Comment une université a-t-elle fait de la favela un espace d’apprentissage en dépit de la distance sociale imposée ?

 « Notre travail est de rassembler. Nous créons des espaces qui peuvent accueillir beaucoup de monde. » C’est ainsi que l’éducatrice Estela Cunha commence son évaluation de 2020, année complexe à plus d’un titre. Elle est membre d’Imargem, un collectif de graffiteurs qui fait partie des neuf initiatives qui ont donné vie à UniGraja - Universidade Livre Grajaú [1]. Celle-ci, après 2 ans d’expérimentation et de réflexion, visait à articuler écoles, organisations, entités autonomes et rue pour valoriser la région de l’extrême sud de la ville de São Paulo en tant que territoire d’éducation.

Traduction de Roger GUILLOUX pour Autres Brésils
Relecture : Magali de VITRY

Cependant, la pandémie de coronavirus et la distanciation sociale imposée comme mesure de prévention de la contagion, ont ralenti les plans. « Ce qui était déjà compliqué à réaliser dans une situation plus normalisée l’est davantage encore en période de pandémie », souligne Wellington Neri, Tim, qui fait également partie d’Imargem.

« La raison d’être d’Unigraja est justement de développer des activités dans les espaces ouverts, les rues, les places, les ruelles… », poursuit Gelson Salvador, artiste et producteur audiovisuel du collectif Salve Selva et Graja na Cena.
Le réseau collectif devait donner un nouveau sens à la devise "la quebrada [2] est notre salle de classe". C’est ce que Periferia em Movimento explique dans ce reportage.

UniGraja est née de l’union d’initiatives socioculturelles dans l’extrême sud de São Paulo. L’objectif est d’articuler et de structurer un réseau de recherche et de mise en place de pistes possibles à l’intention de ceux qui veulent transformer la réalité et vivre avec ce que la quebrada peut leur offrir. Ce réseau est composé des associations suivantes : Agência Cresce, Casa Ecoativa, Cooperpac, Graja na Cena, Imargem, Meninos da Billings [3], O que cabe no meu prato ? [4] Periferia em Movimento et Salve Selva. Le réseau vise à articuler les activités des agents du territoire et ainsi contribuer à promouvoir le quartier du Grajaú, en faire une "quebrada éducative" autonome, s’appuyant sur la valorisation des connaissances ancestrales, contemporaines, populaires, économiques, politiques et scientifiques ainsi que sur le plus faible impact environnemental, la production et le partage des connaissances.

Pédagogie des urgences

L’idée d’apprendre avec la rue se construit au fil des mois. Cela, parce que les urgences liées au chômage, à la faim et à la nécessité de préserver la santé ont frappé à la porte d’UniGraja et il n’y a pas de planification qui y résiste. Il faut s’adapter.

Au début de la pandémie, UniGraja a reçu des dons de paniers alimentaires et a organisé la distribution auprès d’environ 900 familles de la région. Quelque temps après, environ 300 autres familles ont reçu plus que des paniers alimentaires de base : elles ont également eu accès à des kits d’hygiène, des aliments biologiques produits par des agriculteurs locaux, des masques en tissu fabriqués par des couturières locales, un zine [5] d’information sur la prévention et les techniques permettant de faire face aux besoins du quotidien.

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« Quand il n’y avait pas de pénurie de nourriture, il n’y avait pas d’essence. Quand ce n’était pas le gaz qui manquait, c’était l’eau. Et ainsi de suite », fait remarquer Estela. « A cause de cela, l’une des premières actions d’UniGraja a été de créer des zines informatifs présentant des techniques qui pourraient aider les gens à fabriquer des objets pour leurs maisons, un poêle à bois, par exemple, avec une boite de peinture d’un gallon ou encore une citerne pour capter l’eau de pluie », explique-t-elle.
« Les courts échanges que nous avons, lors de la livraison des produits alimentaires de base, nous font comprendre que penser uniquement à l’autonomie et à l’éducation nous conduirait à quitter l’endroit où nous sommes », ajoute Estela.

