Brigade Alter do Chão inculpée : halo sur une enquête précipitée

 | Par Hannah Paris

Le 18 décembre la Police civile de l’Etat du Para a mis en accusation les quatre membres de la Brigade Alter do Chão ainsi que Ronnis Repolho Blair, connu comme « Cebola » proche de l’ONG.

Dans le projet Aliança (réseau d’avocats de défense solidaires) exprime officiellement sa surprise :

« La nouvelle de la mise en accusation des membres de la Brigade d’Alter do Chao surprend la défense et constitue une énorme injustice. L’enquête a été close de manière précipitée, sans l’expertise technique, actuellement menée par la Police Fédérale, portant sur les circonstances du déclenchement des incendies. Il n’a pas été tenu compte de la demande d’auditions de témoins présentée par la défense il y a plus de deux semaines. Cette précipitation est contraire à l’analyse correcte des faits. L’enquête se base sur des éléments purement spéculatifs et ne contient aucune preuve contre ceux qui consacrent volontairement leurs vies à la lutte contre les incendies en Amazonie ».

L’accusation a été transmise le 19 décembre au bureau du Procureur général.
Celui-ci ne reprendra ses activités que le 7 janvier.

Nous vous proposons un compte rendu proposé par Hannah Paris qui suit de près l’évolution de cette enquête qui incrimine des pompiers volontaires en Amazonie brésilienne. Dernières modifications apportées le 18/12/2019.

Qui n’a pas en mémoire les gigantesques incendies qui ont dévasté une partie de la forêt amazonienne l’été 2019 ?

Retour sur cette "affaire kafkaienne" _ Adrianna Carvalho, 7 décembre, Reporterre

Qui ne s’en est ému, voire n’en a été bouleversé ? Le « poumon de la planète » partait en fumée...tandis que le président brésilien, tout en demeurant longtemps passif devant cette destruction [1], désignait des coupables : les ONG environnementalistes qu’il accusa d’avoir provoqué ces incendies afin de capter des fonds [2].

L’absurdité de cette accusation provoqua d’innombrables réactions et protestations rétablissant la vérité sur les causes de ces incendies : des propriétaires terriens font mettre le feu à la forêt– souvent après un préalable abattage des grands arbres- afin de mettre en culture les terres pour y faire ensuite paître du bétail ou y planter du soja pour l’exportation. L’élimination de la forêt peut aussi permettre d’accéder aux richesses du sous-sol. Si ces incendies sont déclenchés chaque année à la même saison,ils ont été en 2019 d’une ampleur particulière, attribuée par beaucoup au blanc-seing donné par le président du Brésil à ses partisans qui constituent le puissant lobby de l’agro-industrie sur-représenté à la chambre des députés. Jair Bolsonaro, au cours de sa campagne électorale, avait promis que l’Amazonie s’ouvrirait à l’agro-industrie.

Ayant accédé au pouvoir, il réalise ses promesses de campagne. Il s’insurge contre le fait qu’une partie importante du territoire national soit occupée par une infime minorité de la population constituée par les peuples autochtones et s’emploie à remédier à cette situation. Son gouvernement autorise des centaines de nouveaux produits agro-toxiques dont nombre sont interdits en Europe et aux Etats Unis [3]

Pour mesurer à quel point ses partisans se sentent galvanisés, un exemple suffit : dans le sud-est de l’Etat du Para, des propriétaires terriens, des chefs d’entreprise puissants choisissent un jour pour déclencher en même temps de multiples incendies : c’est « le Jour du feu », les 10 et 11 août 2019, en toute impunité [4].

En 2018 une brigade de pompiers volontaire se forme à Alter do Chão,

Dans ce même Etat du Para (deux fois plus grand que la France), a été créée en 2018 une Brigade de pompiers volontaires dans la localité de Alter do Chão, grâce à l’antenne municipale du Ministère de l’environnement affectée à la commune voisine de Belterra et à l’appui des Pompiers Militaires et de la Défense civile de Santarem qui ont assuré la formation de la Brigade.

