Covid-19 au Brésil : En l’absence de l’État dans les favelas et périphéries, des activistes prennent en charge la communication sur le Covid-19

Comment travaillent les communicateurs populaires en première ligne pour lutter contre la pandémie dans les périphéries et les favelas de cinq capitales du Brésil : São Paulo, Belém, Recife et Rio de Janeiro.

  • Traduction de Karina DUARTE pour Autres Brésils
  • Relecture : Du DUFFLES et Philippe ALDON

Lire aussi « Covid-19 au Brésil : Le journalisme populaire et le droit à la communication au Brésil » Juliana Freire Bezerra, Observatório da Imprensa

La première contamination par le Covid-19 dans une favela a été confirmée par le secrétariat municipal à la santé [1] il y a 10 jours [samedi 21 mars 2020] dans l’une des plus grandes communautés de la zone ouest de Rio de Janeiro, à Cidade de Deus. Là-bas, comme dans d’autres périphéries, bidonvilles, favelas et cités à travers le pays, les directives de prévention publiées par le ministère de la Santé pour près de 14 millions de Brésiliens ne sont pas faciles à respecter. Dans ces territoires classés par l’IBGE [2] comme « agglomérations subnormales » [3], les communicateurs populaires sont essentiels.

Le ministre de la Santé lui-même, Luiz Henrique Mandetta, lors d’une conférence de presse lundi dernier [lundi 30 mars 2020], a salué les précautions adoptées par les communautés périphériques : « (…) il est très important que chaque leader de ce pays protège ses communautés. »

En l’absence de mesures du gouvernement brésilien pour les favelas, Agência Pública s’est entretenue avec des communicateurs populaires dans cinq capitales du pays - Belém, Salvador, Pernambuco, São Paulo et Rio de Janeiro - pour savoir comment ils s’articulent dans la lutte contre la pandémie de Covid-19.

À São Paulo, le langage de la rue d’un Podcast

« Quand on pense à la communication dans les périphéries au Brésil, c’est une question très complexe, car la compréhension change selon le territoire. Quand on est à São Paulo, on va penser aux grandes concentrations de population, aux districts, à l’agglomération. Quand il s’agit des favelas de Rio, c’est une autre démographie, et quand on va au Nordeste c’est encore tout autre chose. Alors quand on pense à l’articulation nationale des communicateurs, on est confronté à ces complexités de notre territoire  », explique Ronaldo Mattos, communicateur et membre du projet Desenrola e Não Me Enrola [4], qui rassemble des communicateurs périphériques de la ville [de São Paulo] qui est l’épicentre du Covid-19.

Ronaldo Mattos, Flavinha Lopes, Thais Siqueira e Evelyn Vilhena, membres du projet « Desenrola e Não Me Enrola ».

Afin de lutter contre les fausses informations, donner des conseils de prévention et informer la population des mesures gouvernementales, Mattos a rejoint la journaliste Gisele Brito, le communicateur Tony Marlon et les sites Periferia em Movimento [5] et Alma Preta. Ensemble, ils ont commencé à produire le podcast «  Pandemia Sem Neurose  » [6].

«  Nous avons pensé à un podcast court, de 2 à 3 minutes, pour que ça ne prenne pas trop de temps aux gens, que le contenu se charge rapidement sur le téléphone portable, n’occupant pas l’espace mémoire de l’appareil, et qu’il puisse être reproduit à plus grande échelle. Cela a été un grand succès. Nous avons reçu des commentaires de personnes âgées, de personnes vivant dans des régions complètement différentes. De la zone sud à la zone nord », dit-il.

Communiquer avec la périphérie et non pas à propos de la périphérie est pour Ronaldo un « enjeu structurant », dit-il.

