Ce n’est pas seulement le modèle néolibéral, mais aussi le modèle brésilien qu’il faut changer (6)

Ainsi l’Etat traverse-t-il la société toute entière, non pas comme un appareil de régulation et de cohésion sociale à travers une loi commune à tous, mais comme un instrument de lien clientéliste des monopoles paternalistes qui en assument la propriété directe, et dont la loi ne s’applique qu’aux « autres »[4]. On comprend au passage pourquoi tous les projets de développement nationaliste fondés sur les nationalisations, l’idée de se réapproprier la dette et de rétablir la souveraineté sur les richesses nationales, n’ont historiquement abouti qu’au renforcement des oligarchies paternalistes sous couvert de populisme, suivi de renégociations ultérieures avec les marchés internationaux. Il en découle que tout déploiement de l’Etat vers un nouveau modèle économique, requiert d’abord un profond changement des formes et des moeurs du pouvoir politique, une démocratisation de la nation ou, autrement dit, une désappropriation de l’Etat...

Démocratie, justice, sécurité : réforme agraire

Il n’est donc pas surprenant que ce soit sur les questions institutionnelles, celles des rapports entre la société et le pouvoir, que depuis l’investiture de Lula, s’accumulent les polarisations les plus porteuses de confrontations politiques et sociales. C’est autour de ces enjeux que l’action gouvernemental et les exigences populaires rencontrent la résistance la plus acharnée, brutale et retorse des oligarchies paternalistes et corporatistes, celles là même qui dominent les majorités parlementaires, qui contrôlent l’appareil judiciaires, les effectifs de la force publique, les gouvernements de la plupart des Etats, les institutions sociales et économiques, les médias... et bien sûr, la terre.

Il s’agit de questions qui touchent aux bases du modèle de domination paternalo-oligarchique brésilien, notamment :

  • la réorganisation de l’administration des Etats et des institutions de la Fédération et l’examen public de leur corruption ;
  • la recomposition et le contrôle démocratique sur le pouvoir judiciaire ;
  • la réorganisation et le contrôle démocratique sur la force publique. La question de la réforme agraire condense, autour de la légitimité du droit foncier, ces trois questions en une seule. Et là, on est loin du consensus parlementaire que le PT a réussi à imposer pour faire accepter sa stratégie économique et la réforme fiscale ou celle des retraites.

Le pouvoir politique réel se ramène aujourd’hui le plus souvent à celui de féodalités clientélistes, parfois familiales, régnant sur des Etats, des ville, ou des monopoles économiques entiers, détournant le bien public à leur gré en monnayant appui ou opposition au pouvoir fédéral sous la devise : « Après moi le déluge ». 30 milliards de dollars ( le montant total de la ligne de crédit obtenu auprès du FMI, on sait à quel prix !) détournés des administrations publiques à travers la banque d’Etat du Parana (Banestado) entre 1996 et 2000 dans un schéma impliquant plus de 400 politiciens et hauts fonctionnaires, découverts à New-York par la Police Fédérale Brésilienne ; 41 millions de dollars détournés du fisc par la seule camarilla familiale du gouvernement de Rio de Janeiro, gelés en Suisse à la demande du Ministère Public ; des Etats entiers placés, en tant que tels, sous enquête fédérale comme celui de l’Espirito Santo... etc. Pour prendre la mesure : le volume de lavage d’argent concernant la corruption politique a dépassé depuis deux ou trois ans celui provenant du trafic de drogues et d’armes, ce qui tend à dire que ce n’est plus le gangstérisme qui peut corrompre le politique mais bien désormais le politique qui prend le contrôle du gangstérisme. C’est la définition d’un narco-Etat.

Vue sous cet angle, la violence urbaine armée et organisée dans les grandes capitales d’Etats prend le tour d’un enjeu politique très lourd de danger. C’est par dizaines de milliers de tués chaque année que la population pauvre en fait les frais. Il est difficile de croire que la vague extrême et spectaculaire de violence armée qui déferle sur Rio et menace Sao Paulo depuis le printemps soit complètement étrangère aux calculs politiciens qui animent la résistance des oligarchies.

Car, en même temps qu’il multiplie les investigations fédérales et les pressions sur la corruption et l’irresponsabilité des administrations politiques, le gouvernement lance une réforme (le SUSP, système unique de sécurité publique) pour retirer la force publique aux « autorités » locales, en placer l’organisation sous la sienne et instituer un contrôle des mouvements démocratiques sur son usage. L’appareil judiciaire et le système pénitentiaire sont la cible d’une réforme d’ensemble de même inspiration. Il ne s’agit pas là d’un débat général autour de textes juridiques plus ou moins conformes à l’esprit de Montesquieu. C’est une lutte politique à fer et à feu, qui met en jeu des secteurs sociaux ou institutionnels groupés autour d’intérêts tangibles. Opération « Banestado », opération « Sucuri », opération « Anaconda », opération « Peste d’Egypte »... Les enquêtes de la police fédérale se succèdent : des dizaines de juges fédéraux et de juridictions d’Etats, des colonels et des hauts commissaires de police, d’ex ou actuels gouverneurs, sénateurs, hauts fonctionnaires, se retrouvent incriminés par le Ministère Public pour trafics, détournements à grande échelle, lavages, assassinats collectifs, mise en place de systèmes d’exécutions extra judiciaires ([5]).

Il serait impossible, dans le cadre d’un tel article, de faire l’analyse d’une année politique marquée par la tension croissante entre le gouvernement et : les administrations politiques, régionales et d’Etats, sur le terrain de la corruption et de l’irresponsabilité criminelle ; l’institution judiciaire, sur la question de la corruption encore, et de l’impunité ; les appareils policiers (militaires et civils), sur les pratiques de corruption toujours, de terreur de masse (exécutions, massacres, torture.), l’insécurité publique, et leurs liens multiples avec le crime organisé. Ces trois cibles sont, bien sûr, interdépendantes, et il faudrait analyser comment la lutte du gouvernement sur ces terrains se répercute, notamment au Parlement, sur les conditions des rapports de forces entre partis politiques. Ce serait le rôle, dans la presse de gauche, d’une attention suivie de l’expérience brésilienne, qui aille au delà des images stéréotypées qu’on y trouve d’ordinaire.

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4) Lire à ce sujet, le remarquable essai de Christian Geffray, « Chroniques de la servitude » (Ed Karthala-Paris 1995), sur les rapports paternalistes dans la culture brésilienne. Christian Geffray était anthropologue à l’ORSTOM.

5) Un échantillon du climat : alertée par les ONG des droits de l’homme et soutenue par le gouvernement, l’ONU mandate une commission officielle qui rend, en septembre son rapport d’enquête, scrupuleux. Le Brésil y est relégué au rang d’Etats comme la Birmanie en matière d’arbitraire, torture, système carcéral, et surtout exécutions extra-judiciaires (plusieurs milliers de cas chaque année !). Le rapport désigne sans détour la police et l’administration judiciaire comme source principale de ces pratiques. L’ONU demande une mission d’inspection de l’appareil judiciaire brésilien. Le gouvernement, le ministère, Lula, acceptent et soutiennent l’ONU. Tollé de la magistrature, de l’Ordre des avocats, du Tribunal suprême, qui appellent au boycott de la mission onusienne, au nom de « l’indépendance nationale », et, pour que tout soit clair, deux témoins importants de l’ONU sont exécutés quelques jours après, par des tueurs.

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