La localité d’Alter do Chao fait partie de la ville de Santarém. À l’année, y vivent moins de 7 000 personnes et chaque année ce sont 60 000 touristes qui visitent la localité. Sur ce site, la brigade de volontaires définit ainsi sa mission : « La Brigade est un groupe indépendant de volontaires qui a pour objectif de protéger la forêt et les habitants d’Alter do Chao ». Elle est l’un des projets de l’Instituto Aquifero Alter do Chao (IAA), organisation locale de la société civile à but non lucratif qui a pour vocation principale la sensibilisation à la protection de la nature et l’éducation à l’environnement. La toute jeune Brigade intervient à partir de 2018 sur des incendies localisés, accidentels ou provoqués par des négligences -tel l’incendie d’une décharge clandestine qui s’étend au-delà du dépôt d’ordures et menace des maisons-.

Les pompiers volontaires de la première promotion décident d’assurer la formation d’un nouveau groupe : ils parviennent à l’organiser en août 2019 et font sur leur site un appel de fonds afin de couvrir les frais de cette formation. La collecte porte ses fruits, d’autant que le public est sensibilisé au thème de la lutte contre les incendies en Amazonie, et elle permet, au delà du strict coût de la formation, de commencer à acquérir du matériel afin d’intervenir avec plus d’efficacité. La formation est à nouveau assurée par les pompiers militaires et la Brigade s’augmente de 11 nouveaux membres dont cinq femmes . Mission accomplie : agrandir la Brigade, parvenir à s’équiper, même si c’est encore trop peu, être donc mieux en mesure de participer à la protection et à la préservation de la forêt.

Le baptême du feu ne s’est pas fait attendre ! Les jeunes volontaires de la Brigade de pompiers premiers sont les premiers présents, le 14 septembre lorsqu’un incendie se déclenche dans l’Aire de Protection Environnemental (APA, en portugais) d’Alter do Chao. Ils interviennent pour la première fois sur un incendie d’une telle ampleur, alors que le vent souffle fortement et qu’on espère en vain une pluie qui ne vient pas en ce début de saison sèche.

Les volontaires affrontent d’abord seuls le feu et leurs moyens sont très insuffisants. Alors que l’incendie menace des habitations, le corps des pompiers vient à la rescousse depuis Santarém et l’Armée est également envoyée en renfort. Dans l’après-midi du 16 septembre, un hélicoptère vient renforcer ce combat en déversant à plusieurs reprises sur l’incendie de l’eau tirée du Tapajos. D’autres foyers se déclenchent vers Pindobal, village voisin. 1170 hectares de savane et de forêt sont détruits. Les incendies sont finalement contrôlés puis éteints au bout de quatre jours. Le maire de Santarem se félicite de l’opération qui a été menée. Sur place, les habitants d’Alter do Chao multiplient les expressions de reconnaissance aux pompiers volontaire, rendant hommage à leur courage et à leur dévouement.

Une enquête est diligentée pour déterminer les causes des incendies. Nombreux sont les habitants qui sont convaincus que les feux sont d’origine criminelle, allumés intentionnellement par des « accapareurs » : des personnes qui utilisent des titres de propriété falsifiés pour s’emparer de terres, pratique illégale courante au Brésil. L’un d’entre eux est même nommément désigné dans un article écrit par une habitante d’Alter do Chao et publié sur le journal électronique local « o Boto ». On apprendra plus tard -début décembre- que le maire de Santarem, Nelio Aguilar, avait adressé le 15 septembre un message vocal au gouverneur de l’Etat du Para lui signalant que l’APA constituait une zone d’invasion et que l’incendie pouvait avoir été provoqué par ces accapareurs qui veulent ensuite lotifier les terrains et les vendre.

Le grand nombre de départs de feu et d’autres détails ont été suffisant pour que les membres les plus « chevronnés » de la Brigade Alter do Chão offrent de collaborer à l’enquête et remettent à la police tous les éléments dont ils disposent.

Politique de criminalisation des ONGs - les pompiers volontaires inculpés

A l’issue de deux mois d’enquête, le matin du 26 novembre, la police civile vient arrêter à leurs domiciles...quatre volontaires ! Sept autres mandats d’arrêt ou de perquisition ont été lancés. C’est la stupeur. Les pompiers volontaires sont accusés d’avoir mis intentionnellement le feu, dans le but d’obtenir des fonds pour la Brigade et d’avoir en outre détourné la plus grande partie de ces fonds. La Police civile affirme qu’ils auraient vendu 40 photos à WWF-Brésil qui aurait remis à la Brigade un don de 500 000 reais (environ 120 000 euros) de la part de l’acteur Leonardo diCaprio. Les quatre jeunes hommes Daniel Gutierrez Govino, João Victor Pereira Romano, Gustavo de Almeida Fernandes et Marcelo Aron Cwerver sont incarcérés, en prison on leur rase le crâne (ce qui constitue une violation de la constitution).