« Sinon, communiquer dans les périphéries devient juste un produit journalistique. Peu importe que tu y habites ou non. Tu produis du contenu sur ces territoires et c’est quelque chose qui a une très forte valeur. Cependant, si cette information ne finit pas entre les mains de ceux qui en ont besoin, quelle est la valeur publique de ce reportage ? De ce contenu journalistique ? Il doit être utilisé pour la discussion entre les plus âgés, entre les jeunes qui vont au pancadão [7], car ils ne comprennent toujours pas la gravité du virus et les possibilités de contagion. Nous avons donc fait attention à cela », explique-t-il.

À São Paulo, d’autres actions ont lieu dans les deux plus grandes favelas de l’État. À Heliópolis, l’União de Núcleos e Associações dos Moradores (UNAS) [8] a promu des campagnes de collecte de nourriture et de matériel d’hygiène. Ils ont également récemment lancé une enquête sans précédent sur les impacts du Covid-19 dans la favela. L’enquête a été menée en ligne entre le 27 et le 29 mars. Sur les 653 formulaires répondus, la question économique ressort : « 68% des familles d’Heliópolis ont déjà subi des pertes de revenus mensuels depuis l’adoption de mesures d’isolement. Parmi celles-ci, 19% disent qu’elles n’ont plus de revenus. »

À Paraisópolis, l’União dos Moradores [9] a créé des comités avec les leaders des quartiers. Selon le président de l’association, Gilson Rodrigues, « 420 leaders identifiés se sont portés volontaires et surveilleront en moyenne 50 maisons. L’idée est de couvrir 21 000 ménages et d’atteindre la population de 100 000 habitants qui vivent dans la favela  ».

Démentir les fake news dans la périphérie de Belém

Juraci regarde fixement la caméra. « Nous avons décidé de fermer la route pour revendiquer le droit à l’eau. Parce que ça n’arrive pas chez nous. Et lorsque l’eau arrive, elle est très jaune », explique le résident du quartier Terra Firme, dans la périphérie de Belém, Pará - 60 000 habitants. La scène est enregistrée par l’étudiante Izabela Chaves, 25 ans, une résidente locale et une communicatrice populaire. Ce sont les nouvelles concernant le coronavirus qui ont déclenché la manifestation du 18 mars dernier sur l’avenue Perimetral, qui a été fermée avec des bâtons en flammes, des débris et des pneus. « Ils étaient inquiets d’aller au travail, de prendre une douche et de faire les choses quotidiennes », explique Izabela, à propos de ce que certains résidents commentaient à propos de « ce dit virus » lors de la manifestation. Étudiante en cinéma et audiovisuel à l’Université fédérale du Pará (UFPA), la jeune femme fait partie du collectif « Tela Firme », axé sur la production audiovisuelle et la formation de jeunes de la périphérie de Belém.

Au Pará, qui compte à ce jour 32 cas confirmés et 33 cas suspects de Covid-19, « Tela Firme » a rejoint la coalition « LabPerifaCom » ou le « Laboratoire des jeunes communicateurs des périphéries de Belém », formée à la hâte le 22 mars, afin de suivre le contenu officiel publié par les autorités, relever les ordres du jour et les dénonciations des périphéries face à la pandémie. Ils combattent les fake news et créent une communication en fonction de la réalité locale.

Le professeur Lilia Melo, coordinatrice du projet Cine Clube TF - qui fait partie de cette coalition - souligne l’importance des communicateurs des périphéries en ce moment. « Avec la question du coronavirus, nous avons profité de notre réseau pour pouvoir, à travers un langage des jeunes pour le jeune public, les guider sur la prévention et le combat contre le virus. On s’est rendu compte qu’ici, dans notre quartier, il y a des jeunes qui sous-estiment toujours la gravité du problème. Étant donné leur réalité et les difficultés auxquelles ils sont confrontés, ils finissent par ridiculiser certaines recommandations du gouvernement fédéral et des États, qui ne correspondent pas à la réalité des périphéries », explique Lilia, finaliste du « Global Teacher Prize 2020 » et considérée comme la meilleure enseignante du Brésil (MEC-2018 [10]). Selon l’éducatrice, c’est l’une des raisons qui révèlent le mérite des initiatives des communication locales.

