De Comte à Lula, du positivisme au PT, une idéologie brésilienne ?

, par Eric Sartori

Lorsque Luiz Iñacio Lula da Silva (Lula) fut élu Président de la république Brésilienne en 2002, quelques-uns en Occident s’inquiétèrent d’une possible cubanisation du Brésil, d’une révolution trotskiste imminente, d’un nouveau communisme et de ses goulags. Le moins qu’on puisse dire est que les évènements n’ont pas ratifié cette crainte, et que la réélection de Lula, puis l’élection de Dilma Youssef ont confirmé la popularité du Président et du PT (Parti des Travailleurs), justifiées par la puissance, la prospérité et la justice sociale croissantes, bref le progrès économique et social. La thèse que je souhaite développer dans cet article est que le PT, même s’il ne le revendique pas, se situe bel et bien dans la tradition décidément brésilienne d’un progressisme profondément marqué par le positivisme, et que le socialisme positiviste d’Auguste Comte propose des solutions qui ont largement inspiré le présent brésilien et offre encore des pistes valables pour le futur.

Le Parti des Travailleurs

Le Parti des Travailleurs a été fondé en 1980. Il tire son origine des grandes grèves de l’industrie métallurgique de 1978, dans lesquelles Lula à la tête du syndicat des métallos joua un rôle éminent, au moment où les militaires se préparaient à transférer le pouvoir aux civils. Le parti « d’opposition » autorisé par les militaires (Mouvement démocratique du Brésil) n’avait rien d’attirant pour les ouvriers, les syndicalistes, les étudiants, les intellectuels, l’immense et pauvre classe paysanne. Pour pouvoir défendre les droits syndicaux et les travailleurs, pour intervenir dans la vie politique, 101 délégués représentant 17 Etats brésiliens se réunirent le 10 février 1980 à Sao Paulo et fondèrent le PT dont le noyau dirigeant était principalement constitué de syndicalistes.
Même s’il rallia en quelques endroits une forte minorité de trotskistes et de communistes révolutionnaire de diverses obédiences, le PT se revendiqua clairement dès son origine comme un parti socialiste – et non communiste, réformiste, et non révolutionnaire, comme « un parti de masse, socialiste, et démocratique ». Il se veut aussi comme « le parti de tous les jours de l’année », qui s’implique chaque jour dans toutes les luttes et revendications sociales de la société. Il n’est pas une simple machine à gagner les élections ou à contrôler un Parlement, mais vise à la construction d’une démocratie moderne, renouvelée, efficace, concept souvent résumé sous celui de « démocratie participative » :
« Nous voulons la politique comme une activité propre aux masses qui désirent participer, légalement et légitimement, à toutes les décisions de société. Le PT ne veut pas seulement agir au moment des élections mais, principalement, au quotidien de tous les travailleurs. C’est seulement ainsi qu’il sera possible de construire une nouvelle forme de démocratie, dont les racines prendront dans les organisations de base de la société et dont les décisions seront prises par les majorités ».
L’idéologie du PT n’avait donc rien pour inquiéter même les anticommunistes les plus ombrageux, surtout pour qui connaît un peu l’histoire politique brésilienne.

Le positivisme au Brésil

Personne, surtout en France, ne devrait ignorer que la devise du Brésil « Ordre et progrès » lui a été donnée par des disciples brésiliens du fondateur du positivisme, Auguste Comte. Pour les plus remarquables d’entre eux, citons Benjamin Constant Botelho de Magalhaës, officier et professeur de mathématiques à l’Ecole militaire de Rio, qui devint l’homme fort du gouvernement, lorsqu’en 1889, une coalition militaire renversa le régime corrompu et incapable du Deuxième Empire, et établit la République, Miguel Lemos et Teixeira Mendes, qui, en 1882, fondèrent l’Eglise positiviste du Brésil — il existe toujours deux temples positivistes au Brésil, à Rio et à Porto-Alegre. C’est Teixeira qui imagina et fit adopter l’actuel drapeau brésilien et la devise positiviste Ordre et Progrès. Il proposa également un statut socialement très avancé pour les fonctionnaires, avec un salaire minimum, et un système d’assurance-maladie et de retraite. Mentionnons encore le général Rondon, qui a donné son nom à l’un des Etats de la fédération, et qui hérita de la mission positiviste au plus haut point de couvrir l’Amazonie d’un réseau télégraphique ; découvrant la misère et l’exploitation des Indiens, il profita de sa mission pour créer le Service de Protection des Indiens. Sous l’influence des positivistes, le Brésil a accompli la séparation de l’Eglise et de l’Etat plus pacifiquement qu’en France, aboli l’esclavage et s’est doté d’institutions qui, mis à part quelques rares épisodes de dictature, ont plutôt bien fonctionné. Surtout, dès son indépendance, le Brésil a entamé une longue marche vers le développement industriel qui l’a mené progressivement au niveau où nous le voyons. Pendant quarante ans, l’état Rio Grande Do Sul a été gouverné par un parti positiviste, le Parti Républicain, fondé par Julio de Castilhos. Une grande figure du Brésil moderne, le dirigeant populiste Getulio Vargas, qui gouverna de 1936 à 1945 puis de 1951 à 1954, se réclamait encore de ce parti. De façon caractéristique, cet héritier un peu infidèle du positivisme, aux méthodes parfois expéditives, combattit le communisme, accepta l’économie libérale mais mit en place une importante législation sociale et nationalisa l’industrie pétrolière dont il fit un monopole d’Etat.