Dans le cadre de la même enquête, le siège de l’ ONG « Saude e Alegria » (« Santé et Joie »), où travaille l’un des quatre pompiers, a été perquisitionné et du matériel informatique saisi.

La Brigade rend immédiatement publique une note :

«  Nous sommes sous le choc avec l’emprisonnement de personnes qui ne font que consacrer une partie de leur vie à la protection de la communauté, mais nous sommes certains que, quelle que soit l’accusation, elle sera levée et l’innocence de la Brigade et de ses membres sera reconnue comme il se doit. » Plus tard l’un des quatre déclarera : « c’est atterrant d’être soupçonnés d’un crime environnemental quand nous faisons tout pour protéger la nature, et cela depuis longtemps. C’est révoltant d’être emprisonnés pour une chose qui est totalement à l’opposé de ce en quoi nous croyons ! »

L’audience a eu lieu le lendemain de l’arrestation. Les volontaires et les avocats espéraient que leur libération serait décidée. Mais le juge du tribunal de première instance de Santarem, Alexandre Rizzi, à qui l’affaire a été confiée, décide leur maintien en détention. La demande d’Habeas Corpus présentée par les avocats a été rejetée. Les épouses n’avaient même pas été admises -soit disant faute de place dans la salle !-. Cette seconde nuit en prison est angoissante [5].

La Police civile a présenté des fragments de conversations téléphoniques et des images censés constituer des preuves. Les avocats démontrent qu’elles n’ont aucune crédibilité. Wlandre Leal, qui défend deux des prisonniers, déclare : « ces « preuves supposées » sont des images de combat contre l’incendie publiées dans les réseaux sociaux des pompiers pour illustrer leur travail » [6]. A l’argument de la Police qui affirme que le fait que les pompiers soient arrivés les premiers sur les lieux de l’incendie constitue une preuve de leur culpabilité, l’avocat répond qu’il est « pleinement justifié » qu’ils arrivent avant le corps des pompiers puisqu’ils constituent précisément la « ligne de front » dans la région d’Alter do Chao, alors que les pompiers sont basés à Santarem, à une trentaine de kilomètres.

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En dehors de la salle d’audience, les éléments de l’accusation sont rapidement battus en brêche. WWF-Brésil fait une déclaration officielle qui dément la version de la Police civile. Cette ONG, implantée depuis plus de vingt ans au Brésil et dont l’un des fronts est le combat contre la déforestation de l’Amazonie, rétablit la vérité : elle a accordé un financement de 70 000 reais pour l’équipement de la Brigade, à travers un contrat de partenariat technique et financier passé avec l’Instituto Aquifero Alter do Chao.

« Saude e Alegria » réagit également : fondée en 1987, cette ONG apporte depuis 31 ans des soins médicaux aux communautés de la région du Tapajos et de l’Arapiuns et développe des projets de développement communautaire soutenable. Elle est l’une des plus respectées de la région et a gagné plusieurs prix récompensant son action en Amazonie ; elle fait partie du réseau national des entrepreneurs socio-environnementalistes et vient de gagner un prix qui la classe parmi les meilleures ONG du Brésil. Le jour même, son fondateur et actuel coordinateur Caetano Scannavino proteste énergiquement contre la brutalité de la Police civile lors de la perquisition dans ses locaux et affirme sa conviction de l’innocence des membres de la Brigade Alter do Chão [7].

Amnesty International s’intéresse au cas des prisonniers en manifestant son inquiétude  : « il n’y a pour le moment aucune information sur l’enquête et sur les procédures adoptées par les autorités contre les accusés qui justifie la décision de les emprisonner...Il est lamentable que, le jour même où nous rendons publique une enquête, basée sur l’analyse de données officielles et d’informations publiques, d’éléments rassemblés sur le terrain et dans des entretiens avec des serviteurs publics, des leaders indigènes et des communautés traditionnelles, enquête qui prouve que l’élevage est cause de la déforestation et des incendies en Amazonie, ces emprisonnements aient lieu sans aucune transparence et sans information officielle sur les procédures adoptées par les autorités » a déclaré la directrice exécutive d’Amnesty Brésil, Jurema Werneck [8].

