Source : Repórter Brasil, « Agro nega a crise climática e empurra o Brasil para o colapso, diz Carlos Nobre », par Daniel Camargos, 05 janvier 2026
Traduction : Martina Grasel Maigret
Relecture : Roger Guilloux
Édition : Patrick Piro
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Carlos Nobre, climatologue, chercheur et enseignant, lors de sa participation à la COP30 à Belém ©Tânia Rêgo/Agência Brasil
« L’agrobusiness est négationniste du changement climatique », affirme Carlos Nobre. Dans un entretien exclusif accordé à Repórter Brasil, le chercheur décrit un pays qui s’approche rapidement des « points de non-retour » — ces seuils à partir desquels des écosystèmes peuvent perdre leur capacité de se reconstituer, même après que les actions de destruction sont interrompues. Selon lui, ce risque menace déjà les principaux biomes brésiliens : l’Amazonie, le Cerrado, le Pantanal et la Caatinga [1]
Dans le même temps, explique-t-il, des groupes économiques dotés d’une forte influence politique continuent de miser sur l’expansion de la déforestation, l’ouverture de nouvelles zones d’exploitations pétrolières et sur l’idée que la crise climatique pourrait être contenue sans modifications profondes du modèle de développement du pays.
À 74 ans, Carlos Nobre a une longue carrière scientifique. Ingénieur électronicien formé à l’Institut technologique d’aéronautique (ITA - Brésil) et docteur en météorologie par le Massachusetts Institute of Technology (MIT), il a coordonné l’Expérimentation à grande échelle sur la biosphère-atmosphère en Amazonie (LBA), le plus grand projet scientifique jamais mené dans une forêt tropicale. Il a également participé au premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), publié en 1990.
Dans cet entretien, Carlos Nobre établit un lien entre l’aggravation des risques environnementaux et la réticence de secteurs tels que l’agroindustrie à reconnaître les preuves scientifiques attestant de la gravité de la crise. Selon lui, limiter les politiques publiques à la lutte contre la déforestation illégale, maintenir les autorisations de déforestation légale à grande échelle et autoriser de nouvelles explorations de combustibles fossiles, sont des décisions incompatibles avec la stabilité des biomes et la capacité du pays à faire face à la crise climatique.
Le scientifique fut l’un des premiers à alerter sur le fait que l’Amazonie pourrait franchir un point de non-retour, entrant dans un processus irréversible de dégradation - une prise de position qui, dit-il, a eu un coût politique pour lui.
La dernière fois que la Confédération brésilienne de l’agriculture et de l’élevage (CNA - Confederação da agricultura e pecuária no Brasil) l’a invité à s’adresser au secteur remonte à plus de vingt ans, précisément pour une conférence sur les impacts du changement climatique. Depuis, raconte-t-il, les climatologues ont cessé d’être sollicités, tandis que des voix négationnistes occupent l’espace lors des événements de l’agroindustrie.
Carlos Nobre évalue également les résultats de la COP30 organisée à Belém, et à laquelle il a participé. Il critique l’absence d’engagements clairs pour mettre fin à l’utilisation des combustibles fossiles, remet en cause l’exploration pétrolière à l’embouchure de l’Amazone et plaide pour la déforestation zéro comme condition pour éviter l’effondrement environnemental au Brésil.
Quel bilan tirez-vous de la COP30, notamment au regard de l’absence de « feuille de route » dans le document final ? Et pourquoi, à votre avis, la science peine-t-elle autant à rivaliser avec le lobby des combustibles fossiles, qui a rassemblé près de 1 600 représentants lors de la conférence ?
Nous avons créé un Pavillon de science planétaire — une première dans l’histoire des COP. Une série de documents ont été mis à la disposition des négociateurs. Nous avons clairement indiqué qu’il faut accélérer très fortement la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, environ 75 % des émissions mondiales proviennent encore des combustibles fossiles, surtout du dioxyde de carbone mais aussi du méthane. Nous avons présenté des données montrant les risques auxquels la planète est déjà confrontée : le réchauffement climatique global a atteint 1,5 °C et les événements extrêmes battent des records.
Le Brésil a porté ce diagnostic au cœur de la conférence. Lors du lancement de la présidence de la COP, le président Lula a évoqué deux jalons : mettre fin à tous les types de déforestation d’ici 2030, au Brésil et dans le monde, notamment dans les forêts tropicales et accélérer fortement la fin de l’utilisation des combustibles fossiles.
Malheureusement, il a rencontré une grande résistance. Dans plusieurs pays, le secteur des combustibles fossiles a une forte influence, et on a compté un nombre élevé de ses représentants lors de cette COP. Ce n’est pas une nouveauté : les trois COP précédentes ont eu lieu dans des pays producteurs de combustibles fossiles — Égypte, Émirats arabes unis et Azerbaïdjan.