L’idéologie positiviste

Le positivisme d’Auguste Comte se donne pour but principal de concilier l’ordre et le progrès : « Aucun ordre réel ne peut plus s’établir, et surtout durer, s’il n’est pleinement compatible avec le progrès ; aucun grand progrès ne saurait effectivement s’accomplir s’il ne tend finalement à l’évidente consolidation de l’ordre » (Cours de Philosophie Positive, 46ème leçon). La politique positive est anti-libérale, elle refuse la fiction originelle d’un contrat social, et, bien qu’admettant l’existence générale d’un ordre spontané ( l’ordre du marché), pense qu’il n’est jamais le meilleur possible et peut toujours considérablement être amélioré par l’intelligence et l’activité de l’homme. Elle est réformiste et non révolutionnaire, considérant le progrès comme essentiellement cumulatif et continu : « La société humaine est surtout caractérisée par la coopération continue des générations successives, première source de l’évolution propre à notre espèce… Si le progrès n’est pas une accumulation continue, alors il est une forme de « miracle perpétuel et la marche progressive de la civilisation devient en effet sans cause » ». La politique positive refuse l’idéologie de la table rase, de la violence accoucheuse de l’histoire et le communisme, dont Comte dénonce l’ « ignorance des lois réelles de la sociabilité et la dangereuse tendance à comprimer toute individualité ». Le positivisme défend la propriété privée, qui n’est pas la liberté d’user et d’abuser chère aux libéraux, et revendique « l’heureuse expression de socialisme », système qui se caractérise par ce que « chacun se préoccupe légitimement de son intérêt personnel, tout en se regardant comme coopérant à une véritable fonction publique ». Le positivisme est anti-constructivisme, affirmant l’existence d’un mouvement spontané et de lois d’organisation des sociétés qui limitent le pouvoir du législateur, lequel ne peut pas tout, et donc, ne doit pas tout vouloir. Le positivisme est anti-totalitaire, affirmant la nécessité d’un pouvoir spirituel et l’absolue nécessité de sa séparation totale avec le pouvoir temporel. Le positivisme est démocratique, constate qu’une démocratie est nécessairement démocratie d’opinion, et accorde la plus grande importance à la formation de l’opinion publique, responsabilité du pouvoir spirituel (enseignement, experts, intellectuels, médias, organisations non gouvernementales, églises) et à sa prise en compte.
La fondation d’un système d’enseignement universel, obligatoire, laïc est la cause positiviste par excellence ; ce fut en France le combat de Jules Ferry, positiviste revendiqué ; la laïcité fut un combat essentiel des positivistes brésiliens et français ; et lorsque Lula affirme fièrement comme l’une des plus grandes réussites de ses présidences « Je suis le premier Président du Brésil sans diplôme à avoir créé 14 universités, 126 campus universitaires et 214 écoles techniques », il se situe encore dans cette tradition et ce combat.
Un universitaire brésilien, Paolo Pezat disait : « Je ne sais pas comment on est passé d’Auguste Comte à Lula et par quel hasard tous les hommes politiques qui ont marqué le Brésil au 20e siècle viennent du Rio Grande do Sul ? Je sais une seule chose, c’est ici que des hommes ont mis leurs idées politiques en pratique. Pendant 40 ans, c’est une mise en œuvre de la politique d’Auguste Comte. Aujourd’hui, c’est une autre vision du monde avec Lula… L’Etat du Rio Grande do Sul, c’est de 1891 à 2005 la possibilité d’un autre monde, d’une autre aventure politique… ». Pour un non-Brésilien, qui a forcément un point de vue assez distancé, le lien de Comte à Lula ne se limite pas à la contingence géographique du Rio Grande Do Sul et à Porto Alegre ; le Parti des Travailleurs semble bien se situer dans une tradition progressiste brésilienne, dans une idéologie brésilienne, fortement marquée par le positivisme .Ordre juste et progrès durable ?