Trente associations de la région de Santarem, dont l’Association Iwipuraga du peuple indigène Borari  [9] ont affirmé leur solidarité avec les prisonniers  : « Nous connaissons le sérieux du travail et l’honnêteté de nos pompiers. Nous considérons que ces accusations font partie d’une stratégie visant à démoraliser et criminaliser les ONGs et les mouvements sociaux en les calomniant. Notre territoire subit une énorme pression du fait de la spéculation immobilière qui foule aux pieds les droits des peuples autochtones et les plans de développement soutenable pour la région. Les ONGs, les mouvements sociaux et les propres habitants joignent leurs forces dans la résistance. »

Une pétition en défense des pompiers lancée dès leur arrestation sur change.org a recueilli près de 15000 signatures en moins de deux jours.

Le 27 novembre, le bureau du Procureur général de Santarem a demandé l’accès intégral au dossier d’accusation à la Police Civile. En parallèle, la Police Fédérale enquête sur ce même l’incendie de l’APA d’Alter do Chao depuis septembre. Le bureau du Procureur précise qu’aucun élément de cette enquête ne permet d’incriminer les pompiers ou toute autre institution de la société civile. Il déclare qu’au contraire les enquêtes menées sur ce thème depuis 2015 par la Police fédérale tendent à incriminer les « accapareurs » et la spéculation immobilière comme causes de la dégradation environnementale à Alter do Chao. « S’agissant d’une des stations balnéaires les plus renommées du pays, la région est l’objet de la convoitise des industries touristique et immobilière et souffre de la pression de l’invasion des terres publiques » conclut la déclaration du bureau du Procureur général.

Le 28 novembre, le gouverneur de l’Etat du Para, Helder Barbalho, prend la décision de retirer l’enquête au Commissariat spécialisé dans les conflits agraires de Santarém qui en était chargé et de la confier au Commissaire spécialisé dans le thème de l’environnement, W. Freire, en déclarant : « personne n’est au-dessus de la loi, mais personne ne peut non plus être victime de jugement pré-établi ni voir limité son droit à se défendre ». Il exprime son souci que l’enquête soit menée de la manière la plus rapide et la plus transparente possible.

Le juge Rizzi, revenant précipitamment sur sa décision de la veille, décide alors de mettre les quatre détenus en liberté provisoire, arguant que ceux-ci ont une « résidence fixe et des occupations licites » (ils sont vidéaste, producteur d’audio-visuel, guide, entrepreneur touristique), qu’aucun d’entre eux n’a d’antécédents criminels, qu’ils ont de surcroît déjà été entendus et qu’aucun fait nouveau ne rend indispensable leur maintien en prison. Mais il prend les dispositions suivantes : les pompiers volontaires devront comparaître chaque mois, remettre leurs passeports et se trouver à leurs domiciles chaque nuit de 21 h à 6 heures. Leurs téléphones, caméras, appareils photo, portables demeurent saisis. Les quatre accusés sortent de prison dans l’après-midi, accueillis par leurs familles dans l’émotion.

Il est clair que la décision du gouverneur, qui a par ailleurs été ministre du gouvernement de Dilma Rousseff, est motivée par le mouvement d’indignation et de solidarité qui entoure les pompiers volontaires, par le prestige dont jouit « Saude e Alegria » et par l’intervention courageuse du bureau du Procureur général. L’incarcération des quatre jeunes gens risquait de tourner au scandale, national et international. Au soir du 30 novembre, la pétition de change.org dépassait les 30 000 signatures.