À Recife, des affiches traduisent les messages du gouvernement

Le choix du langage a également été judicieux pour la cinéaste périphérique Yane Mendes, qui, en dépit de n’être «  pas du tout une designer », a décidé d’adapter les informations fournies par le ministère de la Santé et de les adresser aux quelques 2 500 habitants de la favela de Totó, à Recife, Pernambuco. Contrariée par ce qu’elle considère comme de la négligence des services municipaux dans l’envoi de matériel d’information clarifiant les mesures de prévention du coronavirus, elle est allée chercher elle-même les affiches. Cependant, face aux textes techniques, institutionnels et protocolaires, Yane a rédigé un communiqué et a commencé à le coller à côté des affiches créées par le secrétariat à la santé, faisant une sorte de traduction du message institutionnel. «  L’idée est de transmettre le message directement, en quelques mots, même si c’est simple.  »

Yane affirme que son action a porté ses fruits, car certains résidents qui ne la connaissaient pas auparavant ont commencé à la solliciter pour connaître ses prochaines interventions. Des personnes d’autres communautés l’ont également contactée pour lui demander des affiches, soulignant l’importance du langage utilisé, qui parle directement à la population. Sur cette base, Yane a créé un groupe WhatsApp avec ceux qui souhaitent communiquer avec leur communauté. « J’ai compris que, pour le moment, je dois commencer par m’adresser à ceux qui sont les plus proches de moi, qui sont les habitants d’où je suis née. J’ai commencé ce travail « toute seule », mais j’attribue cette action à « Rede Tumulto » [11], qui est une initiative que j’ai créée avec deux amis, car, bien que ce soit mon idée à la base, nous devons comprendre l’importance du collectif. En même temps, [l’action] a été très inspirée par le groupe #CoronaNasPeriferias [12]. Il est très encourageant de voir ce que d’autres gens font dans leur favela », dit-elle.

à gauche, affiche dans la favela Totó, à Recife.
à droite, des communicateurs combattent la désinformation à Salvador

Dans les périphéries de Salvador, l’idée est de lutter contre la panique au sein des communautés

L’affolement créé par la propagation de fausses nouvelles sur le coronavirus inquiète également Jefferson Borges, publiciste, activiste social et fondateur du portail « NORDESTeuSOU ». Borges vit dans la périphérie de Salvador, dans le quartier Nordeste de Amaralina. Pendant qu’il était interviewé pour ce reportage, il partageait son attention entre nos questions et les nouvelles diffusées par le secrétariat municipal à la Santé sur une chaîne de télévision locale sur des nouveaux cas de contamination par le coronavirus. « Le secrétariat diffuse en ce moment les chiffres officiels dans les différents quartiers et le nôtre est le seul de la périphérie qui n’a aucun cas. Cajazeiras, Itapuã et Engomadeira, ce sont trois quartiers périphériques qui ont un cas chacun. »

Jefferson dit que les fausses nouvelles effraient les résidents qui ne savent plus que croire. « Par ici, il y a beaucoup de chaînes [sur WhatsApp] et, parfois, on y annonce la mort de quelqu’un. Il faut donc vérifier, pour éviter la panique au sein de la communauté », dit-il.

Afin d’atténuer les impacts de ces nouvelles, le collectif a adopté des stratégies de communication visant à clarifier les doutes des habitants sur la réalité locale. Pour cela, les membres du portail ont commencé à distribuer des tracts à certains points de circulation, demandant aux gens d’éviter les foules. Le matériel est axé sur les mesures préventives diffusées par téléphone portable et également dans les rues. En outre, une voiture sonore circule avec des informations pendant 5 heures par jour.

