Covid-19 au Brésil : les professionnel·les de santé sacrifié·es au-delà de l’héroïsme Contre leur sacrifice

 | Par Passa Palavra

Si l’isolement et la solitude du travail au sein d’une unité de soins intensifs sont, pour partie, significatifs de l’extrême dégradation de la subjectivité des travailleurs et travailleuses, il se peut que ce soit aussi ce qui les poussent à dialoguer et à se rapprocher des autres.

Écrit le 13 avril 2020 par la fille de deux agents de santé
Traduction de Du Duffles pour Autres Brésils
Relecture de Philippe Aldon

I) Une radiographie de la santé

Le quotidien de celles et ceux qui travaillent dans les hôpitaux n’a jamais été facile. En raison des bas salaires, de nombreux travailleurs et travailleurses ont deux emplois ou effectuent des tâches de soins à domicile et, entre deux services de garde, il n’est pas toujours possible de rentrer chez soi. C’est pourquoi, lorsque l’hôpital ne propose pas de salle de repos, la pratique courante consiste à improviser des lits avec du carton ou des draps dans des locaux d’entrepôt cachés, des chambres désactivées ou même dans les vestiaires.

Je suis la fille de deux agents de santé, d’une aide-soignante et d’un technicien en radiologie, titulaire d’un diplôme d’infirmier. Ma mère et mon père ont chacun deux emplois, tous deux en hôpital public et privé. Chez moi, il n’y a jamais eu de jours fériés et les voyages en famille ont été peu nombreux. Il est rarement possible de faire coïncider les congés des deux emplois, et chaque année, il faut choisir de célébrer Noël ou le Nouvel An. Parfois, on ne fête aucun des deux. Afin d’éviter que l’attribution des congés ne vire à la bataille que seuls les protégés de la direction gagnent, il est courant dans de nombreux hôpitaux de créer un système de rotation au sein des équipes. Ainsi, chaque employé peut, de temps en temps, faire coïncider ses vacances avec celles du reste de la famille.

Les longues journées et la pression psychologique des responsabilités quotidiennes génèrent un niveau élevé de stress, qui se traduit par un taux très élevé d’accidents du travail, qui fait du secteur de la santé le champion du Brésil en la matière. Selon les dernières données publiées par le Secrétariat aux affaires sociales cette année, le nombre d’accidents dans le secteur a augmenté de 7 % par rapport à l’étude précédente, réalisée en 2017, passant de 70 537 à 75 520 cas. La plupart des cas ont lieu dans le cadre d’activités liées aux hospitalisations, et cela concerne principalement le personnel infirmier, les techniciens et les aides-soignants.

Ce sont ces travailleurs de la santé qui accueillent et côtoient plus directement les patients dès qu’ils mettent le pied à l’hôpital. Ils représentent également 70 % des 3,5 millions de travailleurs du secteur. Les femmes sont largement majoritaires ; il n’y a qu’un homme pour six infirmières, auxiliaires et aides-soignantes. Cela explique le fait que l’iconographie utilisée dans les communications produites par les syndicats de la santé dialogue avec une esthétique "féminine", ce qui renforce en général l’idée de "travail par amour" et une identification avec le travail qui, dans la pratique, est un obstacle dans les processus de lutte dénonçant leurs conditions d’exploitation.

II) Les combines dans la santé : rien de tout cela n’est nouveau

Manifestation de professionnel·les de santé dans l’État de l’Amazonas

Cette photo semble avoir été prise lors de la lutte contre la pandémie. Mais ce n’est pas le cas. Elle a été faite en septembre 2019, à Manaus, lors d’une manifestation d’infirmières externalisées de l’État d’Amazonas, sans salaire depuis quatre mois. A l’époque, environ 11 prestataires de service n’avaient pas versé les salaires d’environ 6 000 travailleurs.

Manifestation à Rio de Janeiro des professionnel·les de santé municipaux - contre le retards des payments de salaires

Ce n’est pas le seul cas. Les Etats de Rio de Janeiro, Pernambuco, Amapá, Rio Grande do Sul, Tocantins, Mato Grosso, Mato Grosso do Sul, Ceará et Bahia ont connu des situations très similaires. L’année dernière a été marquée par des manifestations, des paralysies et des grèves dans plusieurs États du pays avec une forte présence des syndicats. C’est le scénario qui a précédé l’arrivée du coronavirus au Brésil : manque d’employés, retards dans les salaires, manque de moyens dans les hôpitaux pour répondre à la demande, gel des embauches et très mauvaises conditions de travail.