Tim fait remarquer que l’adaptation a été pensée comme faisant partie des priorités du moment, que ce soit au niveau du don de nourriture ou de l’implication de l’éducation dans le potentiel du territoire, au niveau des arts et de la communication, par exemple. Pour Estela, le plus grand défi était de réfléchir à la manière d’atteindre les personnes ayant un accès restreint à Internet.

Pour cela, UniGraja a imaginé une stratégie qui croise les moyens en ligne et présentiels pour aborder trois thèmes en 2020 : la pandémie de coronavirus, les élections municipales et, bien sûr, comment gérer un territoire éducatif.

Les actions comprenaient une grande variété d’activités, allant des balades à vélo pour la sensibilisation et la distribution de matériel, en passant par la production de zines et la réalisation de graffitis muraux, d’affiches faites au graphite aux émissions en direct et jusqu’à la création d’un jeu de société.

Dans les rues, en maintenant la distance

Contrairement aux deux dernières années, au cours desquelles UniGraja a rassemblé 3300 personnes dans différents ateliers, marchés et autres lieux de rencontre à Grajaú, en 2020 les actions dans les rues ont priorisé la distance sociale.

Estela et Kim Alecrim, de O que cabe no meu prato ? ont produit trois zines : le premier sur les élections, le second sur l’eau et le bien-être et le troisième sur le racisme environnemental. Appuyés par les illustrations de plusieurs artistes, tels que Marla Rodrigues, Lucas Luciano, Alex Zudão, les 900 exemplaires ont été stratégiquement distribués à l’aide d’un véritable véhicule de communication : le vélo.

Tim, d’Imargem, a parcouru à vélo différents points de la région, tels que la sortie du terminal de bus, le centre culturel, les parcs et les marchés ouverts. « Le vélo est très stratégique en tant que véhicule d’intervention urbaine », dit-il.

Arrêté ou en mouvement, le vélo a servi de catalyseur d’informations. Outre les newsletters imprimées, il était également équipé d’un haut-parleur qui diffusait des podcasts tels que Pandémie sans névrose et d’autres qui abordent des sujets tels que la lutte contre le coronavirus, ainsi que des chansons d’artistes de la quebrada.

L’idée du vélo était une stratégie pour distribuer des zines informatifs, des magazines et présenter des podcasts et des chansons d’artistes de la quebrada
« Lors de nos sorties à vélo, nous avons donné la priorité à la sécurité, aux masques, à l’alcool en gel », souligne Paolo César Vieira, qui a participé à une tournée à vélo organisée par la Casa Ecoativa [6]. « Être ensemble est la chose la plus importante pour renforcer l’action collective », ajoute-t-il.

Quant aux graffitis ils sont destinés à éveiller les sens du spectateur. Au cours de cette activité, Tim et son frère ainsi que l’artiste Mauro Neri sont intervenus au sujet des affiches de campagnes électorales sur les murs de l’avenue Teotônio Vilela. L’idée était de provoquer une réflexion sur la pollution visuelle qui envahit le paysage lors des élections.

Et Salve Selva [7] a créé une fresque inspirée du mouvement hip hop sur l’avenue Dona Belmira Marin. Désormais, les deux collectifs organisent, avec d’autres studios artistiques, une intervention commune sur le territoire. Et, pour clôturer l’année, Imargem et Salve Selva préparent également avec les Ateliê Daki, Ateliê Aguila et O Corre Coletivo le collage d’environ 200 affiches faites au graphite.

« Lors des interventions avec des graffitis et des affiches au graphite, nous avons noté de nombreuses réactions positives dues à l’impact visuel de ces supports », souligne Tigone, artiste et producteur de musique à Salve Selva. "Cela a généré des réflexions sur les réseaux sociaux et de nombreux échanges sur le moment politique que nous vivons, cela a également montré comment les gens de la quebrada ont pris conscience de ces enjeux », dit-il.

Pour Gelson Salvador, également responsable de l’impact des activités audiovisuelles, enregistrer les actions d’UniGraja a été un défi.