Protestation contre le pétrole et l’orpaillage lors de la Marche mondiale pour le climat, le 15 novembre 2025 à Belém, lors de la COP30. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil
Dans le document que nous avons remis aux négociateurs, nous avons défendu l’idée que l’utilisation des combustibles fossiles devrait idéalement être ramenée à zéro d’ici 2040, au plus tard d’ici 2045. Cela est directement lié aux objectifs déjà convenus. La COP26 prévoyait une réduction de 43 % des émissions d’ici 2030, de 60 % d’ici 2035 et des émissions nettes nulles d’ici 2050 [2]. Ces chiffres figurent dans les textes, mais le monde ne va pas dans cette direction.
Regardons par exemple l’objectif volontariste de la Chine, qui représente aujourd’hui environ 23 % ou 24 % des émissions mondiales : le pays s’engage à les réduire d’environ 10 % d’ici 2035, c’est très insuffisant.
C’est pourquoi, l’espoir a été frustré de faire de cette COP la plus importante des trente précédentes, au moins aussi importante que celle de Paris, voire plus, précisément pour accélérer la marche vers les objectifs. La conférence n’a pas réussi à avancer au rythme que la science juge nécessaire.
La science est-elle sortie frustrée du résultat de la COP30 ?
C’était la première COP organisée dans une forêt tropicale. Une occasion centrale d’établir le lien entre dérèglement climatique et biodiversité. Le réchauffement détruit la biodiversité de la planète et peut conduire à la sixième extinction de masse de l’histoire de la Terre. Préserver la biodiversité est essentiel pour garantir les services écosystémiques de tous les biomes, en particulier l’absorption du dioxyde de carbone de l’atmosphère.
Pour cette raison, cette COP était attendue comme la plus importante de toutes, mais, malheureusement, elle ne l’a pas été. Le président de la COP reste en fonction jusqu’en octobre 2026, avant le début de la COP31, qui se tiendra en Turquie en partenariat avec l’Australie, et il a déjà déclaré qu’il continuerait à tenter de convaincre les pays d’adopter des objectifs plus ambitieux.
Le président Lula a défendu à de multiples reprises, lors de la COP30, la nécessité d’une « feuille de route » pour la transition climatique, et le Brésil conserve la présidence de la conférence jusqu’à la prochaine COP. Dans le même temps, le gouvernement a avancé dans l’exploration pétrolière à l’embouchure de l’Amazone. Cette dualité compromet-elle le leadership climatique que le Brésil tente d’exercer ?
Un groupe de chercheurs dont je fais partie a été le premier à montrer que le Brésil peut atteindre des émissions nulles dès 2040 — avant même 2050. Nous avons présenté cette étude le 5 novembre dernier à l’Académie brésilienne des sciences, à Rio de Janeiro, puis nous l’avons de nouveau présentée lors de la COP. Il est très clair que le Brésil a les moyens d’y arriver.
Le Brésil fait partie des rares pays où seulement 20 % à 22 % des émissions proviennent des combustibles fossiles. C’est très différent de la plupart des pays européens, des États-Unis et de la Chine, où cette proportion dépasse 70 %. C’est pourquoi le Brésil peut accélérer fortement, atteindre des émissions nettes nulles dès 2040 et se passer des combustibles fossiles. C’est un leadership que le pays est pleinement en mesure d’exercer. Mais cela implique de ne pas ouvrir de nouveaux sites d’exploitations de pétrole, de gaz naturel ou de charbon.
La science est également claire — et c’est ce que nous avons transmis aux négociateurs : même en n’utilisant que les mines de charbon, les champs pétroliers et gaziers déjà existants, sans ouvrir de nouveaux fronts, nous arriverions encore en 2050 à émettre de 9 à 10 milliards de tonnes de CO2 par an. Dans un tel scénario, il serait impossible d’atteindre des émissions nettes nulles, et le réchauffement planétaire dépasserait les 2 °C d’ici 2050, voire 2,5 °C.
C’est pourquoi ce que la science a apporté dans la négociation — et ce que le Brésil a également défendu —, c’est la nécessité d’accélérer et de mettre fin à l’usage des combustibles fossiles. Pour ce faire, il faut fermer progressivement les mines de charbon et les champs pétroliers et gaziers existants. Cela n’a pas de sens, où que ce soit dans le monde, d’ouvrir de nouvelles exploitations.
Manifestation contre l’exploration pétrolière à l’embouchure de l’Amazone, pendant la Marche mondiale pour le climat à Belém. ©Fernando Martinho/Repórter Brasil
Et le cas de l’embouchure de l’Amazone ? Comment cette décision s’inscrit-elle dans le discours climatique du gouvernement ?
