Brésil : l’exploit et l’échec du cuivre de Carajás

Début 2003, la tonne de cuivre valait 1 800 dollars. Un an plus tard, ce prix est monté à environ 3 600 $US, c’est-à-dire qu’il a doublé en douze mois. Le déficit de l’offre de ce métal dépassait les 500 000 tonnes. Le scénario, absolument différent de celui des années précédentes, était idéal pour le démarrage des opérations de la mine de cuivre la plus grande qui ait jamais existé au Brésil.

Même avant son inauguration officielle, prévue pour la fin du mois en cours avec la présence du président Lula, la mine de Sossego, située à Canaã dos Carajás, dans l’État de Pará, a commencé à vendre.
La Companhia Vale do Rio Doce (CVRD), propriétaire de ce gisement (l’un des cinq qu’elle possède dans la Serra dos Carajás), a embarqué au début du mois sa première exportation de concentré de cuivre dans le port d’Itaqui, État de Maranhão. 16 500 tonnes de concentré de cuivre ont été embarquées à destination de l’entreprise allemande Norddeutsche. Le Brésil a donc commencé à exporter du cuivre, sans cesser pour autant d’en importer. Il s’agit vraiment d’une date historique, malgré la discrétion qui l’a entourée. Dans trois ans, lorsque les autres projets prévus pour Carajás seront en fonctionnement, le Brésil figurera parmi les principaux producteurs et exportateurs du monde.

L’exploit de la CVRD, qui a réussi à produire et à commercialiser du cuivre même avant l’inauguration de la mine, a perdu de son éclat lorsqu’on a su que l’entreprise avait commis son premier délit environnemental dans la région. Des agents de l’IBAMA (Institut brésilien de l’Environnement et des Ressources naturelles renouvelables) ont constaté le déversement d’une grande quantité de déchets, produits durant la concentration du minerai, dans la région de la Forêt nationale de Carajás. Ces déchets, qui n’avaient pas été traités pour diminuer leur agressivité, ont contaminé le sol, qui n’avait pas été imperméabilisé.

Une fois l’agression écologique constatée, l’entreprise a été condamnée à une amende de deux millions de reales (700 000 USD) ; la sanction a été aggravée par le fait que la CVRD n’avait pas respecté les conditions imposées par l’IBAMA au moment de l’autoriser à défricher la zone destinée à la mine. Au départ, les représentants de la CVRD ont même essayé de contester la sanction, mais l’entreprise a fini par reconnaître son erreur et décidé de ne pas appeler la décision de l’IBAMA.

L’entreprise a reconnu qu’elle avait sous-estimé le volume des déchets produits par le traitement du minerai, qui a dépassé les limites prévues. Mais elle a allégué que la zone de forêt contaminée faisait partie de celle que l’IBAMA l’avait autorisée à défricher en 2002 et qu’elle n’avait pas entièrement coupée ; ce travail avait été remis à l’année en cours parce que la première autorisation avait expiré.

Un tel argument ne diminue pas l’importance de l’agression : les impacts ont été moindres parce que la superficie qu’il fallait effectivement déboiser pour les activités du projet était supérieure à celle prévue au départ, mais la CVRD a provoqué des dégâts bien plus importants lorsqu’elle a mal calculé le volume des déchets. En outre, elle n’a pas tenu les engagements pris lors de la première autorisation de déboisement (ce qui devra faire l’objet d’une deuxième autorisation, dans des circonstances maintenant différentes).

Cette double erreur, qui a eu des conséquences positives (involontaires) et négatives (dont on était conscient) révèle un degré d’imprécision et d’incompétence inquiétant dans le fonctionnement de l’entreprise, découlant peut-être de sa hâte à démarrer pour profiter des excellentes conditions du marché et accélérer ainsi la récupération de son investissement à Sossego, qui s’élève à 423 millions de dollars.

Il faut en outre savoir si l’accident a été la conséquence de la fatalité ou de l’imprévision, ou si la CVRD a décidé d’en prendre le risque en raison de ses engagements commerciaux qui compenseront peut-être largement le montant de l’amende. D’ailleurs, cette amende peut être transformée au moyen d’un document établissant une modification de la conduite de l’entreprise, ou d’une convention par laquelle l’argent serait investi dans des travaux et des services d’intérêt pour l’IBAMA ou pour l’action du gouvernement dans le secteur. En plus d’appliquer une sanction à l’entreprise, l’IBAMA doit faire une reconstitution rigoureuse de l’épisode pour qu’il ne se répète pas. L’inaction, la connivence ou une enquête limitée peuvent être interprétées comme une preuve de complicité avec l’activité minière la plus agressive que l’on ait jamais entreprise en Amazonie, à savoir l’exploitation du cuivre, qui est aussi dangereuse ou plus dangereuse encore que l’extraction d’or.

La gravité de la situation n’apparaît pas dans la « mise au point » publiée par CVRD quatre jours après que l’amende a été annoncée. La note cachait plus qu’elle ne révélait et se bornait à dire que les déchets avaient été déversés dans une région non encore déboisée qui « fait partie de la surface utile du barrage » et que « par conséquent, il n’y a pas eu de dommage environnemental dans cette région ». Elle ajoutait que l’entreprise avait entrepris « la nouvelle étude topographique nécessaire au renouvellement du permis de déboisement ».

La détermination de l’existence ou la non-existence de dégâts environnementaux est l’étape suivante à la constatation d’un fait accompli, qui constitue un délit environnemental. Il se peut que les inspections aboutissent à la même conclusion de la CVRD : que la zone contaminée par les déchets devra être défrichée parce que l’industrie minière en a besoin. Mais, en attendant, il est indéniable que l’entreprise a mal calculé le volume des déchets et qu’elle les a déversés à un endroit qui n’était pas légalement destiné à cette fin.
Il se peut également qu’on arrive à l’avenir à une autre conclusion : que la Forêt nationale de Carajás et l’utilisation économique qu’on lui a attribuée sont inconciliables. La création de la forêt a été une mesure urgente (et convenable) pour établir une ceinture de protection contre les envahisseurs de Carajás, qui ont déboisé presque toutes les zones entourant cette province riche en minéraux, la plus grande de la planète. À présent, la créature risque de se retourner contre son créateur : la forêt nationale, en tant qu’unité de conservation, sera-t-elle toujours menacée par les mines de cuivre, par un manque d’adéquation intrinsèque ? Voilà la question. Il faudrait y répondre, et de toute urgence.

Par Lúcio Flávio Pinto - juin 2004

Source : Bulletin du WRM - Numéro 86 - Septembre 2004

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