Covid-19 : Des confins du monde au confinement actuel La pandémie est la conséquence de nos relations avec la nature.

 | Par Nurit Bensusan

Il est intéressant qu’une chose, venue des confins de la Terre, de la Chine, d’un lieu encore lointain dans notre imaginaire, finisse par impliquer pour nous tous un confinement volontaire ou forcé. Des confins de la Terre au confinement entre quatre murs. Confins et confinement ont la même origine et signification. Les confins de la Terre sont perçus comme quelque chose de lointain parce que confiner, c’est avoir une frontière avec quelque chose. Ma maison confine avec celle du voisin. Ainsi, les confins de la terre sont au bout de cette planète débordante, soit : loin de nous. Ou de plus en plus proches. Puisque le confinement est l’envers de l’envers qui revient au même. Nous nous confinons dans nos limites, circonscrits à nos maisons.

Traduction de Regina M. A. Machado pour Autres Brésils
Relecture de Marie Moussey

Nurit Bensusan, conseillère et spécialiste de la Biodiversité de l’Institut Socio-environnemental (ISA).

photo : invasion de la Terre Indigène Trincheira-Bacajá, dans l’Etat du Pará, em 2017 | Cette photo de Lalo Almeida

En nous limitant à nos maisons, pour ceux qui ont la chance d’en avoir une, nous voyons pointer les contrastes entre confins et confinement. Nous percevons que nous plaçons nos espoirs et désirs dans les confins, entendus comme ce qui est loin des limites de notre espace domestique. Ainsi, le confinement n’est possible que parce que nous continuons à viser les confins, connectés aux réseaux sociaux virtuels, qui ont tué notre subjectivité et nous ont désappris même la conversation.

Dans notre pandémie quotidienne, le contraste entre les confins et notre vie de tous les jours se fait de plus en plus radical. Lorsqu’il s’agit des femmes, pour lesquelles la pandémie apporte une charge supplémentaire de problèmes, tels que la violence de devoir rester dans une maison avec quelqu’un qui les agresse et l’angoisse de devoir trouver des manières de protéger les enfants et les parents, ce contraste peut devenir encore plus extrême. Malgré les changements qui se sont opérés quant aux activités des femmes pendant le siècle dernier, elles sont encore identifiées comme la parcelle de l’humanité qui se charge des soins et du bien-être des autres. Et, le plus souvent aussi, ce sont elles qui s’occupent de l’alimentation et du ménage. Ainsi, le contraste devient de plus en plus évident entre ce qu’on essaie de faire dans l’espace du confinement et ce qui se fait dans les confins : des marchés découverts, où se mélangent les selles et le sang de différents animaux ; des usines de viande où des poules, des canards et des cochons sont élevés dans de grandes souffrances et sans aucune hygiène ; et des chaînes de production comme celle du chocolat, où des enfants travaillent en conditions analogues à celle de l’esclavage.

La distance entre les confins et l’ambiance du confinement suit la logique exprimée dans le dicton populaire « loin des yeux, loin du cœur ». C’est une chose de voir un hangar fortement éclairé par des ampoules halogènes, avec des milliers de poules essayant de survivre dans un espace minuscule, pressées les unes contre les autres, déplumées, couvertes de plaies et de poux, piétinant d’autres poules mortes en décomposition et caquetant dans une constante souffrance. C’en est une autre d’aller au supermarché et acheter un poulet sur un plateau aseptisé. C’est une chose de voir des enfants effectuant un travail harassant, durant des journées d’une longueur interminable, constamment menacés de châtiments, auxquels on a volé l’enfance, l’espoir et toute possibilité d’un futur moins affligeant. C’est autre chose d’acheter une délicieuse tablette de chocolat dans l’épicerie à l’angle de la rue.

Invitation à la réflexion

La pandémie du moment nous invite à une réflexion sur ces dualités. Peut-être l’écartement historique des femmes des processus de prise de décision dans les sphères politique et économique a-t-il contribué à ce qu’on en arrive au point actuel. La production d’aliments à grande échelle ne dialogue ni avec le bien-être animal, ni avec la diversité des plantes, ni avec l’attention aux personnes impliquées. Toutes les vies sont ainsi jetables, étant exclusivement au service du capitalisme.

Du cœur de notre confinement, nous regardons avec dégout les images du marché de Wuhan, en Chine, possible origine de la transmission du nouveau coronavirus. Mais nous devons comprendre les relations de causalité entre toutes ces choses. Ces marchés sont le résultat de processus qui ont poussé des parcelles de la population vers des activités de trafic d’animaux et la consommation de la chair d’animaux sauvages, tandis que les usines de viande croissaient, en essayant de placer de plus en plus d’animaux dans des espaces de plus en plus petits, à des coûts de plus en plus réduits, dans des conditions de plus en plus horribles, pour inonder le monde avec leurs produits, qui ne peuvent pas être achetés par une partie significative de la population. Dans ces deux environnements, il y a de l’espace pour l’apparition de maladies qui, comme nous le savons, peuvent représenter des menaces mondiales. Et, il est toujours bon de rappeler que ce ne sont pas là des situations exclusives des confins : la vente, la consommation et le trafic d’animaux sauvages sont courants dans diverses régions du Brésil, tandis que les exploitations avicoles industrielles et l’élevage de cochons, avec des animaux confinés dans des conditions très précaires, sont présentes dans différents états du pays.

Certainement si, maintenant, pendant le confinement, nous décidions de découvrir plus de choses sur les chaînes de production du chocolat, de la vanille, de la noisette ou de la sauce tomate, nous serions effarés par la quantité de souffrance humaine accumulée dans chacun de ces produits et combien de possibilités de nouvelles maladies porte chacune d’elles.

