Comment des organisations criminelles se sont infiltrées dans les mines illégales de Roraima

Manaus (AM) et Boa Vista (RR) - Une équipe d’agents de la Police fédérale (PF) a été accueillie sur la rivière Uraricoera par des coups de feu, un jour après que des populations Yanomami aient également été attaquées par balles par des mineurs appartenant au PCC [1]. Les informations reçues par l’agence de presse Amazônia Real en provenance de diverses sources ce mardi (11) révèlent à quel point de tension en sont rendues les relations des trafiquants liés à la faction criminelle de São Paulo dans les mines illégales situées en Terre Indigène Yanomami dans l’État de Roraima. La violence de la réception a même surpris les agents fédéraux.

Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture : Du DUFFLES

Selon le communiqué de la PF, « après s’être mis à l’abri, l’équipe a répondu à l’injustifiable agression [de ce mardi] sans déplorer aucune victime, de part et d’autre ».

« Il n’est pas normal que des mineurs tirent sur la Police fédérale. » Cette information provient d’un agent de la PF qui a confirmé à l’équipe de reportage qu’il enquêtait sur la participation de factions de mineurs dans l’attaque contre le peuple Yanomami du village de Palimi ú.

Mais cet agent a tenu à bien distinguer l’origine de l’attaque subie par l’équipe de la PF de celle du conflit entre mineurs et Yanomami et pour laquelle il a déclaré : « Il s’agit sans doute d’une action de vengeance pour la mort possible de l’un des leurs ».

La PF a en outre indiqué que lors des deux attaques, celles de lundi (contre les Yanomami) et de mardi (contre ses agents), aucun décès n’avait été enregistré de part et d’autre. Selon son service de presse, « la PF n’a pas confirmé de morts dans la mesure où nous n’avons pas retrouvé de corps ».

Le président du Conseil de santé du district indigène Yanomami et Ye ́kuana (Considi-Y), Junior Hekurari, avait indiqué que lors de l’attaque de lundi, trois des cinq mineurs avait été tués et un Yanomami avait été blessé. Selon lui, les mineurs ont emporté les corps à leur campement de travail.

Mardi, Junior Hekurari est retourné dans la communauté de Palimi ú, accompagnant les agents de la PF. Il a été témoin des dernières attaques des mineurs. « Nous allions au poste de santé où l’avion nous attendait [pour retourner à Boa Vista]. C’est alors que les mineurs sont arrivés, tous moteurs éteints. Lorsqu’ils ont accosté dans la communauté, ils ont commencé à tirer en direction des Yanomami. Puis, voyant la Police, ils ont également tiré sur eux », a-t-il déclaré à Amazônia Real.

Toujours ce mardi, des mineurs, partisans de Jair Bolsonaro, ont affirmé, que le conflit dans le village de Palimi ú a été provoqué par des autochtones qui, encouragés par les ONG internationales, ont tiré les premiers. Ils ont confirmé que des factions brésiliennes et vénézuéliennes sont déjà dans les mines. La faction vénézuélienne serait le « Trem de Arágua ». Ils ont en revanche nié le lien entre mineurs et PCC dans le conflit du village de Palami ú. .

On estime que 26 000 mineurs ont envahi la Terre Indigène Yanomami pour en extraire illégalement de l’or. La région, où est basée le 4e peloton frontalier de l’Armée de terre brésilienne, à Surucucu, est depuis les années 1970, la cible d’exploitants miniers, d’hommes d’affaires, de politiques et mineurs de diverses régions du Brésil. En revanche, selon une source qui connaît bien l’histoire de l’orpaillage, la composante « investissement du trafic de drogue », est plus récente ; elle a commencé avec la croissance du PCC à Roraima, arrivé via les unités carcérales.

12 attaques du PCC à Roraima

Combustible utilisé par les orpailleurs appréhendé au village Palami ú
© Condisi-Y

En 2017, cette faction s’est chargée du massacre de 33 prisonniers dans le Pénitencier agricole de Monte Cristo. « Ayant beaucoup grandi, le PCC avait besoin de se capitaliser, alors ils ont commencé à aller dans les mines, pour l’argent facile », a expliqué à Amazônia Real un mineur sous couvert d’anonymat.

Selon l’opération Érebo de la PF, en juillet 2018, le PCC a mené une série de 12 attaques contre des bâtiments publics, notamment des agences de la Caisse d’épargne fédérale, des commissariats de police et des postes de la Police militaire, à Boa Vista et dans trois autres villes de Roraima. Six mois plus tard, en janvier 2019, le Ministère public de l’État de Roraima (MPRR) a inculpé 44 personnes, accusées des attaques, toutes membres de cette faction.

L’enquête a produit de « nombreux enregistrements à l’encontre de l’un des accusés, qui exerçait une fonction de commandement et dans lesquels il discute de questions liées à l’expansion de la faction dans les régions minières de l’État de Roraima », selon transcription d’un extrait de la plainte du MPRR.