Surenchère d’absurdité : "J’accuse Leonardo DiCaprio"

Bien que les pompiers ne se départissent jamais d’une extrême prudence dans leurs propos, en conférence de presse ou dans des interviews, et qu’ils affirment faire confiance à la justice, l’affaire a pris d’emblée, sans qu’ils l’aient cherché ni le souhaitent, un tour nettement politique. Le président Bolsonaro, le jeudi 28 novembre, a repris mot pour mot les accusations émises par la Police civile, s’en prenant au WWF et à Leonardo DiCaprio : « quel type ! Il paie des ONGs pour incendier l’Amazonie ! » [10]

Le même jour, le député du PT (Parti des Travailleurs de l’ex-président Lula), Airton Falero, a déclaré sans ambages devant la Commission de l’Environnement et du Développement durable de la Chambre des députés que l’accusation contre la Brigade était un montage destiné à justifier la thèse du président Bolsonaro selon lequel les ONG sont les coupables des incendies en Amazonie. Il a conclu : « la farce commence à être démontée ». D’autres députés de l’opposition sont également montés au créneau.

Les différentes Commission de Droits humains sont saisis

Le 29 novembre, plus de quarante organisations se retrouvent à Brasilia pour la 43ème Réunion des Hautes Autorités des Droits humains du MERCOSUR. Elles dénoncent le manque de transparence de l’enquête et la violation flagrante des droits fondamentaux des volontaires. « Dans un contexte de restriction de l’espace civique et démocratique, de criminalisation de la société civile organisée et de violation des libertés civiles au Brésil », elles appellent les institutions internationales à manifester leur soutien.

Une Commission composée de quatre membres du Conseil national des Droits de l’Homme (CNDH) s’est rendue sur place du 2 au 4 décembre afin d’établir si les droits humains des pompiers volontaires ont été violés : elle a entendu les pompiers, « Saude e Alegria », les policiers en charge de l’opération « Fogo do Sairé », le bureau du Procureur général, le juge et le maire de Santarem.

Le 3 Décembre, Eneida Guimaraes, à la tête de cette commission, déclare « notre préoccupation est qu’il commence à exister une mise en scène pour criminaliser les mouvements sociaux et les organisations sociales de la région qui sont les plus proches du peuple et l’encouragent à défendre ses droits  » a déclaré la conseillère du CNDH [11].

Cette affaire prend une telle ampleur qu’un appel a été adressé le 11 décembre par cinq associations brésiliennes de Droits humians au Haut Commissariat des Droits de l’Homme de l’ONU et à la Commission Internationale des Droits de l’Homme (CIDH) leur demandant d’ accompagner le cas des volontaires d’Alter do Chao et de l’ONG « Saude e Alegria » [12]. Ce document dénonce « une tentative de criminaliser des personnes et des organisations qui agissent notoirement dans la préservation de l’environnement en Amazonie brésilienne ». Il a été remis en mains propres à Baskut Tuncak, rapporteur spécial de l’ONU, déjà impressionné au cours de son actuelle mission au Brésil par l’assassinat de deux leaders indigènes du peuple Guajajara.

Le 12 décembre, le Conseil National des Droits Humains, sur la base du rapport remis par la mission menée sur place du 2 au 4 décembre, émet publiquement des « recommandations urgentes à la Police civile, au bureau du Procureur général du Para, à la Mairie de Santarem et au gouverneur du Para ». Elle y critique notamment l’arbitraire qui marque l’enquête, la violence avec laquelle les arrestations ont été menées et la prise abusive de matériel des pompiers et de « Saude e Alegria ». Parmi ses recommandations, elle enjoint au bureau du Procureur général d’exercer un contrôle effectif sur l’activité de la police.

Pour Beto Vasconcelos, avocat du projet Aliança -réseau d’avocats et de défenseurs publics créé en septembre 2019 pour défendre des cas concrets et emblématiques de viol des libertés et des droits fondamentaux-, les accusations n’ont aucun fondement et l’arrestation des pompiers a été injuste et arbitraire : « les pompiers sont connus pour leur action pour la défense de l’environnement et pour leur lutte contre les incendies, les habitants de la région le savent bien ! »

Augusto de Arruda Botelho, fondateur de l’ « Institut de défense du droit à la défense », avocat de deux des membres, n’a non plus aucun doute sur le cadre dans lequel s’inscrit leur cas : l’accusation portée contre eux est « divorcée de la réalité », l’interprétation faite par la police de leurs conversations téléphoniques est risible. « Il s’agit d’une accusation de caractère idéologique, relevant d’une claire tentative de criminaliser les associations de la société civile. Les conservateurs et les fascistes sont sortis de l’armoire, parce qu’ils sentent qu’ils ont un appui institutionnel. Cela impacte tout : la police, la justice, les médias... »