La pandémie est le fruit de nos actions

Au cours de ces journées de confinement, il faut affirmer la compréhension que cette pandémie n’est ni un hasard ni une malchance, mais bien la conséquence de nos actions. Si la fin de la crise sanitaire coïncide avec un retour au monde que nous avions avant, nous serons tous voués à de nouvelles épidémies. Comme dit le penseur indigène Ailton Krenak, dans une interview récente : « notre seule chance est d’apprendre avec ce qui est en train de se passer. Retourner à la normale serait comme se convertir au négationniste et accepter que la Terre soit plate. » C’est-à-dire, retourner à la normale serait se rendre compte que notre manière d’être au monde est hautement prédatrice et toutefois y persister.

Il faut comprendre que, s’il y a un ennemi, ce n’est pas le virus mais plutôt ce qui a rendu possible qu’il se mette à infecter les humains, c’est-à-dire les relations prédatrices qui existent entre le capitalisme et la nature. Mais comme l’a bien montrée Maristella Svampa, dans un article récent, bien que cette compréhension circule dans les réseaux sociaux, dans des articles et des réflexions, elle n’est pas entrée dans les agendas politiques. Ceux-ci, au contraire, sont imprégnés de métaphores belliqueuses et par l’idée qu’il s’agit d’une guerre contre un ennemi invisible. Ce qui n’est pas vrai : il y a bien une bataille à livrer immédiatement, à l’aide de solidarité et de données scientifiques, contre le Covid-19, mais tant que nous ne nous concentrerons pas sur l’origine du problème, sur la manière dont nous traitons la nature, nous ne changerons rien et resterons à la merci de nouvelles pandémies, de maladies liées à la pollution et à la contamination de l’environnement, à la multiplication des maux résultant du changement climatique.

Un monde plus féminin et interdépendant

S’il y a un monde à venir, distinct de l’actuel, dans un temps où notre actuelle pandémie sera derrière nous, peut-être devra-t-il être plus féminin. Les femmes ont été, des siècles durant, impliquées dans l’alimentation humaine. C’était elles qui allaitaient les bébés, qui collectaient les plantes, qui plantaient, elles qui cuisinaient, qui soignaient. Le défi sera d’insérer de l’attention dans les processus d’usage et d’occupation de la planète, depuis les formes de production des aliments jusqu’aux transformations du climat, en passant par la destruction des environnements naturels et de la vie des personnes.

Peut-être dans ce monde à venir sera-t-il essentiel de renforcer la perception que cette interconnexion de la globalisation signifie une interdépendance. Ma santé est la santé de l’autre. Ainsi, ce qui définit à quel point chacun de nous est en bonne santé, c’est le maillon le plus faible de la chaîne. Celui qui se trouve en conditions précaires est prêt à devenir le patient zéro d’une nouvelle épidémie. Ma santé dépend de la santé et des conditions des vendeurs d’animaux sur le marché de Wuhan. Ma santé dépend des virus qu’abrite le pangolin, cet autre animal qui est peut-être à l’origine de la transmission humaine du Covid-19. Ma santé dépend des conditions d’élevage des cochons et volailles dans les grandes fazendas de production de viande. Donc, le défi, c’est de construire un réseau de solidarité qui englobe tous les êtres vivants de la planète pour assurer la santé de chacun de nous.

Ce défi, toutefois, a la même dimension que la pandémie. Il est gigantesque. Pour y faire face, il faudra une réponse à la même échelle. Les alternatives existent, mais elles sont égarées dans d’autres confins. Un exemple, ce seraient les systèmes agricoles traditionnels, comme celui du fleuve Negro au nord-ouest du fleuve Amazone ; de la culture du riz en Chine ; des oasis du Maghreb, des systèmes herbagers des Masai, au Kenya et en Tanzanie ; des communautés quilombolas de la vallée du fleuve Ribeira dans l’Etat de São Paulo, parmi beaucoup d’autres. Ces systèmes rassemblent la culture de différents produits tout en veillant à la conservation de l’environnement naturel et à la qualité de vie des personnes. Dans l’agro-écologie aussi il est possible de trouver de nouvelles formes de production, tout comme dans différentes expériences présentes dans tous les coins de la planète. Comme le rappelle Maristella Svampa, il existe en Amérique latine des nouvelles grammaires politiques qui proposent d’autres types de relations avec les territoires et entre humains et non-humains.

La possibilité de faire face à un défi aussi énorme - il s’agit, en fin de comptes, de changer le monde - ne devient possible que si nous apportons ce qui est loin de notre regard à proximité de notre cœur. L’une des formes, pour ce faire, est de comprendre que derrière chaque produit il y a une chaîne d’événements impliqués dans sa conception et qu’une bonne partie de ces événements doit être modifiée pour que, lorsque nous mettons dans la bouche un morceau de chocolat aux noisettes, nous ne soyons pas en train d’ingérer aussi des larmes et du sang. Pour que, quand nous mangions de la protéine animale, nous ne dégustions pas aussi la souffrance, la destruction environnementale et le goût amer de la probabilité de nouvelles pandémies.

Le long de l’histoire nous voyons que, souvent, dans les moments de deuil qui succèdent aux grandes crises ou aux guerres, s’ouvrent de nouveaux chemins. Nous vivons une situation extraordinaire qui peut nous conduire à une situation néo-libérale plus autoritaire, mais qui peut aussi aboutir à une globalisation plus solidaire, et de la reconnaissance de l’interdépendance entre tous. Nous ne savons pas encore comment sera le futur, mais il est clair que le monde post-pandémie est en dispute.

Voir en ligne : Dos confins ao confinamento : pandemia é consequência das nossas relações com a natureza

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