Manifestation professionnel·les de santé dans l’État du Mato Grosso

Nombreux sont ceux qui ne reçoivent toujours pas leur salaire. Le 28 mars 2020, les infirmières externalisées de Manaus ont à nouveau protesté devant le syndicat, réclamant cette fois non pas de quatre, mais de huit mois de retard de salaire. Et l’État d’Amazonas, malgré une faible densité de population, est l’une des régions les plus touchées par le Covid-19 au Brésil.

Les mobilisations passent presque inaperçues dans les médias et restent isolées, à la merci des décisions des directions syndicales. Le cas des internes en médecine est frappant. Ils remplissent la fonction précaire, au sein du SUS, de substitut à l’embauche effective de médecins. Au début de l’année, le gouvernement fédéral a annoncé une réduction pour la sécurité sociale de R$ 100,00 sur leurs salaires. Sans réajustement de salaire depuis 2016, les étudiants de troisième cycle en médecine, regroupés autour de l’Association nationale des internes en médecine (ANMR), ont marqué le début d’une grève nationale pour le 20 mars.

L’adhésion à l’appel était suivie et la grève était une certitude. Mais avec l’arrivée du coronavirus au Brésil, la direction de l’ANMR, sans en parler à personne, a déclaré dans un communiqué :

“ L’ANMR comprend qu’en tant que médecins, nous nous sommes engagés à aider notre pays à contenir le virus et à continuer à faire notre travail, essentiel pour la société, en prenant soin des gens. ”

Ils précisent dans le texte que la grève est reportée à une date ultérieure. La décision a divisé les étudiants, mais elle semble avoir déplu à la majorité. L’un des commentaires de la note dit :

“Regrettable 👎👎👎 Plus jamais, ils ne pourront mobiliser autant d’internes en médecine.”

Alors qu’arriva enfin le jour fixé pour le début de la grève, les internes furent informés que leurs vacances étaient suspendues et leurs stages optionnels annulés. Le même jour, des applaudissements étaient également prévus pour tous les professionnels de la santé. Ceux-là eurent bien lieu. Une interne en médecine questionne :

“« Aujourd’hui, 20 mars 2020, vous nous avez applaudis de vos fenêtres (nous et tous les professionnels de santé). Demain, quand il sera temps d’exiger la valorisation de l’interne en médecine (et de tous les professionnels de santé), est-ce que vous continuerez à nos côtés ? »”

Manifestation professionel·les de santé dans l’État du Rio Grande du Sud.

L’ironie de la coïncidence des deux événements est suffocante. Les applaudissements aux fenêtres mettent les professionnels de santé à un niveau d’héroïsme, déjà commenté ici, qui renforce l’idée qu’ils travaillent par charité, par amour, par courage. La capacité de ce geste à neutraliser les agendas concrets des travailleurs est telle que, alors qu’ils luttent pour de meilleures conditions et des augmentations de salaire, même les politiciens et les hommes d’affaires vont à leurs fenêtres participer au mouvement d’applaudissements.

III) Le coronavirus atteint le Brésil

Alors que de nombreux travailleurs de la santé sont éloignés par le Covid-19 et que des dizaines de décès commencent à être comptabilisées, la demande de travailleurs ne fait qu’augmenter. Mon père, par exemple, qui faisait des gardes à quatre personnes, travaille maintenant seul certains jours, à deux certains autres. En effet, sept de ses douze collègues du service de radiologie sont hospitalisés. Il ne dort plus bien depuis quelques semaines, il fait des cauchemars. Dans l’un d’eux, sa fonction à l’hôpital consistait à mettre des têtes humaines au soleil. Le sang coagulant, les têtes discutaient avec lui de choses de la routine d’une unité de soins intensifs.

Chaque jour qui passe, le secteur de patients contaminés devient de plus en plus important. Et les travailleurs sont effrayés, épuisés. Il y a d’innombrables rapports sur ceux qui ne peuvent pas se reposer à la maison, sur des cauchemars comme ceux de mon père. Les routines ont été totalement transformées pour ne pas infecter les proches. Si avant, le problème, c’était de ne pas assister à une réunion d’école, aujourd’hui, c’est le cœur serré que beaucoup choisissent de ne pas s’approcher de leurs enfants.