« Je me suis dit que l’enregistrement de ce cycle devait au minimum remplir la fonction de capter l’esprit de l’expérience et ne pas se réduire à des photos ou des vidéos », ajoute-t-il.

Dans les réseaux, approfondir les conversations

Lors d’une série de diffusions en direct sur Facebook, UniGraja a pu approfondir certaines réflexions initiées les années précédentes.

« Si, d’un côté, il ne nous a pas été possible de dialoguer avec certaines personnes qui ne seraient joignables que dans la rue, de l’autre, nous avons cependant réussi à parler à celles qui le seraient uniquement via des réseaux virtuels », estime Gelson Salvador.

Pour Valquiria Candido, de Cooperpac (Coopérative de ramassage sélectif de déchets au Parque Cocaia), organiser les activités en direct était important pour maintenir la dynamique de vie de la coopérative. Le travail des ramasseuses de déchets a été interrompu pendant la pandémie mais celles-ci se sont rapidement impliquées dans les appels vidéo et les réunions virtuelles, ce qui leur a permis de continuer à échanger avec d’autres coopératives.

« Toutes les informations sont importantes. Parfois en présentiel, il n’a pas autant d’occasions d’échanger qu’aujourd’hui en pleine pandémie », dit Valquiria. La Cooperpac a fait deux émissions en direct sur le territoire éducatif et d’éducation environnementale en passant par UniGraja – l’une avec Helena Novais, présidente de la coopérative ; et l’autre avec Dona Cida Preta, résidente référente à Jardim Lucélia.
Pour Tim, qui a également participé à certains programmes en direct, ces rencontres virtuelles permettent des échanges sous d’autres formats. « Nous vivons beaucoup dans notre quartier, et il est important de comprendre ce qui se passe dans d’autres parties de la ville, au Brésil et dans le monde », ajoute-t-il.

UniGraja a également abordé des sujets tels que la production musicale dans les périphéries, l’art urbain et les territoires éducatifs, le genre et la résistance LGBT, apprentissages rendus possibles grâce à cet ensemble de réflexions sur les élections municipales à São Paulo.

Les apprentissages

Toujours en 2020, UniGraja développe un jeu de société qui utilise Grajaú comme carte et les transports collectifs, les écoles et les autres espaces éducatifs de la région comme phases. L’idée est de faire circuler le jeu parmi les étudiants locaux, l’année prochaine.

En dépit des difficultés, le groupe estime qu’il était important de poursuivre l’objectif principal.

« Compte tenu du contexte actuel et des exigences auxquelles chaque individu a dû faire face, je pense que nous clôturons un cycle par de nombreuses réussites », déclare Gelson. « Nous avons réussi à réfléchir et à réaliser des actions même sans contacts présentiels, en nous soutenant autant que possible », ajoute Tigone.

Pour Estela, UniGraja suit le cours de tout un processus éducatif, qui est une construction. « Il part d’une idée que l’on essaie de réaliser. C’est pourquoi toutes les étapes, conversations et créations ont été très importantes pour la compréhension dont nous bénéficions aujourd’hui. Processus dont l’objectif général est la création de cette quebrada éducatrice », conclut-elle.

En 2020, les activités d’UniGraja ont été parrainées par la Fondation Casas Bahia

Photos de couverture et d’article © Gelson Salvador/Graja na Cena et Gustavo Revaneio

[1Grajaú : quartier/région pauvre du sud de la ville de São Paulo, comptant une population de près de 500.000 habitants.

[2Quebrada : quartier populaire de la périphérie d’une grande ville construit sur un terrain accidenté

[3Meninos da Billings. Les jeunes de Billings (Billings : grande retenue d’eau située dans le sud du grand São Paulo)

[4O que cabe no meu prato ? Qu’est-ce qui tient dans mon assiette ?

[5Zine, mot d’origine anglaise, c’est une œuvre auto-publiée, à faible tirage, faite de textes et d’images.

[6Casa ecoativa. Centre éco-culturel qui promeut l’accès à la culture et aux pratiques écologiques.

[7Salve Selva. Mouvement écologique indépendant défendant les habitants des forêts tropicales et les espaces qu’ils occupent.

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