Un commissaire, interrogé pour ce reportage sous couvert d’anonymat, a déclaré que « dans le cas spécifique de cette exploitation minière [en TI Yanomami], nous avons des informations selon lesquelles certaines factions tentent réellement de dominer l’extraction de revenus pour l’Orcrim [organisation criminelle] ». Selon lui, l’infiltration de la faction dans ces mines a commencé « il y a environ trois ans ».

Un mineur, qui travaille depuis de nombreuses années à Roraima, a confirmé que le PCC agit en fait en Terre Indigène Yanomami sous les yeux du gouvernement de l’État. « Le PCC contrôle même les rivières, exigeant des péages. Il y a trop de bandits. Le gouvernement ne réglemente pas l’achat de l’or, donc [les mineurs] n’ont personne à qui le vendre et finissent par être attirés par ces criminels et ces trafiquants. C’est une honte », a déclaré le mineur, qui a demandé à ne pas être nommé par peur de représailles des trafiquants.

Un autre mineur qui côtoie les familles de ces travailleurs a précisé que les membres du PCC sont actifs dans le bas de l’Uraricoera et de l’Alto Parima. « Ce sont donc les deux régions qui produisent le plus d’or. Ils travaillent avec des radeaux et des machines à raviner, plus en amont, du côté d’Alto Parima. Et c’est le PCC qui domine là-bas », a affirmé un autre sous réserve d’anonymat. « Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’être mineur pour rentrer là-dedans et dire qu’on va travailler ; impossible sans la permission du PCC ; c’est la faction qui domine là-dedans ».

La présence du groupe de trafiquants de drogue dans les mines en TI Yanomami suscite l’appréhension ou la peur de nombreux travailleurs : « Moi, ce que je leur dis, c’est que c’est le problème du gouvernement de l’État, du maire de la municipalité et du gouvernement fédéral lui-même. Je n’ai pas de pouvoir contre cela et je ne vais pas me mouiller. Tout d’abord, je n’ai aucun pouvoir, et je n’ai pas les armes pour me battre avec ces gens, et vous savez que ce sont des criminels qui portent de plus en plus préjudice aux mineurs et aux autochtones, auxquels ils veulent dérober leurs propres villages et destituer leurs propres chefs », a ajouté le mineur qui côtoie les familles des travailleurs miniers.

Les Bolsonaristes parlent des factions

Orpaillage en Terre Indigène Yanomami
© Chico Batata/Greenpeace

Le lendemain de l’attaque en TI Yanomami, les organisations liées à l’extrême droite et au président brésilien Jair Bolsonaro (aucun parti) se sont empressées de nier l’éventuelle participation de mineurs liés au PCC. En effet, le conflit venait gâcher les plans du Président. Il avait déjà signalé qu’il envisageait de se rendre à Roraima pour visiter la région de Cotingo, où se trouve un ancien projet de construction d’un barrage hydroélectrique, contesté par les populations autochtones Macuxi et Wapichana, ainsi qu’une zone d’extraction minière.

Dans une interview accordée à Amazônia Real, Jailson Mesquita a préféré imputer aux ONG internationales la responsabilité du climat de tension dans la région. Il s’est exprimé en tant que coordinateur du Forum Roraima, une organisation qui compte des représentants d’associations et de coopératives de mineurs, ainsi que des partis politiques d’extrême droite et de centre droit, dont Avante, de la base du gouvernement Bolsonaro.

"Le conflit ne concernait pas les factions. Cette situation a été provoquée par l’arrivée de deux avions d’ONG dans le village de Palimi ú, connu sous le nom d’"Americana". Ils [les autochtones] avaient de bonnes relations avec les mineurs. Ils demandaient des armes aux mineurs, faisaient payer 600 réaux par canoë traversant la rivière. Du jour au lendemain, le comportement de ces autochtones a changé. Le conflit a été orchestré par les ONG. Ils ont augmenté le prix des canoës à deux mille réaux. Puis, ils [les autochtones] n’ont plus rien accepté", a-t-il déclaré.

Selon la version de Mesquita, les autochtones du village de Palimi ú « étaient d’humeur belliqueuse avant le conflit ». « Lorsque les mineurs sont arrivés pour dialoguer, ils ont été accueillis à coup de fusils. Si les mineurs avaient eux été armés avec des fusils 7.62, ils auraient tué au moins dix personnes. C’est sûr. Ils [les autochtones] ont tiré les premiers », a-t-il affirmé.

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Selon Mesquita, la Police fédérale doit identifier les responsables du crime. « Les mineurs affirment avoir pris des fusils de chasse et des revolvers de calibre 38, 22. Eux aussi ont tort. Ici, personne ne va les protéger. La Police fédérale doit sanctionner ceux qui ont commis ce type de crime, qui est une atteinte à la vie. »

Interrogé sur l’infiltration parmi les mineurs en Terre Indigène Yanomami, de factions criminelles, dont le PCC, Jailson Mesquita a exprimé son désaccord : « Cette question est la même que si vous me demandiez combien il y a d’évangéliques dans les mines. Le membre de la faction n’arbore pas son appartenance sur le front ni ne se promène en montrant sa carte de membre actif ».