Les secteurs qui ne s’occupent pas directement du traitement du coronavirus attendent avec crainte l’éventuelle relocalisation du personnel aux services des urgences et aux soins intensifs. Mais ce qui les inquiète le plus, c’est de ne pas avoir le bon équipement de protection et de savoir que ce qui existe ne suffira pas à tout le monde. Afin de ne pas gaspiller de matériel, une fois que les infirmières se sont habillées, elles doivent rester six heures sans manger, sans boire et avec des couches gériatriques car elles ne peuvent pas se déshabiller pour aller aux toilettes.

À tout moment, une orientation différente du flux, des conduites et des protocoles arrivent sur le coronavirus. Tous visent à rationner l’utilisation des EPI et à abaisser le niveau de protection individuelle, invoquant des arguments qui ne concernent pas le contrôle du coronavirus, ce qui renforce en fait la précarité du travail. Pour cette raison, les employés de nombreux hôpitaux, du nord au sud du Brésil, dénoncent sur les réseaux sociaux, apportent des témoignages à leurs syndicats et cherchent, chaque jour, à parler dans les médias du manque de structure pour traiter les cas de Covid-19.

Mobilisé.e.s avant même l’arrivée du coronavirus, les infirmiers.ères de l’Etat de Pernambuco ont menacé de faire grève, le 23 mars, si les masques, gants, blouses, tabliers et lunettes de protection ne parvenaient pas dans les hôpitaux publics. Le lendemain du dépôt de préavis de grève par le Syndicat des infirmiers de l’État du Pernambuco (SEEPE), le juge de la Cour de justice a signifié au SEEPE une amende de R$ 100 000 par jour de paralysie. La grève n’a pas eu lieu, ce qui ne veut pas dire que la menace n’a pas eu d’effets : juste après, le gouvernement a annoncé la distribution de 1,2 million de dispositifs de protection individuelle dans les hôpitaux publics et également dans les municipalités.

Manifestation en ligne des professionel·les de santé dans l’État du Amapá

Il est difficile de savoir avec certitude combien de professionnels de santé ont déjà été éloignés, combien sont hospitalisés, combien sont morts. Le choix de nombreuses institutions de santé est de cacher le nombre de cas, ce qui suscite l’indignation de ceux qui continuent à travailler dans les hôpitaux. Une enquête menée par l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) a montré que le taux de contamination des professionnels de santé à Rio est de 25 %, ce qui est bien plus élevé que celui observé dans les pays européens, comme la France et l’Italie.
Assumant le risque élevé de contamination auquel sont soumis les professionnels de santé, le ministre de la Santé, Luiz Henrique Mandetta, a lancé le programme "Le Brésil compte sur moi". Le projet fonctionne sur deux fronts. Le premier, destiné aux représentants de la catégorie et aux entités du travail, stipule l’enregistrement des professionnels de santé afin que cette main-d’œuvre puisse être redistribuée sur l’ensemble du territoire brésilien en cas de besoin.

Le deuxième est destiné aux étudiants de divers domaines de la santé, pour qu’ils travaillent directement avec des patients ayant contracté le coronavirus. En contrepartie, le gouvernement offre le dérisoire salaire minimum de R$ 1 045 (522 US$) pour 40 heures hebdomadaires et la moitié pour 20 heures. En moins de 20 jours, environ 3 000 étudiants s’étaient inscrits. Et la réaction dans les réseaux sociaux a été enthousiaste : les étudiants, dans leur écrasante majorité, étaient contents de pouvoir aider au traitement des malades et au contrôle du virus.
La commémoration des étudiants, contrairement à ce que disent les applaudissements aux fenêtres, n’est pas le fait d’un acte de courage et d’héroïsme. La situation réelle de la plupart des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur au Brésil est le chômage. Selon les données les plus récentes du recensement de l’enseignement supérieur, rien qu’en 2018, plus d’un million deux cent mille étudiants ont effectué des études de premier cycle au Brésil. Mais le marché du travail n’est pas capable d’absorber cette main-d’œuvre qui se forme. Et la situation n’est pas différente pour les étudiants dans le domaine de la santé. Ainsi, l’obtention d’un diplôme universitaire avec une expérience professionnelle impliquant des patients atteints de coronavirus peut signifier pour ces jeunes un avantage dans les processus de sélection à l’avenir.