L’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) a autorisé la prospection afin de vérifier s’il y a du pétrole. Même si l’on en découvre, il faudra de nombreuses années, plus de cinq ans, avant un début de l’exploitation. Cela signifie que l’on ne commencerait à exploiter que dans la prochaine décennie pour, en théorie, s’arrêter en 2040. Cela n’a aucun sens.
Lors de la COP, le président Lula n’a cessé de défendre la fin de l’utilisation des combustibles fossiles. Dans ce contexte, il n’était pas cohérent que l’Ibama approuve la prospection.
Après la COP, la semaine suivante, le président a publié un décret demandant que les ministères des Mines et de l’Énergie, des Finances, de l’Environnement et de la Transition climatique présentent, dans un délai de 60 jours, une étude montrant comment atteindre des émissions nettes nulles. Cependant, à la fin du document, apparaît l’idée d’utiliser des ressources issues du pétrole pour financer la transition énergétique.
Cela n’a aucun sens, car si le monde entier fait cela, nous dépasserons les 2 degrés de réchauffement d’ici 2050 — ce que nous appelons un écocide.
De plus, aujourd’hui, les énergies renouvelables sont déjà économiquement beaucoup plus avantageuses que les combustibles fossiles. Au Brésil, qui possède un grand potentiel d’énergie solaire et éolienne, le coût de l’électricité produite par le solaire représente environ un tiers, voire un quart du coût de l’électricité produite par des centrales thermoélectriques.
Les énergies renouvelables emploient également quatre fois plus de personnes que la production de la même quantité d’énergie par des centrales thermoélectriques à combustibles fossiles. Ce sont des sources propres, elles n’émettent pas de polluants. Alors que les polluants issus du charbon, du pétrole et du diesel, constituent la principale cause de pollution dans les villes du monde.
Comment dialoguer avec l’agroindustrie qui nie la crise climatique et continue de consommer la forêt ?
C’est une question très difficile — et pas seulement au Brésil. Dans la plupart des pays du monde, l’agroindustrie est politiquement négationniste concernant les changements climatiques. C’est pourquoi ce secteur vote pour des présidents clairement négationnistes, comme cela s’est produit aux États-Unis, au Brésil et en Argentine.
Dans ce contexte, ce que je considère plus important, c’est de convaincre les populations, principalement à travers leurs choix de consommation.
Nous ne pouvons pas laisser l’agroindustrie continuer à détruire. Le Brésil abrite la plus importante biodiversité de la planète ainsi que les plus grandes forêts. Je suis bien plus attaché à la nécessité de convaincre la population, car il est très difficile de convaincre l’agroindustrie, même lorsque des études montrent que le secteur court un risque de pertes économiques considérables en raison d’événements climatiques extrêmes.
« Dans la plupart des pays du monde, l’agrobusiness est négationniste du changement climatique », déclare Carlos Nobre. ©Marizilda Cruppe/Greenpeace
L’an dernier, par exemple, nous avons connu la pire récolte de soja, une méga-sécheresse, qui a affecté l’Amazonie ainsi que le Cerrado. Il serait bien préférable d’opérer une transition vers une agriculture et un élevage qui régénère les milieux. Mais cela ne se produit pas. Au contraire, le secteur fait pression sur le gouvernement fédéral et sur le ministère des Finances pour couvrir ses pertes. C’est cette logique qui prédomine. Le Congrès, fortement soutenu par l’agroindustrie — avec environ 63 % des députés et des sénateurs liés à ce secteur — tente de faire adopter le projet de loi 2159, connu comme le « projet de loi de la Dévastation ».
L’argument selon lequel l’effondrement climatique pourrait rendre leur propre activité impossible ne porte pas ?
La science le leur dit depuis très longtemps et avec une clarté totale mais jusqu’à présent, cela n’a pas fonctionné. Autre point important : mes collègues climatologues et moi ne sommes pas invités à donner des conférences en dehors de notre milieu. À qui l’agroindustrie donne-t-elle la parole ? Aux très rares chercheurs négationnistes que compte le Brésil. Qui prétendent que l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone serait une chose positive, car elle dynamiserait fortement la productivité agricole.
Ces chercheurs négationnistes sont très ignorants. Ils disent que la photosynthèse augmenterait avec un excès de CO₂ dans l’atmosphère, mais lorsque surviennent des vagues de chaleur et des sécheresses extrêmes, ces phénomènes finissent par dominer la productivité. Une sécheresse extrême ne laisse plus d’eau dans les sols, ni pour la photosynthèse, ni pour la croissance des plantes et des pâturages.