Le 2 décembre, douze procureurs de l’Etat du Para avaient demandé que l’affaire soit confiée à la Justice fédérale et l’enquête menée par la Police fédérale, du fait que les terres qui ont été incendiées font partie de l’APA, donc sont des terres publiques. Le juge Rizzi rend sa décision le 13 décembre : c’est de la justice du Para que cette affaire continuera à relever. Il n’a donc pas accédé à la demande du bureau du Procureur général, ce qui est défavorable aux accusés : le transfert au niveau national aurait facilité une plus grande objectivité des autorités policière et judiciaire.

La mobilisation des institutions qui défendent les Droits Humains s’intensifie

Ce même jour, dix ONGs, dont WWF-Brésil, « Saude e Alegria » et l’Observatoire du climat, ont tenu une vidéo-conférence où elles ont dénoncé ce qu’elles considèrent Être une « escalade autoritaire » du gouvernement de Bolsonaro contre les mouvements sociaux.

Carlos Rittl, secrétaire-exécutif de l’ Observatoire du climat, considère que le gouvernement a choisi le secteur de la défense de l’environnement comme laboratoire pour expérimenter des mesures autoritaires.

Mauricio Voivodic, directeur exécutif de WWF-Brésil, partage cet avis : « Ce que nous voyons ces derniers jours n’est pas un fait isolé. Cela fait partie d’un plan annoncé depuis la campagne électorale...devenu un message fréquent non seulement dans le discours mais dans des actions concrètes. L’heure est venue que nous, comme société, disions que nous refusons de continuer sur cette voie ».

Le coordinateur de « Saude e Alegria » espère lui que l’innocence des pompiers soit reconnue et demande au président Bolsonaro de modérer ses propos. « Je demande justice pour garantir notre sécurité : la mienne, celle de ma famille, celle des pompiers volontaires et de leurs familles...nous ne voulons plus voir le sang couler en Amazonie ».

L’Association Brésilienne des ONGs (Abong) déclare : « De l’affirmation irresponsable du président de la République accusant les ONGs d’incendier l’Amazonie à l’action policière et médiatique qui cherche à criminaliser « Saude e Alegria » , il y a une stratégie construite pour discréditer la société civile ».

Un message des membres de la Brigade Alter do Chão a été lu au cours de cette conférence : « Nous avons été accusés injustement après une enquête truffée d’erreurs, de déductions précipitées, de preuves inconsistantes et de fausses appréciations, emprisonnés et traités en criminels... Après deux jours et trois nuits de prison, nous ne sommes pas encore libres. Nous restons prisonniers de la peur, de l’incertitude devant ce qui peut se passer et indignés d’être accusés précisément dans ce qui est le plus précieux et le plus important pour nous : la défense de la forêt, la défense de l’environnement, la défense de la vie ».

L’évêque du Xingu, Dom Erwin Kräutler, interviewé à l’occasion de la tenue à Altamira la rencontre « Amazonie, centre du monde »répond à une question sur l’emprisonnement des pompiers volontaires et sur les propos du président : «  c’est arbitraire, c’est injuste, cela n’a ni base ni fondement. Quand on accuse, il faut avoir des faits établis : il n’y en a aucun. Il est inacceptable qu’un président de la République parle de cette façon, sans preuve. » [13] Il ajoute qu’il « y a deux manières de voir l’Amazonie. L’une est (qu’elle est un territoire) la vie : pour les peuples qui l’habitent et aussi pour la faune et la flore. L’autre est l’extractivisme... c’est celle du gouvernement : il veut ouvrir l’Amazonie aux entreprises nationales et multinationales, ce qui signifie la raser. Cette vision ne prend pas en compte les générations futures ». [14]

Du 17 au 19 novembre 2019 s’est déroulée à Altamira (Etat du Pará, Brésil) la rencontre « Amazonie, centre du monde », où ont eu lieu des débats, des manifestations culturelles et des cercles de conversation. Plus de 300 personnes – peuples indigènes, populations riveraines, agriculteurs, quilombolas, jeunes militants climatiques, représentants de mouvements sociaux et de la communauté scientifique – se sont réunies à l’Université Fédérale du Pará (UFPA) pour sceller un engagement en défense de l’Amazonie. Voici le manifeste traduit par Autres Brésils

Pour la société civile, s’agit d’abord de défendre ses membres, accusés sans preuves à charge part une enquête précipitée. Plus encore, de protéger l’intégrité et la vie des pompiers volontaires et de leurs familles qui sont l’objet de menaces [15] suffisamment graves pour que les avocats aient obtenu pour eux le droit de quitter temporairement Alter do Chao pour Sao Paulo, où résident leurs familles.