Le chômage ne touche pas seulement les jeunes diplômés. Les dernières recherches sur la situation sanitaire ont été menées en 2015 par COFEN et FIOCRUZ. Selon l’enquête, 65,9 % des soignants avaient déjà des difficultés à trouver un emploi à l’époque. Mais la pandémie a frappé à la porte et a obligé les institutions hospitalières, publiques et privées, à augmenter leur effectif. Pour s’en faire une idée, Catho, une plateforme d’offres d’emploi, a annoncé qu’en mars, la demande de professionnels de santé a augmenté de 281 %. Pour ceux qui ont des factures à payer et ne peuvent plus se tourner vers un travail à leur compte, le coronavirus est, selon les termes d’une aide-soignante, une "lumière au milieu de tout ce chaos", mais aussi le synonyme d’une nouvelle préoccupation : la crainte d’être contaminé par le nouveau virus compte tenu des conditions de travail précaires.

Il est certain que les « combines » dans le domaine de la santé augmentent proportionnellement au nombre de cas et de décès dus aux coronavirus. Si l’isolement et la solitude du travail au sein d’une unité de soins intensifs sont, pour partie, significatifs d’une dégradation extrême de la subjectivité du travailleur, c’est peut-être aussi ce qui le pousse à dialoguer et à se rapprocher des autres. En outre, nous ne comprenons toujours pas la profondeur et les conséquences de la douleur ressentie en voyant la mort d’un collègue de travail. Le scénario indique que ce sera récurrent parmi les travailleurs de la santé brésiliens ; la difficulté est de savoir si cela générera encore plus de peur ou provoquera la révolte en exposant les limites du supportable dans l’expérience du capitalisme.

IV) Je prends soin de toi, tu prends soin de moi

C’est une pose que d’innombrables équipes de santé ont reproduite. C’est certainement le mouvement le plus unifié que ces travailleurs aient réalisé. Les affiches qui disent "Je prends soin de toi, tu prends soin de moi", plutôt que de renforcer la campagne de quarantaine, sont un appel à la solidarité. Ce n’est pas pour rien que ce type de manifestation est devenu un symbole qui pourrait également être approprié pour dénoncer l’absence d’EPI et les conditions de travail dans les hôpitaux. Ce texte, d’une certaine manière, essaie de s’y intégrer. Avec des équipes comme celle de ma mère, qui attirent l’attention sur les besoins des personnels de santé.

En faisant des recherches pour rédiger ce texte, face à la quantité impressionnante de reportages qui dénonçaient la tragédie de l’absence d’EPI, je me suis demandé ce qu’il fallait dire autrement. Contrairement à la tragédie racontée par les journaux, source d’audience rusée et riche, j’ai voulu souligner ce qui suit : aucun des problèmes, et encore moins des luttes qui en découlent, ne sont de nouvelles questions pour les travailleurs de la santé. Outre les nouveaux éléments qu’elle a apportés, la pandémie n’a fait que rendre plus évidente la précarité des conditions de travail et de santé qui existait déjà.

Cependant, le futur se présente comme une énigme. Il n’est pas possible de savoir ce qui va se passer à partir de maintenant. Toutefois, nous n’en sommes pas encore arrivés au point où les travailleurs de la santé soient contraints de choisir entre les diabétiques et les asthmatiques, entre les jeunes et les "vieux".

Il y a quelques jours, je réfléchissais avec elle (ma mère) à la sensation étrange et parfois paralysante de vivre dans un état de désastre annoncé. Une des définitions de la catastrophe que Benjamin utilise dans l’œuvre Passages, au lieu de "un virage brusque" comme le dit l’étymologie du mot, est "avoir manqué une occasion", laisser passer l’opportunité. Dans un dialogue silencieux avec lui, ma mère a écrit quelques vers avec l’espoir que nous apprendrons quelque chose d’ici là :

Ce sont des moments d’apprentissage en temps de pandémie
Nous avons été touchés par quelque chose d’invisible au berceau de la conscience
Ceux qui s’arrêtent pour voir où ils sont, comprennent :
Nous avons été arrêtés.
L’heure est arrivée. C’est ici, maintenant.
 
Il est temps de secouer nos volontés
D’atteindre la vie
Que regarder l’autre bien dans les yeux
Soit ce qui nous est commun

Voir en ligne : Contra o sacrifício : os trabalhadores da saúde para além do heroísmo

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