Comment Dona Ivone Lara a ouvert la voie aux femmes dans la samba

, par Juliana Domingos de Lima

Par : Juliana Domingos de Lima, pour Nexo
Traduction : Maria Betânia Ferreira pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

Première femme à signer la composition d’une samba-enredo [1] chantée sur l’avenue, elle est devenue la plus grande compositrice et mélodiste dans ce genre musical.

Dona Ivone Lara est décédée dans la nuit de lundi (16) à Rio de Janeiro. La sambista avait été hospitalisée pendant deux semaines pour le traitement d’une infection rénale et a eu un arrêt cardio-respiratoire à l’âge de 97 ans, qu’elle a eus le 13 avril 2018.

Sa trajectoire pionnière lui a donné droit à des épithètes tels que ‘dame” et “reine” de la samba : Dona Ivone Lara a été la première femme à faire partie du cercle des compositeurs (ala de compositores) d’une école de samba et à être reconnue en tant que compositrice dans un milieu jusqu’alors exclusivement masculin, comme le précise Mila Burns dans sa thèse de maîtrise à l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) “Je suis née pour rêver et chanter – Genre, projet et médiation dans la trajectoire de Dona Ivone Lara”.

Dans les années 1940, elle a participé à la fondation de l’école de samba carioca Império Serrano. En raison du machisme dans le milieu de la samba, ses premières compositions furent présentées comme étant des œuvres de son cousin, le compositeur Mestre Fuleiro.

En 1965, elle est devenue la première femme à signer une samba-enredo (samba du thème) officiel – “Les cinq bals de l’histoire de Rio”, composée avec Silas de Oliveira et Bacalhau.

"Les Bambas [2] de la samba"

Les femmes ont toujours été présentes dès les origines de la samba, au XIX siècle. À cette époque, la création du genre musical était collective, dans des cercles où les femmes et les hommes participaient également.

D’ailleurs, la plupart des écoles de samba ont été fondées par des femmes, d’après la thèse de la chercheuse Jurema Pinto Werneck, citée dans le livre Les Bambas de la samba – Femme et pouvoir dans le cercle ”, publié en 2016 par la maison d’édition de l’Université Fédérale de Bahia.

Toujours selon Werneck, plutôt qu’un éloignement radical des femmes noires du monde de la samba, un effacement du rôle des femmes – jusqu’alors protagonistes - a eu lieu, ce qui a mené à la réduction de la participation des femmes aux « déhanchements et tortillements ».

L’influence de Dona Ivone

Bien que d’autres compositrices aient précédé Dona Ivone dans la musique brésilienne, telles que Chiquinha Gonzaga (1847-1935), dans la samba, leurs actions et leur notoriété étaient encore rares.

D’après la journaliste et chercheuse Mila Burns, les rôles principaux de la samba, “qui exigent une bonne performance intellectuelle et du leadership ”, étaient en général réservés au genre masculin.

“Il ne reste à la femme que des rôles d’interprète, de danseuse, de conseillère ou encore de muse. Carmen Miranda, Aracy de Almeida, Clara Nunes, Linda Batista, Beth Carvalho, Alcione et d’autres des plus grandes interprètes
brésiliennes chantent la samba. Mais les femmes qui donnent voix à leurs propres chansons sont très rares.”

Mila Burns, dans la thèseça future “Je suis née pour rêver et chanter”, sur Ivone Lara

(Lien vers Spotify) https://embed.spotify.com/?uri=spotify%3Auser%3Anexojornal%3Aplaylist%3A6V2fGrY1epWYWwEIbKX1Yn

Des compositrices contemporaines de samba telles qu’Ana Costa, Telma Tavares et Teresa Cristina mentionnent Dona Ivone parmi leurs références fondamentales. Dans les interviews accordées à Burns, elles reconnaissent que le chemin parcouru par Dona Ivone a rendu plus facile celui des femmes qui lui succèdent, malgré les difficultés toujours présentes.

3 moments de sa carrière

1 Formation

Née le 13 avril 1921, Yvonne Lara da Costa vient d’une famille de gens de la samba et du choro [3] . Son père était mécanicien de bicyclettes et musicien autodidacte qui jouait de la guitare à sept cordes. Il participait avec assiduité aux ranchos [4] de carnaval, où il a connu sa future femme, qui était compositrice et chanteuse amateure du rancho, et travaillait comme employée de maison et couturière.
Devenue orpheline de père et de mère à l’âge de 6 ans, Ivone Lara fut mise en pension au Colégio Orsina da Fonseca à Rio de Janeiro, où elle a vécu jusqu’à ses 17 ans.

C’est dans cet établissement que sa formation en musique classique a eu lieu, enrichissant son apprentissage de la musique populaire dans l’époque des cercles de choro et samba avec sa famille. La pianiste Lucília Villa-Lobos et la soprano Zaíra de Oliveira comptent parmi ses professeurs.

À l’âge de 12 ans, elle a composé sa première chanson, “Tiê”, inspirée par un petit oiseau. Pendant son enfance, un oncle lui avait aussi appris à jouer du cavaquinho [5] .