Par ailleurs, l’accusation contre les pompiers volontaires sert un pouvoir qui veut criminaliser la société civile, jeter le discrédit sur les organisations sociales, démoraliser celles et ceux qui luttent pour la protection de l’Amazonie et des peuples qui l’habitent. Début décembre, le président s’est vanté du « bon travail » accompli par la police en arrêtant les pompiers volontaires [16]. Les arrestations des jeunes pompiers ont en effet été célébrées, outre le président de la République, par deux de ses ministres : Ricardo Salles (environnement) et Abraham Weintraub (éducation). Les participants à la conférence rappellent qu’une semaine avant son élection, Bolsonaro en campagne avait promis de « combattre l’activisme ». Cette affaire est d’emblée devenue emblématique pour le gouvernement brésilien pour étayer sa thèse de la culpabilité des ONG environnementalistes.

Mais l’arrestation des quatre membres de la Brigade Alter do Chão a scandalisé des dizaines de milliers de personnes. Le traitement dont ils sont victimes a permis que se mobilisent les défenseurs de l’Amazonie et que le plan des autorités soit dévoilé. Il peut contribuer à renforcer la résistance [17]. L’affaire est donc tout aussi emblématique pour les organisations de la société civile brésilienne.

L’issue de l’affaire de la Brigade Alter do Chão est on ne peut plus incertaine. Le rapport de forces qui s’établira entre d’une part le gouvernement et les forces qui l’appuient est un facteur d’imprévisibilité. La société civile, notamment celle qui défend l’environnement et des droits humains, voit se jouer sa capacité à maintenir un espace de protection des droits et des libertés fondamentales.

[1Cette passivité provoqua l’alarme et les critiques de la communauté internationale -on se souvient de la réunion du G7 à Biarritz marquée par l’appel du président français à se substituer à un gouvernement ouvertement défaillant, ce qui provoqua des échanges très vifs entre les deux présidents.

[2Le 21 août, Bolsonaro déclarait sur Facebook : « tout indique que des ONG vont en Amazonie pour mettre le feu à la forêt »

[3Selon Guy Pichard, le consommateur européen pourrait regarder cela de loin, se pensant à l’abri derrière les normes sanitaires plus restrictives de son continent. En fait, cela nous concerne aussi directement. dans Basta ! 2 Juillet 2019 Comment des pesticides interdits en Europe se retrouvent dans nos jus, notre café et nos assiettes via le Brésil.

[4incendie relaté par la Folha de São Paulo du 23 août faisant référence aux propriétaires terriens, des exploitants de bois et des chefs d’entreprise parmi les plus notoires de Novo Progresso, la principale ville de la région. Le CheckNewsde Libé 27/08/2019 revient sur cette révélation

[5Une deuxième note est publiéesignalant que , la prison est irrégulière. Les pompiers volontaires ont été directement emmenées en prison et se sont fait raser les cheveux, alors que, selon la loi, ils devraient être détenues au poste de police et leur intégrité physique aurait dû être respectée.

[6Des photos ont aussi été publiées sur Youtube montrant des membres de la Brigade mettant le feu à de la végétation et pourraient être utilisées comme preuves de leur crime ! Or il ne peut s’agir que d’images correspondant à un exercice de feu au cours d’un entraînement, ou au recours à la tactique bien connue du contre-feu ; dans un cas comme dans l’autre, sont présents les instructeurs pompiers professionnels qui encadrent les pompiers volontaires.

