Cela s’appelle un génocide

, par Natasha Neri

Suite à la publication de l’article de Anne Vigna (Le Monde 4 juin 2019) sur la hausse des violences policières (Voir Le Monde et blog IPEA), Autres brésils propose la traduction et lecture de cette analyse de Ponte Jornalismo.

Elle reprend la question des homicides causés par le bras armé de l’Etat et évoque la façon dont ceux qui sont au pouvoir justifient cette violence à coup de décorations, de propositions de lois et de décrets.

Traduction : Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
Relecture : Charlélie Pottier

Mur criblé d’impacts de balles dans le local où des jeunes ont été tués au Morro do Fallet. Photo : Natasha Néri

Deux tueries ont eu lieu en moins d’une semaine dans l’état de Rio de Janeiro, une au Fallet [1] et l’autre à Nova Iguaçu [2]. Elles ont fait en tout 22 morts, ainsi qu’un enfant de 11ans assassiné par la police à Triagem [3]. A l’issue de la tuerie, le gouverneur a félicité la Police Militaire et le député d’Etat qui a arraché la plaque de Marielle Franco [4] leur a accordé une motion. Celui-ci conserve un bout de la plaque sur le mur de son cabinet comme s’il s’agissait d’un trophée et il a proposé le don d’organe obligatoire des victimes de la police. Le ministre de la Justice propose un ensemble de lois grâce auquel il souhaite légaliser les homicides commis par la police, même dans les cas où il n’y a aucune agression contre elle. Selon cette proposition, la peur ou le cas d’une « agression imminente » seront suffisants pour que l’assassinat d’une personne soit légitimé par l’Etat. Si 1532 personnes ont été assassinées l’an dernier dans l’Etat de Rio de Janeiro, combien vont encore perdre la vie sous les balles des policiers [5] ?

Cela s’appelle un génocide !

Il va falloir beaucoup lutter pour retrouver notre dignité et le droit à la vie dans les favelas. 11 mois se sont écoulés sans Marielle et sans que les groupes criminels armés et les politiques qui ont commandité son meurtre ne soient inculpés. Ana Paula Oliveira, mère de Johnatha, pleure sur ces 11 mois sans Marielle et sur les 5 années passées sans son fils. Elle pleure aussi après avoir vu à la télévision le cri de douleur désespéré de la mère de la petite Jenifer, 11 ans, assassinée à Triagem le 14 février dernier. Chaque 14 du mois est un jour sans fin.

Kátia Cilene, mère de la petite Jenifer Selena Gomes, 11 ans, morte après avoir touchée par des tirs à la poitrine à Triagem, dans la zone nord de Rio de Janeiro | Photo : Fernando Frazão/Agência Brasil

Chaque fois qu’il y a un meurtre dans la favela, les mères dont les enfants ont été assassinés revivent dans leur chair la douleur du génocide. Dona Kelly, l’autre mère de Manguinhos [6], dont le fils de 14 ans a été assassiné, pleure parce qu’elle est déprimée et très malade. Marcia Jacintho a du mal à digérer la nouvelle qui lui annonce qu’elle va devoir affronter un nouveau jury populaire des policiers qui ont tué Hanry, son fils de 16 ans, parce qu’elle a enquêté seule et a réussi à obtenir la condamnation des assassins [7].

Tandis que je m’épanche dans cet article, Irone Santiago, mère de Vitor Santiago, devenu paraplégique lors d’une intrusion de l’Armée dans la favela de Maré en 2014, va subir une deuxième opération pour une rupture d’anévrisme. Tant de douleur ! Les séquelles de l’Etat-assassin sur les corps des familles sont irréversibles. Alors qu’elles luttent pour une réparation, pour la mémoire de leurs enfants et pour que justice soit faite, ces mères se battent aussi pour conserver la santé et rester debout.

Au Fallet, les habitants se sont soulevés face aux exécutions sommaires et se sont mobilisés pour dénoncer l’action létale du BpChoque [8] et du Bope . Quinze nouvelles mères, entourées par une favela dans tous ses états, pleurent la perte de leurs enfants et crient pour dénoncer les violences dont elles ont été victimes lors de l’opération de police, pourtant soutenue par les pouvoirs exécutif et législatif.

Même pour les profanes, la scène du crime montre clairement qu’il s’agit d’une action préméditée au cours de laquelle les jeunes ont été pris au piège et exterminés à courte distance. Une quantité absurde de tirs dans un espace minuscule les a tous exécutés en peu de temps.

Là sont restés les murs détruits par les tirs ainsi qu’une dalle criblée de balles. Et le vide silencieux du génocide et de la peur imposés à des dizaines de familles qui ont vécu de près cette opération sanguinaire. Une fois de plus, la police a fait disparaître la scène du crime qu’elle a commis. Les policiers continuent normalement leur travail dans les rues, ils seront même décorés.

Mais l’association des habitants, qui était comble lors de la visite de la défense publique au Fallet, a montré que la favela va résister, comme elle l’a toujours fait. Et il nous incombe de résister avec elle. Voir d’anciens membres de familles militantes comme Dona Maria Dalva Correia da Silva, Cuca et Monica Cunha venir soutenir les familles des victimes de la tuerie et échanger avec elles réconfort et expériences de lutte est l’une des scènes les plus émouvantes et les plus inspirantes que je garde de cette semaine tragique à Rio.

Les habitants du Fallet dénoncent la violence policière : oui, nous allons lutter ! | Photo : Natasha Néri

Je ne renoncerai jamais et je lutterai aussi longtemps que je vivrai.

*Natasha Neri est journaliste, cinéaste, anthropologue et chercheuse dans les domaines de la justice criminelle et des droits humains. Réalisatrice du documentaire « Compte rendu de Résistance » au côté de Lula Carvalho, elle se consacre à l’étude des homicides pratiqués depuis 10 ans par la police. Elle est co-auteure du livre « Quand la police tue : Homicides par Compte rendus de Résistance à Rio de Janeiro (2001-2011) », Booklink, Rio de Janeiro.

Voir en ligne : Ponte Jornalismo

[1Le Morro do Fallet/Fogueteiro sont situés dans le centre de Rio de Janeiro. L’opération policière du 8 février a été la plus meurtrière des 12 dernières années : 13 personnes ont été assassinées

[2Le mercredi 13 février, 9 personnes ont été tués lors de deux « chacinas » (meurtres de masses) près de la ville de Nova Iguaçu aire métropolitaine de Rio de janeiro « Baixada Fluminense. Cette chacine marque le funèbre anniversaire des 25 ans de la »Chacina da Baixa Fluminense, en mars 2005 au cours de laquelle des policiers militaires ont assassinés 29 personnes : l’acte le plus meurtrier de l’histoire de l’état de Rio de janeiro

[3Triagem est une communauté près du quartier de Benfica, Zone nord de la ville de Rio de janeiro

[4En octobre 2018, le député d’Etat Rodrigo Amorim (PSL, parti de Bolsonaro) a détruit une plaque posée en hommage à la conseillère municipale Marielle Franco, assassinée le 14 mars 2018 à Rio de Janeiro.

[5Voir article de Anne Vigna, Le Monde 4 juin 2019

[6Quartier de la zone nord de la ville de Rio

[8Bataillon de Police de Choc (Rio de Janeiro)

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