Source : Mongabay, Pau-brasil perde aumento de proteção após pressão da França, par Fernanda Wenzel, le 11 mars 2026
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture, édition : Patrick Piro
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Bois-brésil illégalement coupé, saisi lors d’une opération de l’Ibama. ©Felipe Bernardino Guimarães/Ibama
Fin 2025, le Brésil semblait très proche d’obtenir pour le bois-brésil (Paubrasilia echinata) [1], son arbre-symbole, le niveau maximum de protection au niveau international,.
Le 26 novembre dernier, une délégation brésilienne participait à Samarcande (Ouzbékistan) à la Convention sur le commerce international des espèces sauvages menacées (Cites) par laquelle 184 pays ainsi que l’Union européenne établissent des règles pour s’assurer que le commerce international ne menace pas la survie des animaux et des plantes.
La délégation brésilienne avait confiance que sa proposition pour protéger le bois-brésil serait approuvée lors de cette rencontre [2]. « Il y avait un soutien massif », nous expliquait un membre de la délégation, qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles. Le sentiment général, c’était « la proposition va passer ».
Originaire de la forêt Atlantique, le bois-brésil a vu sa population diminuer de 84 % au cours des trois dernières générations : il ne subsiste aujourd’hui que 10 000 arbres adultes environ, selon le Centre national de conservation de la flore (CNCF).
Quand le Brésil était encore une colonie (1530-1822), l’espèce a été largement exploitée pour répondre à la demande de l’Europe pour le colorant rouge extrait de son bois. De plus, depuis le milieu du 18ème siècle, l’industrie mondiale de la musique apprécie particulièrement le bois-brésil pour sa sonorité, sa durabilité et sa souplesse, qui le rendent idéal pour la production d’archets de violon, de violoncelle et autres instruments à cordes. Chaque archet peut valoir jusqu’à 7 000 euros (environ 40 000 réaux), ce qui rend l’espèce précieuse pour le secteur musical, mais aussi propice à la contrebande.
Archets pour instruments de musique fabriqués en bois-brésil. ©Felipe Bernardino Guimarães/Ibama
En 2024, le CNCFlora a fait passer la qualification du risque de disparition du bois-brésil du niveau « en danger » à « en grave danger » au vu de la diminution de la population de l’espèce. « Le bois-brésil est vraiment dans une situation critique », déclare Felipe Bernardino Guimarães, analyste environnemental de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) et spécialiste de l’identification des bois, lors d’un entretien avec Mongabay en 2025.
Pour freiner l’extinction du bois-brésil, le Brésil a proposé, lors de la réunion de novembre, d’inscrire l’espèce à l’annexe I de la Cites, qui interdit totalement le commerce international de cette plante. Depuis 2007, le bois-brésil figure déjà à l’annexe II, moins restrictive, qui permet un commerce réglementé. Des pays comme l’Argentine, la Russie, l’Inde et la Chine ont soutenu la proposition brésilienne, mais d’autres, comme l’Australie, le Canada et l’Union européenne, ont insisté pour créer un groupe de travail pour discuter des divergences et rechercher un consensus.
Le Brésil aurait faire la démarche d’exiger un vote sur sa proposition initiale, mais il a fini par accepter la formation du groupe de travail. Une semaine plus tard, cependant, un rebondissement a pris tout le monde par surprise : le Brésil a décidé d’abandonner la proposition d’inscription à l’Annexe I. À la place, il a accepté de maintenir l’espèce sous les protections de l’Annexe II - bien qu’avec des restrictions supplémentaires, dont un « quota zéro » interdisant le commerce des arbres retirés de la nature. Jusqu’à la publication de notre reportage, les événements qui ont conduit à cette volte-face inattendue n’avaient pas été éclaircis.
Les observateurs, cependant, signalaient des interventions diplomatiques en haut lieu. La presse française et des sources consultées par Mongabay indiquent aussi que le président français Emmanuel Macron aurait pu intervenir en personne pour influencer le débat.
Selon un membre de la délégation brésilienne, qui s’est également entretenu avec notre journaliste sous réserve d’anonymat, l’intervention de Macron aurait débouché sur une réunion entre les délégations du Brésil et de la France. La proposition brésilienne y aurait été affaiblie, conduisant à maintenir l’espèce à l’Annexe II. Pour tenir compte des demandes initiales du Brésil, un « quota zéro pour les spécimens prélevés dans la nature » a été présenté et approuvé à l’unanimité lors du sommet de la Cites le 4 décembre.
