Ce film est un exercice d’empathie et d’écoute. Rencontre avec les co-directeurs de Blocage

À l’occasion de la 15ème édition du festival Brésil en mouvements, l’association Autres Brésils s’est demandé « Où va le Brésil ? » à partir du film Bloqueio / Blocage co-dirigé par Victoria Alvares et Quentin Delaroche, en avant-première en France. Le film est une immersion dans la grève des chauffeurs routiers qui a bloqué le Brésil, cinq mois avant les élections présidentielles. Cette conversation a été conduite par Luc Duffles Aldon et Bia Rodovalho pour Autres Brésils.

Vous dites que ce film n’apporte pas de réponses … Mais qu’elles étaient les questions ?

On vit une séquence et synchronicité de moments historiques au Brésil. Ce film se centre sur une classe démunie de travailleurs et travailleuses qui fait grève pour de meilleurs conditions de travail et de vie. Si ce n’est pas leur première grève (on avait d’ailleurs déjà envie de travailler sur le mouvement des transporteurs routiers), celle-ci est différente. À six semaines des élections présidentielles, la voix de ces travailleurs s’élève pour demander, entre autres, une intervention militaire

Et là ça cloche. Comment ces revendications, de conditions sociales et d’intervention militaire, vont-elles ensemble ? On se demande aussi qu’elles vont être les conséquences de ce mouvement. On peut imaginer un reversement de table provoqué par une intervention militaire ; on peut aussi imaginer un effet de contagion : une grève des ouvriers de Petrobras, des étudiants et ainsi de suite …

Et on se pose toutes ces questions parce que, et les médias hégémoniques et « la gauche », bien que de manière très différente, se distancient du mouvement. Ce positionnement crève l’écran des médias traditionnels par le choix d’images qui sont prises depuis des hélicoptères, de très haut. Ce distancement physique, complétement assumé, va de pair avec des sujets qui insistent sur les conséquences plutôt que sur les raisons de la grève. En ce qui concerne « la gauche », dans un premier temps, il n’y a pas de couverture médiatique. Puis elle commence à considérer que le mouvement est orchestré par les patrons ; il est donc contraire à la cause des travailleurs. Une dispute de narratives qui s’entremêlent pour ostraciser le mouvement.

Notre curiosité nous pousse alors à prendre la voiture pour aller sur un point de blocage. On y va pour écouter au moment où la gauche tourne le dos au mouvement et où les médias hégémoniques le criminalisent.

Et on commence à filmer le jour où Michel Temer annonce qu’il accepte les demandes des transports routiers pour deux mois. [Il irait réduire de 42 centimes le prix du litre de diesel pendant 2 mois ; cela n’était bien sûr pas suffisant].

A quel point « le choix de l’image » et « l’écoute » sont importantes ?

On n’y est pas allé pour faire un film mais pour enregistrer ce moment historique. Et c’est ce que l’on a fait pendant 3 jours, du 7ème au 10ème jour de la grève.
Or, en arrivant, on se rend vite compte que tout le monde est farouchement contre tout ce qui est mainstream. C’est-à-dire, contre les politiques, les syndicats et les médias traditionnels. Et à juste titre, vu qu’ils le leur rendent bien. Donc on a d’abord dû créer un lien de confiance, construit sur la transparence. C’était un défi. Pas de double jeu pour les amadouer, mais une conversation honnête car nous ne sommes pas en faveur de leur revendication d’une intervention militaire, qui, en quelque sorte, nous fait peur.

Ce qui est fascinant, c’est qu’ils ont envie qu’on les écoute. Mais tout est dans la manière dont on écoute ; dans la façon de « chegar junto » - d’être ensemble.
On a aussi passé beaucoup de temps à ne pas filmer, à discuter, à boire un verre, faire des churrascos -barbecues, à partager des moments avec eux.

Vous avez donc dépassé la polarisation ?

Concrètement, on arrive le soir du 6ème jour et on prend un café dans une station-essence avec des travailleurs. Le dialogue s’installe :

  • - Qui êtes-vous ? Vous faites quoi ici ?
  • - Nous travaillons dans l’audiovisuel ; nous pensons que ce que vous faites va marquer l’histoire du Brésil et nous souhaitons enregistrer ce moment avec vous. On a loué une voiture pour venir ici et discuter avec vous…

Le film est un exercice d’empathie et d’écoute. C’est le choix du titre. Au-delà des 350 barrages physiques, c’est une réflexion sur la gauche brésilienne qui est déconnectée et qui n’arrive plus à entendre, à dialoguer avec les bases. Et pas que…
Le film a été présenté aufestival de docuemntaire de Sheffield en Angleterreet le public s’est immédiatement identifié et a participé au débat en reliant les problématiques aux travailleurs qui ont voté pour le Brexit. Et je pense qu’il y a des parallèles avec l’Italie, la Hongrie, les État Unis.