Rio de Janeiro, « Ce qui est en Europe est ici aussi »

Cidade de Deus, à Rio de Janeiro, est une communauté dans laquelle les communicateurs n’ont pas eu le temps de lutter contre les fakes news. Le 22 mars, le secrétariat municipal à la santé a confirmé le premier cas de contamination dans l’un des plus grands bidonvilles de la zone ouest de la ville. Pour Ricardo Fernandes, acteur et résident de la Cidade de Deus, « après la confirmation du premier cas, les gens ont pris conscience que c’est effectivement quelque chose de grave, que ce qui est en Europe est ici aussi. Ce changement de comportement chez les résidents est très clair  ».

Ricardo fait partie d’une nouvelle initiative visant à réunir les résidents, les militants, les professionnels de la santé, les collectifs et les individus, la « Frente CDD » . L’action est née de la nécessité de réduire l’impact du coronavirus sur la communauté. « Il y avait déjà deux collectifs du CDD qui faisaient une campagne de dons de nourriture. Donc nous avons créé le Front pour étendre la campagne, pour aller au-delà des dons et travailler pour sensibiliser les habitants. Mais l’objectif ultime du front est de réduire tous les effets du Covid-19. Les difficultés que nous rencontrons au quotidien juste parce que nous habitons dans une favela à Rio de Janeiro sont déjà énormes. Violence, manque d’assainissement de base, manque d’école, manque d’eau. Tous ces impacts sont déjà dans notre vie quotidienne. Avec le corona, ils sont tous amplifiés », se plaint le communicateur et activiste.

Affiche réalisée par la « Frente CDD », de Cidade de Deus, à Rio de Janeiro

Dans une autre favela, au Complexo do Alemão, les communicateurs se sont organisés pour mener leur propre campagne de sensibilisation. Ils ont créé des bannières et des affiches collées sur les poteaux, ils distribuent des brochures et mènent des discussions en tête-à-tête dans les rues, attirant l’attention sur l’importance d’essayer d’éviter le coronavirus.

Jeudi 26 mars dernier, la Fondation Oswaldo Cruz a convoqué via YouTube une conférence de presse réservée aux communicateurs populaires des favelas de Rio de Janeiro. Cependant, d’autres États étaient aussi représentés. Plus de 100 personnes ont participé à la conférence en envoyant des questions au Coordinateur de surveillance de la santé et des laboratoires de la Fiocruz, Rivaldo Venâncio, et à l’infectiologue de l’Institut national d’infectiologie Evandro Chagas, André Siqueira.

Voir en ligne : Na ausência do Estado, ativistas informam a periferia sobre o coronavírus

[1Secretaria Municipal de Saúde : organe responsable pour la planification, l’élaboration, l’orientation, la coordination et l’exécution des politiques publiques dans le domaine de la santé de chaque municipalité brésilienne, comprenant à la fois les soins ambulatoires et hospitaliers.

[2L’Institut brésilien de géographie et de statistiques, l’agence responsable de la collecte de données statistiques, géographiques, cartographiques, géodésiques et environnementales au Brésil.

[3Depuis 2010, l’IBGE emploie la catégorie “Aglomerado Subnormal” pour décrire les formes d’occupation irrégulière de terrains – publics ou privés. Ces espaces sont caractérisés par un urbanisme irrégulier mais la carence de services publics de base ne se limite pas à la seule expression « Favela ». Cette catégorie a été adoptée par le recensement de 2010 pour identifier les ménages n’ayant pas d’accès à l’eau et à l’assainissement, à la gestion des déchets, à l’énergie électrique et afin d’identifier les caractéristiques à prendre en compte pour des politiques publiques adaptées.

[4Traduction libre : « Dis-moi et ne m’embrouille pas ».

[5Traduction libre : Périphérie en Mouvement.

[6Traduction libre : « Pandémie sans névrose ».

[7Pancadão : Terme utilisé pour désigner les soirées funk à Rio de Janeiro.

[8Union des groupes et des associations de résidents. Organisation à but non lucratif créée en 1978 par les résidents de la favela d’Heliópolis, qui lutte pour le droit au logement et à la propriété foncière.

[9Rassemblement des habitants.

[10Ministère de l’Éducation brésilien.

[11Traduction libre : Réseau émeute

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