« Belo Sun, va donc creuser dans ton jardin ! »

Les institutions, les gouvernements et le système judiciaire font honte au Brésil en se soumettant à un projet colonial d’exploration aurifère, susceptible de détruire une partie de l’Amazonie.


Source : Sumaúma, « Belo Sun : vai minerar lá na casa de vocês ! », par Eliane Brum, 6 avril 2026
Traduction, édition : Patrick Piro

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Comprenons bien la menace. Une entreprise canadienne du nom de Belo Sun souhaite ouvrir ce qu’elle présente comme la plus grande mine d’or à ciel ouvert du Brésil. Où ? En Amazonie, un biome créateur de pluie et régulateur de climat, déjà tellement ravagé par la déforestation, les monocultures comme le soja, l’élevage bovin et l’exploitation minière, au point que la destruction a déjà atteint le point de non-retour, dans certaines zones. Mais précisément où en Amazonie ? Dans la Volta Grande do Xingu, l’une des régions les plus riches en biodiversité, ainsi nommée car le fleuve y forme un coude de 130 kilomètres, et où vivent au moins trois peuples autochtones, des communautés riveraines et des communautés paysannes. Ce nom vous semble familier aux oreilles ? Parce qu’il revient régulièrement dans l’actualité : depuis la mise en service de la méga-centrale hydroélectrique de Belo Monte en 2016, la Volta Grande subit un véritable écocide.

La centrale captant environ 80 % du débit du fleuve, qui fait ni plus ni moins figure de robinet de Belo Monte, le vaste méandre s’est asséché et la reproduction de la vie y est menacée. C’est là que les actionnaires de la compagnie minière canadienne Belo Sun espèrent engranger 80 milliards de réaux (près de 14 milliards d’euros) en labourant une quantité de terre et de roches plus volumineuse que le Pain de Sucre, emblème de Rio de Janeiro, afin d’extraire de l’or des entrailles de la forêt pendant 18 ans. À cette fin, un bassin de rétention de résidus miniers de 35 millions de mètres cubes sera construit. Il contiendra des substances toxiques comme le cyanure, d’un volume trois fois supérieur à celui que stockait le barrage de Vale qui s’est effondré à Brumadinho (en 2019), causant la mort de 272 personnes – sans parler des victimes animales et végétales et de la contamination des sols et de l’eau. C’est là que la compagnie canadienne veut faire exploser des rochers, à une dizaine de kilomètres du barrage principal de l’une des plus grandes centrales hydroélectriques au monde.

Belo Monte est une catastrophe. Ses conséquences s’accumulent et les réparations les plus basiques sont renvoyées aux calendes grecques depuis des années. Les personnes touchées meurent sans obtenir une once de justice. Le dossier de renouvellement de l’autorisation d’exploitation est en catalepsie depuis plus de quatre ans dans les tiroirs de l’Ibama, l’agence brésilienne de protection de l’environnement. Le permis a expiré le 25 novembre 2021, sous l’administration Bolsonaro, et le gouvernement Lula persiste à le laisser rendre la poussière. Certes, avec Belo Monte, il disposait au moins une justification (qui ne justifiait en rien les destructions…) : la production d’énergie pour le Brésil. Mais Belo Sun ? Si la compagnie minière parvient à ses fins, une partie de la forêt dont dépend la qualité de vie de l’humanité sera détruite dans un seul but : enrichir les actionnaires de la compagnie canadienne Belo Sun.

Qui est favorable à ce projet, à part les actionnaires et leurs représentants ? Comme d’habitude, les élites d’Altamira et de sa région, qui ont massivement voté pour l’extrémiste de droite Jair Bolsonaro lors des deux élections auxquelles il a participé, prétendent que Belo Sun est synonyme de « développement ». Une partie de la population adhère à ce mensonge, soit parce qu’elle espère en tirer profit, soit parce qu’elle se trouve dans la même situation qu’une grande partie des Brésilien·nes : travailler au jour le jour pour survivre. Toute promesse d’emploi, aussi précaire soit-elle, a des allures de bouée de sauvetage, même en sachant qu’ensuite, ça sera plus de misère et moins de poissons sur la table.

Février 2026. Ce cimetière d’arbres sur le fleuve Xingu témoigne de la destruction causée par le barrage hydroélectrique de Belo Monte. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Samedi 28 mars, un rassemblement pro-Belo Sun a réuni des centaines de personnes, dont certaines portaient des t-shirts où l’on pouvait lire : « La région du Xingu mérite de se développer » Se développer par la destruction ? Se développer parmi les déchets toxiques ? Se développer au prix de la contamination ? Croître en tant que farce mondiale ?

Développement pour qui, dans une opération d’extraction d’or de la forêt pour enrichir des milliardaires du Nord, on n’en sait rien. Voilà un phénomène qui caractérise l’extrême droite, prétenduement nationaliste et souverainiste, mais qui défend une entreprise canadienne plutôt que le Brésil. Et quid de toute cette rhétorique de la dictature militaro-industrielle (1964-1985) — « L’Amazonie est à nous » ou encore « Intégrer pour ne pas se déposséder » ? Rien. Ils soutiennent la destruction de la forêt, ils sacrifient l’avenir de leurs enfants pour quelques miettes dans leurs poches.

