées par ce groupe.

[4Aparelha renvoie à aparelhos, terme utilisé à l’époque de la dictature militaire pour parler des appartements ou des maisons ou se retrouvaient les résistants à cette dictature.

[5En 2018, les Brésiliens ont voté pour élire un nouveau Président, le gouverneur et les députés de leur État, les députés fédéraux et une moitié des sénateurs.

[6Les personnes élues en octobre 2018 prendront leurs fonctions le 1er janvier 2019

[7En plus des femmes noires (13) et blanches (63), pour la première fois, une femme indigène a été élue députée fédérale.

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