Les problèmes non résolus : insécurité et corruption

Les victoires enviables du Parti des Travailleurs prouvent à l’envie que celui-ci a un large soutien de la population, et l’amélioration du niveau de vie, de la justice sociale, de la santé publique, la puissance économique, la reconnaissance politique internationale constituent d’indéniables succès. Restent deux problèmes principaux : l’insécurité et la corruption, que le positivisme, l’idéologie progressiste brésilienne n’ignorent nullement.
L’insécurité : Le Brésil oscille, depuis les années 2000, autour de 26 homicides par an pour 100.000 habitants, ce qui en fait un des pays les plus violents au monde (loin derrière le Honduras, record mondial – 82 pour cent mille-, mais devant le Mexique -18 pour cent mille). Depuis l’an 2000, un demi million de Brésiliens ont perdu la vie de façon violente ; huit brésiliens sur dix ont peur d’être assassinés. Cas particulier, cette violence homicide frappe particulièrement les enfants et adolescents (13.8 pour cent mille, ce qui place le Brésil devant le Guatemala, la Colombie, l’Irak, l’Afrique du Sud, le Mexique).
2011 a plutôt été une année de terrible recrudescence, avec une progression de 35% dans l’Etat de Sao Paulo. Cette recrudescence est peut-être en partie, mais en partie seulement, liée à l’action résolue de la police et au fait que les très puissants gangs brésiliens (tels le tristement célèbre Premier Commando de la Capitale que les régimes précédent avaient laissé prospéré) se battent le dos au mur. La situation brésilienne est peut-être pire que celle du Mexique (sous réserve de sincérité des chiffres mexicains), mais, au Brésil, l’Etat est en train de s’attaquer -enfin- sérieusement aux mafias, et de gagner le combat.
Le fléau des assassinats d’enfants s’étend maintenant en dehors des grandes villes, y compris dans des régions qui ont bénéficié de programmes sociaux importants. C’est peut-être le signe d’un repli des mafias chassés des grandes villes, et aussi la preuve que l’alphabétisation et la scolarisation, préalables indispensables, ne suffisent pas lorsque l’ordre public et l’autorité de l’Etat sont par trop dégradés. Là aussi, Ordre et Progrès demeure une devise actuelle ; si certains positivistes brésiliens ont dans le passé peut-être trop penché vers l’ordre, et peut-être certains au PT trop penché vers le progrès, le gouvernement actuel semble avoir compris la nécessité de cette indispensable conciliation positiviste ; un régime progressiste, socialiste, positiviste ne laisse pas l’action de l’Etat, représentant légitime du corps social, défiée par des mafias.

Parlementarisme et corruption ; de l’urgence de la démocratie participative

En août 2012 a commencé au Brésil l’un des plus important procès de corruption, le scandale des Mensalao, où sont impliqués plusieurs hauts dirigeants du PT, de haut niveau, une douzaine de membres du congrès, deux anciens ministres, et un ancien premier ministre, Jose Dirceu. Le fait même que ce procès ait lieu constitue un grand progrès, mais il est assez désespérant de penser que la corruption ait pu continuer à un tel niveau sous un gouvernement PT.
Comme souvent, ce ne sont pas des hommes qu’il faut désespérer, mais d’un certain système – parlementariste- intrinsèquement pervers, qui conduit immanquablement, quels que soient les gouvernants, à l’achat du vote d’adversaires politiques pour se maintenir au gouvernement et même simplement pour mener la politique pour laquelle on a été élu – d’où les fameuses enveloppes- Mensalao- qui ont donné leur nom au procès.
Or, l’exemple de la vie politique parlementaire française sous la Restauration, celui aussi de l’Angleterre, qui était alors le parangon du parlementarisme et où les votes étaient truqués dans des proportions incroyables grâce notamment au système des « bourgs pourris », avaient inspiré à Auguste Comte une sage méfiance vis-à-vis du parlementarisme. C’est aussi une leçon qu’avait retenue le président positiviste du Rio Grande do Sul, Julio de Castilhos : le président et le peuple se parlent et légifèrent, le rôle du parlement se réduit à voter le budget et vérifier les comptes.
Clairement, le positivisme et l’expérience du pouvoir du PT se recoupent : la démocratie ne peut vivre si elle se réduit à la démocratie parlementaire. C’était d’ailleurs l’ambition du PT que d’être « le parti de tous les jours de l’année », une ambition qu’il doit reprendre s’il veut continuer sa transformation heureuse du Brésil. Cela passe par un dialogue approfondi, quotidien, responsable entre le gouvernement, les experts et les citoyens ; ce que certains, au PT ou ailleurs, appellent démocratie participative, ce qu’Auguste Comte caractérisait ainsi : « Le public seul doit indiquer le but, parce que, s’il ne sait pas toujours ce qu’il lui faut, il sait parfaitement ce qu’il veut, et personne ne doit s’aviser de vouloir pour lui » (Séparation entre les opinions et les désirs)
La leçon est valable sous d’autres latitudes : si nous bâtissons un système fédéral européen autour du Parlement et de la Commission, alors nous n’aurons pas la grande Europe, mais la grande corruption et le pouvoir des grands lobbys.

Eric Sartori, auteur de
Le socialisme d’Auguste Comte : Aimer, penser agir au XXIème siècle, l’Harmattan, 2012
Histoire des Grands scientifiques français, Tempus, 2012 (Plon 1999)
L’Empire des Sciences, Napoléon et ses savants, Ellipse 2003
Histoire des femmes scientifiques de l’Antiquité au XXème siècle, Plon 2006

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