Bolsonaro planifie la terre brûlée

 | Par Antonio Martins, Outras Palavras

Le plan d’imposture électorale préparé en secret fuit. Ce qu’il dit du gel des salaires et des pensions, de la dévastation du service public et de la privatisation sauvage. Pourquoi la campagne de Lula doit le dénoncer à la société immédiatement !

Traduction par Du Duffles et Philippe Aldon pour Autres Bresils.

Les signes indiquant que Jair Bolsonaro prépare la plus grande imposture électorale de l’histoire du Brésil se sont précisés jeudi (20/10/2022). Un brillant article des journalistes Idiana Tomazelli et Julianna Sofia, dans Folha de S.Paulo, a levé le voile sur une étude préparée pendant des mois par le ministère des Finances, mais gardée secrète jusqu’à présent. Sous prétexte « d’équilibrer les comptes publics » - après avoir dépensé plus de R$350 milliards pour tenter d’acheter des voix et obtenir une victoire artificielle dans les urnes - le gouvernement entend adopter une série de mesures brutales. Environ 75 millions de personnes, les plus démunies du pays, seront touchées. Le salaire minimum et les pensions ne seront plus indexés à l’inflation. Dans un scénario de hausse incontrôlée des prix, la chute du niveau de vie des familles sera immédiate et abrupte.

Toutefois le projet en préparation va beaucoup plus loin. Par le biais d’un amendement à la Constitution, le pouvoir exécutif entend se dispenser de l’obligation de transférer aux États et aux municipalités les ressources nécessaires au maintien des hôpitaux, des postes de santé et des écoles publiques [1]. Et comme la crise sociale va encore s’aggraver, le gouvernement va proposer une « solution », déjà identifiée dans les études : privatiser les entreprises publiques restantes - Petrobras, Banco do Brasil, Caixa et Correios (ajouter une note sur ce point) notamment - afin d’obtenir des ressources. Ce faisant, les entreprises et les banques indispensables à la reconstruction du pays seront détruites.

Le type de « solution » que propose le projet s’inscrit parfaitement dans le profil à deux visages du bolsonarisme. Lorsque cela devient indispensable pour sa survie politique, il accepte d’accorder de petits avantages à la population. C’est ce qui s’est passé en 2020 devant la pandémie avec « l’aide d’urgence » ; ou cette année, avec les 200 réaux supplémentaires, le crédit consigné et le soutien en espèces aux chauffeurs de taxi et aux camionneurs. Dans ces moments le gouvernement exerce sa rhétorique « anti-élite » et accuse la classe politique de saboter ses initiatives.

Mais la vraie nature de l’extrême-droite, qui réapparaît clairement très vite, c’est sa soumission à la classe des rentiers, aux 0,1%. Depuis plusieurs mois, les économistes liés à cette couche sociale privilégiée se vantent que les 600 réaux vont provoquer une « crise fiscale ». On a souvent parlé d’un « trou » budgétaire qui pourrait « atteindre 110 milliards de réaux ». Lula a été invité à plusieurs reprises à se prononcer sur le sujet et à nommer à l’avance son éventuel ministre des Finances, afin de « tranquilliser » les baronnies financières.

Les plans en gestation au ministère des Finances sont la réponse du bolsonarisme à cette demande. Selon les journalistes Idiana Tomazelli et Julianna Sofia, le gouvernement n’interrompra pas le paiement de 600 réaux au début de l’année prochaine. Mais une proposition d’amendement constitutionnel serait envoyée au Parlement « le lendemain de l’élection », en cas de victoire de Bolsonaro, ce qui concrétiserait « un plan ambitieux de refondation de la législation sur les comptes publics dans le pays ».

Aussi appelées « nouvelle architecture fiscale », ces mesures visent à éviter que le gouvernement soit obligé de demander au Parlement une nouvelle autorisation pour dépasser le « plafond de dépenses »[Note Autres Brésils : Ce qui est en jeu avec l’approbation de la PEC 55 du plafond des dépenses publiques] - comme cela s’est produit en 2020 et début de 2022. Ainsi, l’exécutif « ferait de la place » dans le budget en réduisant considérablement les dépenses. La première victime serait les revenus des salariés et des retraités.

Les études auxquelles les journalistes ont eu accès font état de plusieurs mécanismes visant à réduire leurs salaires dans la pratique. L’une d’entre elles consiste à ne plus indexer le salaire minimum et les prestations de sécurité sociale sur l’inflation, mesurée par l’INPC. Au lieu de cela, la correction serait effectuée en tenant compte de « l’anticipation de l’inflation ». Comme l’a expliqué l’économiste Eduardo Fagnani dans une interview accordée à Carta Capital, le mécanisme est identique à celui adopté par la dictature militaire pour promouvoir, pendant des années, la politique de compression des salaires.

"Le gouvernement a fait une prévision d’inflation, qui servirait de base à l’ajustement des salaires. Il s’avère que cette prévision était toujours inférieure à l’inflation réelle. À cause de cette manipulation, le gouvernement érodait chaque année le pouvoir d’achat des salaires", a-t-il rappelé.