Mais le coordinateur du Forum de Roraima a confirmé la présence de membres de la faction en Terre Indigène Yanomami. « Ils [les mineurs de la faction] y sont allés comme n’importe quel autre travailleur. Et là-bas [en TI Yanomami], il n’est pas question de délimitation de territoire. D’ailleurs, là-bas, ils vivent ensemble comme n’importe quel autre mineur ordinaire », a-t-il déclaré.

"Ils entretiennent des rapports comme n’importe quelle autre classe sociale. Je trouve cette question [de la faction PCC] étrange, car l’histoire est totalement différente. La presse, si vous me permettez de critiquer, n’a jamais voulu prêter attention au problème. Avant l’arrivée de ces mineurs ici, des factions vénézuéliennes traversaient la frontière, y compris la Garde nationale vénézuélienne, en hélicoptère et armée, ils volaient les mineurs côté brésilien, et personne n’a jamais dénoncé cela" a déclaré M. Mesquita.

Témoignages effrayants

Autochtones et agents de la PF dans le village Palimi ú
© Police Fédérale

Comme l’a révélé en exclusivité lundi Amazônia Real, l’arrivée du PCC dans la zone minière conflictuelle de la TI Yanomami a entraîné des changements ignorés jusqu’alors par les autorités et pouvant potentiellement rendre la situation insoutenable pour les populations autochtones. Les versions distinctes, voire contradictoires, des récits ci-dessus montrent la réalité complexe et délicate à laquelle sont confrontés les Yanomami, qui n’ont jamais été aussi menacés qu’aujourd’hui.

Face à une situation empirant d’heure en heure, il est compréhensible que la majorité des sources entendues par Amazônia Real, notamment des agents publics, des mineurs et des autochtones, aient demandé que leurs noms ne soient pas révélés. L’arrivée des forces de police n’a fait qu’accroître la tension.

"Il existe des témoignages effrayants d’histoires de milices, d’armements lourds et de conflits internes entre ces factions, qui sont montées sur l’Uraricoera avec des mitrailleuses en tenues de l’Armée de terre pour régler leurs comptes et tuer d’autres mineurs", a informé un fonctionnaire lié au Conseil de Santé indigène Yanomami, qui, par crainte, a demandé à ce que son nom ne soit pas révélé.

La Terre Indigène Yanomami a une incidence élevée de maladies telles que le nouveau coronavirus, la malaria et la malnutrition. L’exploitation minière illégale dévaste les forêts et, selon les spécialistes, l’augmentation des maladies est liée à ce type d’invasion. Le territoire couvre plus de 9,4 millions d’hectares entre les États d’Amazonas et de Roraima. Comme si les problèmes n’étaient déjà pas suffisants, en 2020, le ministère de la Défense a apporté des lots de comprimés de chloroquine aux Yanomami.

En réponse à Amazônia Real, l’Armée de terre a fait savoir que la présence de militaires sur les Terres Indigènes « est bénéfique pour la défense des droits de ces Brésiliens face à une éventuelle agression culturelle et physique ». Il a également déclaré que, dès qu’il a été informé du conflit dans la TI Yanomami, le Commandement militaire de l’Amazonie (CMA) a déplacé un hélicoptère pour soutenir logistiquement et sécuriser l’action de la Police fédérale et de la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI). « L’Armée de terre brésilienne a un engagement historique envers l’unité nationale ; elle est garante ultime de la loi et de l’ordre. Elle a, pour cela, le devoir d’éviter les fissures au sein de la société brésilienne », a déclaré par voie de communiqué la 7e section de communication du CMA.

Cette année, la Cour fédérale de Roraima a ordonné à l’Union de retirer les envahisseurs du territoire sous peine d’une amende d’un million de réaux. Jusqu’à présent, le gouvernement fédéral a ignoré cette décision de justice. « Ce type de conflit a été dénoncé par le Ministère Public Fédéral (MPF) dans plusieurs procédures, y compris dans le cadre d’actions devant la Cour fédérale demandant un plan de retrait des mineurs, par crainte d’un éventuel génocide. La Justice a même statué en faveur du MPF et de la suppression de l’exploitation minière illégale à TIY », a déclaré le MPF. En 2020, deux autochtones sont morts dans un autre conflit.

Vidéo montrant l’attaque contre les policiers fédéraux

Voir en ligne : Agência Amazonia Real : « Como o PCC se infiltrou nos garimpos em Roraima »

Photo de couverture : Ce mardi 11, des agents fédéraux ont été attaqués par des hommes armés venus en bateau en Terre Indigène Yanomami © Police Fédérale

[1Le PCC - Premier commando de la capitale (Primeiro Comando da Capital) est une organisation mafieuse brésilienne, très puissante dans le milieu carcéral.

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