Ce sont des questions que les négationnistes choisissent d’ignorer. Pourtant, ils continuent d’être invités. La dernière fois que la Confédération nationale de l’agriculture m’a invité à donner une conférence, c’était il y a 23 ans.
Et quel était le thème de la conférence, vous vous en souvenez ?
Bien sûr : le changement climatique et ses conséquences.
Vous avez probablement dit ce qu’ils ne voulaient pas entendre, n’est-ce pas ?
Oui. J’ai participé au premier rapport du Giec, en 1990, et je disais déjà à l’époque que la température de la planète était plus élevée d’un demi-degré. J’alertais sur le fait que nous ne devrions pas dépasser un degré, car, si cela arrivait, ce serait très grave.
Lorsque nous sommes parvenus à l’Accord de Paris, en 2015, il était déjà clair qu’il n’était plus possible d’en rester à un degré. Nous étions déjà très proches de cette limite. Les scientifiques ont donc commencé à dire qu’il ne fallait pas dépasser 1,5 °C.
Carlos Nobre lors d’une conférence inaugurale pendant la 5e Conférence nationale sur l’environnement. « Mes collègues climatologues et moi, ne sommes pas invités à donner des conférences en dehors de notre milieu ». ©Marcelo Camargo/Agência Brasil
La science le dit avec beaucoup de précision. Malheureusement, la hausse des températures mondiales s’est accélérée plus vite encore que ce que la science elle-même prévoyait. Nous disions que la température atteindrait 1,5 °C après 2040, mais on y est déjà.
Au cours des trois dernières années, 2025 est passée au-dessus de 1,5 °C, et 2023 et 2024 ont été très proches de ce niveau. Jamais le climat n’avait atteint ces niveaux depuis qu’existe la civilisation — soit depuis 10 ou 11 000 ans. Tous les événements extrêmes se sont fortement intensifiés.
C’est une grande préoccupation, car l’agroindustrie ne reconnaît pas ce risque. En général, ce secteur nie faire partie des responsables. De fait, il contribue à environ 20 % à 23 % des émissions mondiales. Et lorsqu’on prend en compte l’usage de combustibles fossiles associé à l’agroindustrie, ce chiffre approche les 30 %.
Le gouvernement brésilien a pour objectif de mettre fin à la déforestation illégale d’ici 2030, quand vous prônez une déforestation zéro. Alors que la législation permet encore une déforestation légale dans des biomes comme le Cerrado et l’Amazonie, pourquoi cette distinction entre « légal » et « illégal » est-elle insuffisante face au risque d’effondrement environnemental ?
L’Amazonie, le Cerrado, le Pantanal et la Caatinga sont au bord du point de non-retour. La Caatinga, par exemple, a déjà avancé de près de 230 000 kilomètres carrés sur le Cerrado. La zone humide permanente du Pantanal a déjà perdu 60 % de sa superficie. L’Amazonie aussi est au bord du point de non-retour. C’est pourquoi nous devons réellement mettre fin à toute la déforestation.
Il est intéressant de noter que, si vous observez les discours du président Lula pendant la COP30, il a parlé de « mettre fin à la déforestation » sur toute la planète, pas seulement au Brésil. Il n’a pas utilisé le mot « illégale ».
J’ai assisté à une session des négociateurs où le vice-président Geraldo Alckmin faisait un discours. Il parlait de « réduire à zéro la déforestation illégale ». Mais l’Amazonie est le biome où la marge légale de déforestation est la plus faible, jusqu’à 20 %. Malgré cela, même ces 20 % ne peuvent pas être déboisés.
Dans le Cerrado, la situation est encore plus grave. La majeure partie du biome peut subir jusqu’à 80 % de déforestation légale. Dans la zone de transition entre le Cerrado et l’Amazonie, ce pourcentage atteint 65 %. Cela signifie que si, en 20 ou 30 ans, l’agroindustrie déboise 80 % du Cerrado, ce biome va tendre vers une Caatinga — un Cerrado semi-aride.
C’est donc inacceptable. Nous avons besoin d’une politique de déforestation zéro pour éviter les points de non-retour. Il faut également restaurer une grande partie du territoire. Nous opérer une transition sur plus de 2 millions de kilomètres carrés actuellement consacrés à l’élevage bovin, dont plus de 50 % sont fortement dégradés.
Ce que nous devons espérer, c’est que ces sujets touchent la population brésilienne et que lors des élections générales de 2026 ne soient pas élus des politiciens négationnistes. Nous devons réduire drastiquement le nombre d’élus négationnistes et populistes afin que le Congrès adopte ce dont le Brésil a réellement besoin : une loi pour mettre fin à toutes les formes de déforestation.