Une autre option, dans le spectre de la logique bolsonariste, serait de modifier l’indice d’ajustement des salaires et des pensions vis-à-vis de l’inflation. Il suffirait, par exemple, de modifier l’actuel INPC par l’IPCA, dans lequel les hausses de prix qui affectent le plus le pouvoir d’achat de la majorité pèsent moins. L’article de Folha explique : en 2021, l’INPC a corrigé le salaire minimum de 10,16% - mais le réajustement n’aurait été que de 5,03% si le critère avait été l’IPCA, et de 3,5% si « l’inflation prévue » avait été en vigueur. Le 20/10/10, le graphique ci-dessus, élaboré par le Centre de recherche en macroéconomie de l’inégalité (MaDe), de l’USP, a donné un visage graphique à cette compression. Si une des propositions soutenues par Guedes avait été adoptée en 2002, le salaire minimum serait aujourd’hui de...502 réaux, soit seulement 41% du salaire actuel !

Le projet économique du gouvernement a été présenté par Guedes « lors de plusieurs réunions avec les secteurs techniques du ministère », selon le reportage. Il serait envisagé de concrétiser un vieux projet du ministre : « briser le plancher » des dépenses de l’État brésilien en matière de services publics. L’expression est répétée depuis des années par Guedes et signifie l’élimination de l’obligation des gouvernements d’appliquer des pourcentages minimums du budget dans des dépenses telles que la santé et l’éducation. Un premier test a été effectué il y a quelques semaines, lorsque le gouvernement a tout simplement confisqué le solde de tous les comptes bancaires des universités et instituts d’enseignement fédéraux. Quelques jours plus tard, la présidence de la République a fait marche arrière, craignant qu’une vague de protestations ne fasse exploser les chances électorales de Bolsonaro.

En « brisant le plancher » et en continuant à définancer le SUS, l’éducation, la science, la culture, le logement et d’autres investissements sociaux, le gouvernement a une carte dans la manche. Il a le sens évident du chantage. Le paquet en cours de construction au ministère de l’Economie permet de « compléter » les dépenses publiques. Il s’agit de la privatisation des entreprises et des banques publiques les plus importantes et d’autres actifs de l’Union.

Si ces actifs sont vendus, l’argent collecté peut être utilisé sans les restrictions du « plafond de dépenses ». Selon l’article d’Idiana et Julianna, il existe même une étude illustrative en cours à ce sujet. Il cite « la possibilité d’accorder un avantage unique de 10 000 réaux aux familles vulnérables, en cas de vente d’une entreprise publique - dépense qui resterait hors plafond »... L’exemple expose mieux que tout autre la perversité et la régression coloniale implicites dans la proposition. D’abord, le gouvernement produit des politiques sur quatre ans qui conduisent une partie de la population à mourir de faim, à vivre dans la rue et à mendier devant les supermarchés. Ensuite, il offre un « avantage unique », dont le prix est de priver le pays des instruments qui pourraient le remettre sur pied à l’avenir.

* * *
L’article du journal Folha a eu un énorme retentissement. En dénonçant les projets du gouvernement, le député André Janones a fait trembler les réseaux sociaux. Effrayé, le ministre Paulo Guedes a tenté, jeudi, un « démenti » crapuleux. Lors d’une interview après une conférence à la Confédération nationale du commerce des biens, des services et du tourisme (CNC), à Rio, il a affirmé l’évidence. En janvier 2023, il y aura une correction du salaire minimum et des pensions en fonction de l’inflation de 2022. Il ne pourrait en être autrement, car à ce moment-là, la législation actuelle sera appliquée. Ce que révèle le travail des journalistes, ce sont les plans pour les années à venir, à établir à partir du PEC que Bolsonaro a l’intention d’envoyer au Parlement s’il est réélu. Guedes n’a d’ailleurs rien dit des projets visant à « casser le plancher » et à promouvoir, par le chantage, la privatisation des entreprises publiques stratégiques.

A très peu de jours des élections, le député Janones a une nouvelle fois indiqué à la campagne de Lula le type d’action qui peut vaincre le bolsonarisme. La proposition envisagée par le gouvernement doit être dénoncée immédiatement, avec une intensité maximale. Lula pourrait faire une déclaration publique à ce sujet - s’engageant à reprendre, dans un nouveau gouvernement, la politique de réajustement du salaire minimum au-dessus de l’inflation. Pour que le travail soit complet, il pourrait réaffirmer ses promesses de gouverner sans plafond de dépenses et rappeler ce qu’une entreprise comme Petrobras est capable de produire en matière de développement industriel et technologique, de transition énergétique, tout en générant des emplois - y compris au plus haut niveau.

Battre le bolsonarisme est tout à fait possible - à condition de ne pas gâcher les occasions de politiser la campagne.

Voir en ligne : Bolsonaro planeja Terra arrasada

[1Note Autres Brésils : cette ’obligation Constitutionnelle’ s’appelle le pacte fédératif. Il est l’ensemble des dispositions constitutionnelles qui définissent le cadre juridique, les obligations financières, la collecte des ressources et les domaines d’action des entités fédérales ; en outre, le Pacte fédératif concerne la manière dont les recettes fiscales sont réparties entre les états et les municipalités.

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