L’intervention supposée du dirigeant français a été applaudie par l’Initiative internationale pour la conservation du Pau-Brasil (IPCI), organisation qui représente les fabricants d’archets du monde entier et qui exerce un des lobbyings les plus forts contre l’inscription de l’espèce à l’Annexe I. Dans une note publiée en décembre, l’IPCI s’est félicitée du « soutien inconditionnel et de l’implication décisive » de Macron, sans en détailler la nature.
Le journal français Le Point a déclaré, pour sa part, que le dirigeant français - qui s’est montré critique envers la déforestation en Amazonie en d’autres occasions - a téléphoné à Lula le 29 novembre 2025 pour le dissuader de demander une plus grande protection contre le commerce du bois-brésil.
« Emmanuel Macron a convaincu le président Lula d’appeler à la modération l’Ibama qui a lancé la lutte contre l’exploitation effrénée du bois-brésil, rapporte le journal français. Oui, il y a eu des abus, mais certainement pas de la part des fabricants d’archets européens. Le Brésil a alors accepté de retirer sa demande : le bois-brésil reste donc à l’Annexe II, mais avec des restrictions renforcées. »
Mongabay n’a pas pu vérifier l’affirmation du Point concernant sur un supposé appel téléphonique de Macron à Lula.
Malgré des divergences politiques sur le libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, les deux alliés maintiennent une relation de proximité. En 2024, lorsque le dirigeant français s’est rendu au Brésil, la rencontre entre les deux chefs d’État a même donné lieu à une avalanche de mèmes, certains internautes jugeant en plaisantant que les photos de la rencontre Macron-Lula ressemblaient à une « répétition de mariage ».
En réponse à une demande de Mongabay, dans le cadre de la Loi sur l’accès à l’information (LAI), le bureau spécial du président brésilien a refusé de confirmer l’existence de communications entre Lula et Macron pour traiter le sujet.
Pour sa part, le secrétariat de la communication de la présidence a refusé de confirmer ou de nier qu’il y ait eu une telle communication téléphonique. Cependant, le ministère a déclaré que la décision de maintenir le bois-brésil sous l’Annexe II avait été le fruit d’un « large dialogue » entre « le gouvernement du Brésil, les pays participant à la Cites et les secteurs industriel et culturel ».
Lula avec Emmanuel Macron au pied d’un sumaúma, le plus grand des arbres de l’Amazonie, lors d’une visite officielle à l’Ilha Combu, Belém, 26 mars 2024. ©Ricardo Stuckert/PR CC BY-ND 2.0
La directrice du développement durable, de la biodiversité et des forêts de l’Ibama, Lívia Martins, a déclaré sur la page internet de l’organisme que « les préoccupations légitimes de l’Ibama, qui lutte depuis plusieurs années pour combattre l’exploitation illégale et le trafic international du bois-brésil, ont été prises en compte avec l’adoption d’un quota zéro pour les transactions commerciales impliquant l’espèce native ».
Mongabay a tenté de joindre le gouvernement français, y compris les conseillers de Macron pour les communications nationales et internationales, Jonas Bayard et Jean-Noël Ladois ; aucun des deux n’ont répondu aux questions à la date de publication de ce reportage. En décembre 2025, le gouvernement français a déclaré dans une note qu’il « travaillait avec ses partenaires pour parvenir à un consensus équilibré sur le commerce international du bois-brésil utilisé dans la fabrication d’archets ».
Charlotte Nithart, présidente de l’ONG environnementale française Robin des Bois, était présente à la conférence Cites et a eu connaissance des prétendues démarches diplomatiques de Macron contre la proposition du Brésil. « C’est un scandale. D’un point de vue politique et scientifique, lorsqu’un pays souhaite protéger ses espèces endémiques, le reste du monde doit suivre l’exemple et soutenir cet effort. »
Selon elle, l’industrie musicale française fait pression sur Macron depuis 2022, date à laquelle le Brésil a présenté pour la première fois la proposition de l’Annexe I, lors de la réunion de la Cites au Panama. En 2025, lors d’une visite officielle de Lula à Paris, la ministre française de la Culture, Rachida Dati, a tenté de discuter du sujet avec le leader brésilien. Selon Le Point, Lula aurait dit qu’elle devrait en discuter avec sa ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Marina Silva.