Une partie des populations autochtones du Moyen-Xingu lutte contre Belo Sun, comme l’a montré Sumaúma. Mais une autre frange populations se rend volontairement au mensonge selon lequel, quoi qu’on fasse, Belo Sun se fera — alors c’est la précipitation pour obtenir « quelque chose pour la communauté ».

Le pouvoir judiciaire mérite aussi l’attention. Le juge Flávio Jardim, du Tribunal régional fédéral de la 1re région (TRF1), est à l’origine d’au moins deux décisions favorables à Belo Sun : 1) le maintien de l’autorisation du projet minier entre les mains de l’État du Pará, et donc de son secrétariat à l’Environnement, au Climat et au Développement durable (Semas), plutôt qu’auprès de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama, organe fédéral). Pourtant, il est d’évidence que si le projet touche aux populations autochtones, la compétence est de niveau fédéral, mais de façon surprenante ce n’est pas ce qui a été décidé. 2) À la veille du Carnaval, le même juge, dans une décision « monocratique » — bref, unilatérale —, a estimé que l’absence de consultation des peuples autochtones « n’empêche pas la poursuite du projet ». Pourtant, l’autorisation d’installation de Belo Sun, accordée par le gouvernement du Pará en 2017, avait été suspendue par ce même tribunal en raison d’un défaut de consultation libre, préalable et éclairée des peuples autochtones, comme l’exige la loi, ainsi que d’une étude complète du volet autochtone.

Le parquet fédéral du Pará milite pour le transfert de la compétence au niveau fédéral dans l’affaire Belo Sun, mais, une fois de plus, et de façon surprenante, l’Ibama a déclaré devant le tribunal ne pas souhaiter en assumer la responsabilité. Non pas l’Ibama sous Bolsonaro, ce qui ne surprendrait personne, mais d’abord sous Michel Temer (2016-2018), puis aujourd’hui, sous gouvernement Luiz Inácio Lula da Silva. Ces dernières années, la Fondation nationale pour les peuples autochtones (Funai) ou l’Ibama ont pris des décisions absurdes. Tout comme l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra) qui, sous le gouvernement Bolsonaro, a même cédé à Belo Sun une zone destinée à l’installation de paysans. Il sera incontournable de mieux comprendre comment et pourquoi des institutions brésiliennes se soumettent à un projet explicitement contraire aux intérêts de la population brésilienne, à la préservation de l’Amazonie et à la lutte contre le changement climatique.

Actuellement, le sort de la région de la Volta Grande do Xingu repose entre les mains de l’État du Pará. Lorsqu’il en était gouverneur, poste qu’il a quitté le 2 avril pour se présenter aux élections de cette année, Helder Barbalho (MDB) a donné des réponses évasives concernant Belo Sun. En 2025, il est monté sur scène aux Jeux autochtones d’Altamira, aux côtés de ministres du gouvernement de Lula, du maire de la ville Loredan Mello (PSD, libéral), de la première dame, Paola Abucater (qualifiée d’« Indienne des villes », selon un journal local), et de chefs autochtones de la région. L’événement était sponsorisé par Belo Sun.

Cependant, il convient de noter que la décision unilatérale du juge Flávio Jardim ne signifie pas que Belo Sun est libre de poursuivre son installation. Cette décision absurde stipule que le processus peut se poursuivre sans même consulter les populations autochtones. Or, la décision finale revient à l’organisme de délivrance des permis, le Semas du gouvernement de l’État du Pará. Le secrétariat indique qu’il demandera de nouvelles études à Belo Sun. À l’heure actuelle, le permis d’installation de Belo Sun reste donc suspendu, malgré les affirmations contraires de la compagnie minière canadienne.

La Volta Grande do Xingu, où Belo Sun souhaite prospecter de l’or, doit son nom au fait que le fleuve y forme un coude de 130 kilomètres. ©Soll/Sumaúma

Comme chacun sait, il ne suffit pas d’attendre que les responsables agissent dans l’intérêt général : il faut faire pression sur eux. Depuis plus d’un mois, des populations autochtones occupent le siège de la Funai à Altamira, principale ville de la région touchée par le projet Belo Sun. Les femmes Xikrin brandissent leurs machettes, reproduisant le geste de Tuire, la guerrière Kayapó qui a combattu Belo Monte. En 1989, son image a fait le tour du monde et a retardé le projet Belo Monte d’au moins vingt ans. « Akato, Belo Sun ! », crient les Xikrin. « Dégage, Belo Sun ! »

Ça ne saurait suffire. Il est indécent de laisser ces femmes autochtones seules dans un combat qui nous concerne tous. Où sont les autres citoyen·nes brésilien·nes ? Où sont les citoyen·nes canadien·nes ? Où sont les militant·es du monde entier ? La plupart des batailles pour l’Amazonie ont été perdues, mais celle-ci peut être gagnée. Pour cela, il faut un engagement mondial.

La vérité crève les yeux : cette région mise en péril par Belo Monte ne supporterait pas un nouveau « projet ». Point final. Il n’existe pas d’alternative viable autre que l’expulsion des actionnaires de Belo Sun de la Volta Grande do Xingu. Nul besoin de PowerPoint pour savoir que la principale richesse du Brésil, qui fait sa force sur la scène internationale, c’est la Forêt, essentielle pour l’avenir de l’humanité.

Marre d’être colonisé ! Akato, Belo Sun.

Ngrenhkarati Xikrin brandit sa machette devant les représentants du gouvernement Lula, lors d’une audience à la Funai à Altamira en mars 2026. ©Wajã Xipai

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