[7Le coordinateur de « Saude e Alegria », C. Scannavino, s’est plaint dès le 26 de la manière dont la police est intervenue dans les locaux de cette ONG : armée de mitraillettes, menaçante, sans ordre judiciaire et avec un mandat d’arrêt non conforme au droit. L’ONG a vécu « une matinée de terreur » « Nous sommes préoccupés parce que notre équipe travaille nuit et jour dans les communautés, ne ménage jamais sa peine avec le bateau-hôpital...En 31 ans d’existence, ce matin a été le plus triste moment de notre histoire » C. Scannavino a évoqué les pompiers volontaires : « je les connais personnellement et ce sont des personnes en qui j’ai toujours eu confiance, de bonnes personnes, qui se sont portées volontaires pour monter un front pour joindre leurs forces à celles de l’Etat dans la lutte contre les incendies de forêt... Ce serait une légèreté de ma part d’incriminer tel ou tel, mais ces derniers temps on se trouve de toute évidence dans une situation de tentative de criminaliser les ONGs et le mouvement écologiste ». (propos relatés par Cristiane Sampaio pour Brasil de Fato du 26 novembre)

[8propos cités par C.Sampaio

[9le peuple Borari est le peuple indigène qui vivait sur le site d’Alter do Chao à l’arrivée des colonisateurs portugais. Ce peuple revendique en vain depuis plus de dix ans la démarcation de son territoire. Il connaît actuellement un essor culturel sans précédent.

[10C’est comme ça que l’affaire gagne le plus d’ampleur dans les médias francophones. Â l’orgibe, un tweet du président d’extrême-droite : « j’ai déclaré en octobre -NdL il se trompe, c’était en août- que beaucoup d’incendies étaient dûs aux ONGs. Maintenant la police du Para a arrêté quelques suspects pour ce crime ». Il affirme que WWW-Brésil a payé la Brigade pour prendre des photos des feux de la forêt amazonienne, « alors, qu’a t-elle fait ? Qu’est-ce qui est le plus simple ?Mettre le feu, prendre des photos, faire des vidéos » ; « Le WWW-Brésil fait campagne contre le Brésil, il contacte Leonardo diCaprio qui donne 500 000 reais. Une partie a été remise à ceux qui ont mis le feu. Leonardo diCaprio, vous contribuez aux incendies de l’Amazonie ! »)

[11Lors de l’émission télévisée sur GLOBO elle ajoute : « notre mission est de comprendre ce qui se passe ici à Santarem en relation avec l’emprisonnement des quatre pompiers » du fait du doute quant aux preuves avancées à charge des pompiers et du viol de leurs droits dans « la manière dont ces jeunes ont été exposés comme s’ils étaient coupables », dans leur incarcération et aussi au cours de l’enquête. Le 3 décembre sur GLOBO TV https://globoplay.globo.com/v/8135471

[12Document présenté le 11 décembre par Artigo 19, Centro pela Justiça e o Direito Internacional (CEJIL), Conectas Direitos Humanos, Justiça Global e Terra de Direitos : « depuis l’élection présidentielle de 2018, les organisations de la société civile brésilienne subissent des attaques systématiques, dans un processus de démoralisation et de criminalisation qui met en péril les droits fondamentaux d’association, de liberté d’expression, du droit à la défense et le principe de la présomption d’innocence » : disponible en anglais et portugais sur le site de Terra de Direitos.

[13Cet évêque est une figure éminente de la Théologie de la Libération. Protecteur des peuples amazoniens, il a lui-même reçu tant de menaces qu’il est sous protection policière permanente : « la seule chose c’est que je suis évêque, alors ils y pensent à deux fois avant de « faire un service » (sic) parce que (me tuer) aurait une grande répercussion ».

[14interview par Anna Beatriz Anjos pour Agencia Publica

[15Les articles ou interviews publiées depuis le début de l’affaire ont suscité (en bien moins grand nombre certes que les expressions de soutien aux pompiers volontaires) des commentaires hostiles à leur égard allant jusqu’à des appels au meurtre.

[16Bolsonaro déclare le 11 décembre : « travail (de la police) impressionnant, selon moi très objectif. Elle a attrapé des gens qui gagnaient de l’argent pour mettre le feu au Brésil et une grande partie de la presse défend ces quatre types qui ont été arrêtés puis remis en liberté »

[17A Curitiba, « as Severinas », un ensemble musical de femmes d’Alter do Chao, donne un concert en hommage aux pompiers volontaires.

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