« Nous savions, avant d’aller à Samarcande, que le gouvernement français exerçait une pression politique sur le Brésil », indique la dirigeante de l’ONG. Après la prétendue intervention de Macron, Nithart a entendu un membre de la délégation brésilienne dire que « la proposition de classement à l’Annexe I était morte ».
Établir de nouvelles règles, un défi
Les tentatives d’accroître le contrôle sur le commerce du bois-brésil datent de 2007, date de l’inscription de l’espèce à l’Annexe II de la Cites - qui établit des exigences telles qu’une autorisation d’exportation et une licence spéciale de l’Ibama. Cependant, la restriction ne s’appliquait qu’aux bûches et au bois tronçonné, alors que les archets déjà fabriqués en étaient exemptés.
En 2018, une opération de contrôle de l’Ibama révélait une série de fraudes parmi les fabricants brésiliens d’archets, qui dissimulaient l’origine illégale du bois, soulignant la nécessité d’une plus grande rigueur dans la réglementation. En 2022, le Brésil a échoué dans sa première tentative d’inclure le bois du Brésil à l’Annexe I, mais a cependant réussi à faire appliquer aux archets manufacturés les restrictions de l’Annexe II.
Depuis lors, un autre problème est apparu : les restrictions ne s’appliquent qu’au pays exportateur - c’est-à-dire le Brésil. Ainsi, les archets fabriqués dans d’autres pays à partir de bois brésilien de contrebande ne sont pas soumis au même contrôle.
Selon Felipe Bernardino Guimarães, de l’Ibama, cette lacune encourage le trafic illégal de l’espèce. Il raconte que des passagers ont déjà été surpris dans différents aéroports du pays en train de quitter le territoire avec des valises remplies de bois illégal. « Si l’on envoie du bois à l’étranger, c’est bien que quelqu’un là-bas le récupère ».
Un spécimen de bois-brésil photographié la nuit, dans la forêt Atlantique. ©Fernando Frazão/Agência Brasil
C’est la persistance de la contrebande qui a décidé le Brésil de présenter à nouveau la proposition de l’annexe I lors de la réunion de la Cites en 2025. Si ce durcissement avait été approuvé, le bois-brésil sous n’importe quelle forme - brute ou travaillée – n’aurait été autorisé à franchir la frontière que sur présentation d’une preuve documentée attestant qu’il avait été extrait avant 2007, date à laquelle l’espèce a été inscrite à l’Annexe II, ou bien muni d’une autorisation spéciale délivrée par des organismes environnementaux. La restriction se serait également appliqué aux musiciens voyageant avec des instruments en bois-brésil : sans la documentation appropriée, ils pourraient voir leurs archets confisqués.
Selon l’IPCI, « cela aurait non seulement condamné la profession de fabricant d’archets, mais aussi gravement nui à la pratique musicale, à la vie des ensembles et des orchestres dans le monde entier ». Pour Edwin Clément, un fabricant d’archets français et membre de l’IPCI, « placer le bois-brésil dans l’Annexe I signifierait la fin d’une civilisation », des pays comme le Brésil « sapant la culture occidentale ».
Selon l’IPCI, environ 350 000 pieds de bois-brésil ont été plantés sur le territoire brésilien au cours des 25 dernières années et devraient être prêts à alimenter la production d’archets après environ quatre décennies - évitant ainsi l’abattage d’arbres de la population originelle. « Les stocks diminuent, mais les arbres plantés atteindront bientôt leur maturité. Nous sommes simplement dans une période de transition délicate », défend l’entité internationale.
A contrario, Felipe Bernardino Guimarães indique que l’on ignore le nombre d’arbres plantés et qu’il n’est pas encore possible de savoir si la qualité du bois qu’ils produiront conviendra à la production d’archets.
Les États-Unis se sont également opposés à l’inscription de l’espèce à l’Annexe I. Au nom de près de 90 organisations internationales, le gouvernement de Donald Trump a présenté aux participants de la Cites un document indiquant que les nouvelles règles « auraient un effet dévastateur sur la fabrication artisanale d’archets, un commerce non seulement de très mineur en taille mais aussi en production annuelle ».
Après que le Brésil a retiré sa proposition de manière inattendue lors de la réunion de novembre, les signataires du traité ont accepté de maintenir l’espèce à l’Annexe II, mais avec une modification : depuis le 5 mars 2026, aucun des 185 membres de la Cites ne pourra exporter de produits issus du bois-brésil à des fins commerciales. Les musiciens, cependant, seront autorisés à passer les frontières avec leurs archets en bois-Brésil.