Après la période en pension, Ivone Lara a suivi une formation d’infirmière à l’école Alfredo Pinto, et a eu son diplôme en 1943. Elle avait déjà commencé à composer de façon discontinue, mais ne montrait ses chansons à personne.

Ivone Lara craignait que ses chansons ne fussent refusées au préalable, du fait qu’une femme les avait créées. Elle souhaitait néanmoins que ses compositions soient écoutées et appréciées. Ivone a donc proposé à un cousin, Mestre Fuleiro, de présenter ses compositions comme si elles étaient de lui. Ce qu’il fit depuis ce jour-là chaque fois que sa cousine arrivait avec une nouveauté.

“C’était un succès. Il jouait et tout le monde aimait, faisait des compliments, demandait d’où venait l’idée. Je restais là, près de lui, je voyais tout cela, j’écoutais ce que l’on disait, et je pensais que tout était à moi.”

Dona Ivone Lara, Interview accordée à la chercheuse Mila Burns

2 Compositrice pendant son temps libre

Avec le travail d’infirmière, la samba était restreinte au temps libre, pendant les moments de loisir. Ivone Lara a continué à composer, mais ses compositions n’étaient montrées qu’à quelques personnes très proches, et cela de façon occasionnelle. Ses priorités étaient d’avoir un emploi stable et l’indépendance financière. Entre 1945 et 1947, elle a suivi une formation d’assistante sociale et fut embauchée à l’Institut de Psychiatrie Engenho de Dentro, où elle est restée jusqu’à sa retraite, en 1977. La psychiatre Nise da Silveira était sa supérieure au service social. En 1947 elle s’est mariée avec Oscar Costa et a formellement commencé sa carrière artistique : dorénavant elle faisait partie du cercle des compositeurs de l’école de samba Império Serrano, avec les mêmes pouvoirs de décision accordés aux hommes. À l’époque, les cercles des compositeurs des écoles de samba étaient exclusivement masculins. Ivone Lara conciliait toujours les cercles de samba avec son travail et programmait les vacances en février, pour pouvoir participer aux défilés du carnaval. Néanmoins, elle n’était pas encore une compositrice professionnelle.

Premier enregistrement

À la fin des années 1960, Lara a donné des concerts historiques avec, dans le public, des figures importantes du milieu musical, artistes et journalistes.

Après plus de trois décennies dans le cercle des compositeurs de l’école de samba Império Serrano, elle était aussi admirée en dehors de la communauté de la samba.

En 1970, son premier album est sorti chez Copacabana : “Sambão 70”, avec Clementina de Jesus et Roberto Ribeiro

3 Retraite et dédication à temps plein

En 1977, à l’âge de 56 ans, Dona Ivone a pris sa retraite de la carrière d’infirmière et d’assistante sociale, et a commencé à se dédier intégralement à l’activité de composition.

L’année suivante, elle a sorti l’album solo “Samba, minha verdade, minha raiz” (Samba, ma vérité, ma racine), où elle a enregistré des chansons composées avec son partenaire musical le plus constant, Délcio de Carvalho.

Plusieurs artistes connus ont commencé à enregistrer ses compositions : Elizeth Cardoso, Cristina Buarque de Hollanda, Maria Bethânia et Gal Costa, qui, en duo, ont consacré la chanson “Sonho Meu”.

Ivone Lara a enregistré jusqu’à la fin des années 1980, tandis que sa présence dans les médias dévenait constante. Une séquence d’albums à grand succès a été enregistrée à cette époque : “Sorriso Negro”, “Alegria minha gente” et “Ivone Lara”.

En 1997, après quelques années sans enregistrer de chansons inédites, et avec les commémorations de ses 80 ans de vie et 50 ans de carrière, elle s’est présentée régulièrement à l’étranger. Sony Music lui a rendu hommage avec le lancement de l’album “Bodas de Ouro” (Noces d’or), dans lequel plusieurs artistes connus interprètent les chansons d’Ivone Lara.

En 2016, à l’âge de 95 ans, la compositrice a reçu l’Ordre du Mérite Culturel à Brasilia ; elle a aussi participé à la cérémonie de clôture de la Virada Cultural (Virée Culturelle) à Sao Paulo, un concert en son hommage, et au concert « As Damas Negras do Samba » (Les dames noires de la samba), à Rio.

Voir en ligne : Nexo

[1NT : samba du thème choisi par une école de samba pour le défilé du carnaval

[2Bamba est un mot originaire de la langue africaine quimbundo incorporé au portugais brésilien qui désigne quelqu’un qui excelle dans un domaine.

[3Choro est un style de musique populaire brésilienne, de rythme rapide et tonalités joyeuses.

[4Le rancho était une expression carnavalesque urbaine de la petite bourgeoisie, où on choisissait un thème à mettre en scène on défilait dans les rues au son d’une marcha rancho, musique au rythme lent typique du carnaval.

[5Instrument d’origine portugaise ressemblant à une petite guitare.

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