Nous avons écouté, sans dogme : notre société est en train de se construire et se détruit pour mieux se reconstruire. Ce qui est très important, c’est que nous ne venions pas évangéliser ou faire un cours magistral sur l’histoire des luttes ouvrières au Brésil. Et je pense que cette franchise a mis les gens en confiance et ils ont commencé à dire ce qu’ils pensaient et nous pouvions également dire ce que nous pensions aussi ; sans moralisation.

Pour nous, il était clair que nos corps ne sont pas ceux de femmes et d’hommes chauffeurs routiers qui font des “ journées de 40 h” [en continu], loin de leur famille des semaines entières et qui, malgré tout, à la fin du mois n’arrivent pas à payer les factures. Nos corps ont d’autres expériences et donc nous devons apprendre avec eux. Nous devons écouter pourquoi pour eux, il est raisonnable de penser que c’est à travers une intervention militaire, que certain.es souhaitent temporaire, remettre le pays en ordre et dans les conditions d’une réelle expérience de démocratie.

Les dogmes permettent d’enfoncer des portes ouvertes ; mais l’on manque d’humilité face à ces corps qui ont une expérience complètement différente. Et ce blocage existe donc avec une gauche qui attend l’électeur idéal. Cet électeur n’existe pas.

À l’inverse, nous avons aussi enregistré le manque de dialogue avec l’Armée, les pressions psychologiques et finalement la sanction monétaire très violente contre ces travailleurs. Il vous faudra regarder le film pour entendre ces gens qui voteront pour Bolsonaro même s’ils ne sont pas d’accord avec lui.

Comment ça ?

Le film montre le cri de désespoir de cette catégorie et les personnages le disent, avec d’autres mots, à plusieurs reprises. Nous voulions montrer la complexité des opinions. On vous a parlé de la demande d’une intervention militaire mais pas de dictature. En même temps on les entend crier Fora Temer et dire qu’avec Lula cela aurait été déjà résolu. Enfin il y a celles et ceux qui expliquent que Dilma a été retiré du pouvoir par un coup d’État misogyne et qui ne voteraient pas en Cyro Gomes parce qu’elles et ils le trouvaient machiste. Il a des personnes contre le port d’arme, étant elles-mêmes les premières victimes de cette hyper-circulation des armes à feu lors des vols de cargaison.

Il y a aussi l’importance du travail des églises évangéliques, car ce sont elles qui font aujourd’hui, de facto, le travail de connexion avec les bases. Je pense qu’aucun film documentaire sur les questions sociales au Brésil aujourd’hui ne peut évacuer la capillarité des églises évangéliques et ses conséquences dans les comportements politiques/électoraux.

Et en France ?

Quand on est revenu du tournage, nous avons monté le film en une semaine. On s’est immédiatement dit c’est pour « la gauche ». À ce moment-là, c’est un film de festival pour les classes moyennes cinéphiles. Mais ce n’est pas un film pour les conforter en tant que public acquis.


Photo de Bárbara Cabral/CB/DA.Press

On l’a présenté trois semaines avant les élections au 51ème festival de Brasilia de Cinéma Brésilien, et le public a ri. Était-ce un rire nerveux ou dédaigneux ? À trois semaines de l’élection, était-ce un rire d’angoisse, au moment même où la gauche cherchait à « changer la donne ». Le film était donc une provocation plus générale.
C’est notre avant-première en France. Le parallèle avec les gilets jaunes est possible aujourd’hui mais au moment du tournage du film, il n’existait pas. Les gilets jaunes arrivent 6 mois après et cela rend les comparaisons toutes prêtes, périlleuses. Il y a, par-contre, des similarités claires.

La première est ce sentiment d’union mais pas d’unité. Il y a eu aussi une absence de leader et de représentant. Ensuite, les rejets sont similaires, l’outil des réseaux sociaux est utilisé de façon comparable et notre incapacité collective à écouter et comprendre nous mènent à des craintes similaires de récupération par l’extrême droite.

En gros, il y a un malaise social latent dans le monde entier et ce film cherche à débloquer les conversations.

Et on espère qu’il pourra sortir en salle ou à la télé.

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