« Ce qui répond à l’attente de l’Ibama, qui était d’interdire le commerce de ce bois, reconnaît Felipe Bernardino Guimarães. Tout en laissant la possibilité de faire voyager les archets pour des expositions, pour l’usage des musiciens dans des orchestres et pour des réparations. »
Le problème, selon lui, reste la difficulté de vérifier la légalité des archets transportés à l’étranger. « Ce sera un grand défi, parce que c’est aux douanes qu’il reviendra d’interpréter si tel musicien passe avec un archet pour en jouer ou pour le vendre », a déclaré l’expert. Les pays concernés ont également convenu d’encourager la recherche de matériaux alternatifs, d’évaluer la qualité des bois-brésil cultivés dans les plantations, de soutenir la protection des zones naturelles où poussent les arbres, ainsi que de créer un système de suivi des archets en bois.
Inspecteurs de l’Ibama lors d’une opération contre le trafic illégal de bois-brésil, en 2018. ©Felipe Bernardino Guimarães/Ibama
Cependant, pour Maud Lelièvre, présidente du Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), autorité mondiale qui classe le bois-brésil comme « espèce en voie d’extinction », ces mesures ne suffisent pas à garantir la survie de cet arbre brésilien. « Renforcer la traçabilité de ce bois au titre de l’Annexe II reste insuffisant pour lutter contre le trafic illégal », ajoutant que de faux certificats circulent et alimentent le commerce illégal.
La France a une longue tradition dans la production d’archets, principalement depuis le 18ème siècle sous l’impulsion de François Xavier Tourte. Connu sous le nom de « Stradivarius des archets », il a jeté les bases du modèle français de fabrication - considéré comme le meilleur au monde à ce jour.
Bien que les écoles de fabrication d’archets aient disparu dans les années 1980, la transmission du savoir perdure de manière traditionnelle. Dans les ateliers, les maîtres archetiers transmettent aux apprentis leurs compétences à même la table de travail. « C’est un artisanat qui génère beaucoup d’argent », souligne Felipe Bernardino Guimarães.
Par ailleurs, les musiciens ne sont pas tous d’accord avec la thèse selon laquelle il n’existerait aucun substitut au bois-brésil. Les chercheurs évaluent déjà activement d’autres matériaux, notamment à base de fibre de carbone. D’autres se concentrent sur la fibre de lin, qui offre l’avantage d’être renouvelable, de production locale et d’avoir des caractéristiques d’amortissement mécanique très similaires à celles de l’espèce brésilienne. « Affirmer que l’inscription du bois-brésil à l’Annexe I signifierait "la fin des tournées des musiciens" est une exagération, commente Lelièvre. Dans les années 1990, les touches des pianos étaient faites d’ivoire. Depuis lors, l’ivoire a été introduit dans l’Annexe I. Et les pianistes n’ont pas disparu. »
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
La bataille pour la protection d’une espèce végétale rare n’est jamais un sujet anodin. À plus forte raison quand elle est aussi emblématique que le Pau-Brasil — le bois-Brésil, qui a donné son nom au pays, et que la surexploitation menace clairement de disparition, comme le déterminent des organismes scientifiques reconnus. Dans le cas de cette espèce, aux classiques bras de fer entre les intérêts économiques et la nécessité impérieuse de protéger la biodiversité s’ajoute une insidieuse dimension néo-colonialiste. Depuis plus de deux siècles, la profession de facteur d’archets, dominée par la tradition française, a jeté son dévolu sur le bois-brésil pour ses exceptionnelles qualités musicales. Au point que l’instance internationale qui représente le secteur n’envisage aucune alternative à cette essence, allant même jusqu’à alléguer qu’il s’agit de défendre une civilisation ! Occidentale, bien sûr, berceau des instruments à corde joués avec un archet — violons, violoncelles, etc. Ainsi dans les négociations qui ont abouti à bloquer la volonté légitime du Brésil de renforcer la protection du bois-brésil, telles qu’évoquées dans cet article, se profile l’ombre nauséabonde d’une puissance du Nord — la France en l’espèce —, volant au secours d’une tradition séculaire qui s’est approvisionnée en bois-brésil depuis une époque où le Brésil était, et pour de nombreuses années encore, une colonie portugaise.








