Au début de la dernière année de leur mandat, les députées noires évoquent les défis de la législature

 | Par Alma Preta

Le site Alma Preta Journalismo s’est entretenu avec cinq femmes parlementaires, deux au niveau fédéral et trois au niveau des États, pour savoir comment se sont déroulées les premières années de la législature et ce qu’elles attendent pour 2022 et en ce qui concerne un éventuel prochain mandat. [1]

Texte : Tais Rodrigues Edition : Nadine Nascimento
Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils
Relecture : Magali de Vitry

Au cours d’un mandat marqué par une insécurité politique, économique et sociale, s’ajoutant à une crise sanitaire mondiale causée par la pandémie de Covid-19, les députées noires aux niveaux fédéral et local nous disent que légiférer durant les années du gouvernement Bolsonaro a été l’un de leurs défis majeurs. La majorité d’entre elles étant de nouvelles venues dans la politique institutionnelle, elles ont été confrontées au défi de ne pas être vues dans les structures de pouvoir. A cela s’ajoute le fait d’être quotidiennement confrontées au racisme, à la violence politique et de genre.

Andréia de Jesus, députée PSOL [2] de l’État de Minas Gerais, révèle que le fait d’occuper un poste dans un cadre institutionnel - qui n’a pas été créé pour les femmes noires - l’a confrontée à la non-reconnaissance de sa qualité de parlementaire et de son mandat. Occuper ce poste durant la mandature du gouvernement Bolsonaro constitue, dit-elle, un poids supplémentaire. Elle estime que la structure créée par et pour les hommes blancs fait qu’elle est « traitée comme un corps étranger » et victime de violences.

"C’est la première fois dans l’histoire du Minas Gerais, que des « corps » noirs occupent cet espace et cela se passe précisément pendant un gouvernement guidé par la nécropolitique [3] , cela signifie que mon corps a été la cible d’une violence absurde en plénière", raconte la parlementaire.

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Comme ces femmes sont souvent les premières à occuper cette position dans leur État, la difficulté d’exercer leurs fonctions et de valider leur action dans la sphère publique est encore plus grande. Pour la députée d’État Mônica Francisco (PSOL-RJ), la parlementaire noire arrive dans l’espace politique sans aucune forme de préparation, ce qui fait que ses capacités sont constamment remises en question dans le processus décisionnel.

"Les principales difficultés ont été de comprendre les mécanismes internes, les stratégies d’action, les lieux où les choses allaient se produire, d’arriver à se faire respecter en tant qu’élues. Nous sommes toujours perçues comme des personnes non qualifiées pour mener à bien des actions, pour occuper les espaces politiques, comme, par exemple, dans la Commission Constitution et Justice, dont je suis membre", dit Monica.

Suite aux élections de 2018, le nombre des députées noires occupant un siège dans les Chambres législatives [au niveau fédéral et des États] est passé de 7 à 15, des femmes métisses de 29 à 36, et des femmes blanches de 83 à 112. Au niveau fédéral, sur les 513 sièges de la Chambre des députés, 2,5% sont occupés par des femmes noires ou métisses, soit un total de 13 députées. Ces chiffres montrent les inégalités de représentation, puisque les femmes noires représentent environ 28% de la population brésilienne, selon l’IBGE [4].

Violence politique

La violence politique commence par des blagues sexistes ou racistes dans les couloirs, par des regards antipathiques, par des attaques en plénière et sur les réseaux sociaux, de la part d’autres parlementaires. Elle atteint souvent des extrêmes comme les menaces de mort. Les violences politiques dénoncées par les parlementaires noires sont courantes et touchent toutes les sphères du monde politique.

La députée d’État Dani Monteiro (PSOL-RJ), qui, à 27 ans, est devenue la plus jeune à occuper ce poste à l’Assemblée législative de Rio de Janeiro – Alerj - souligne qu’en 2019, trois femmes noires, d’âges différents, mais aux origines et aux trajectoires très similaires, sont entrées à l’Alerj. Toutes les trois sont issues des favelas et ont dû surmonter de nombreux obstacles avant et après leur participation à la vie publique.

"Si la vie est difficile à l’extérieur des institutions, nous vivons les effets du racisme structurel dans notre propre chair, au sein du parlement, cet espace traditionnellement masculin et blanc. Chacune d’entre nous a connu des situations vexatoires et intimidantes", déclare M. Monteiro.

Andréia de Jesus dit avoir reçu des menaces de mort et avoir eu besoin d’une escorte armée après avoir occupé le poste de présidente de la Commission des droits de l’homme de l’Assemblée législative du Minas Gerais. Quant à Mônica Francisco, outre qu’elle a été empêchée d’entrer dans les locaux de l’Assemblée de Rio, elle a été la cible de discours diffamatoires. « Ils ont dit que j’ai été élue uniquement parce que je venais d’une favela dirigée par une importante faction criminelle ici dans l’État de Rio de Janeiro », a-t-elle déclaré.

Talíria Petrone (RJ), cheffe de file du PSOL à la Chambre des députés, a dû quitter l’État où elle a été élue démocratiquement, car elle a reçu des menaces de mort. Pour elle, la plus grande difficulté est de protéger sa vie, car en plus de devoir faire face à une société raciste et sexiste, elle doit exercer son action politique dans un contexte défavorable.

« Nous ne pouvons perdre aucune de nos représentantes et nous ne voulons pas devenir des martyres. Notre amie et compagne Marielle Franco a été exécutée et plus de trois ans après sa mort, nous ne savons toujours pas qui étaient les véritables commanditaires de ce crime. Le plus grand défi est de rester debout, tout en revendiquant l’héritage politique de Mari », dit-elle.

Projets et stratégies pour 2022

Les femmes députées sont unanimes pour dire qu’il est trop tôt pour réfléchir et dévoiler les stratégies pour un éventuel prochain mandat. Outre la protection de l’intégrité démocratique de l’exercice du pouvoir, la prudence dans la manière de se mouvoir politiquement au cours de la dernière année du gouvernement Bolsonaro est l’un des défis à relever pour lutter contre le racisme structurel et la violence politique.

Toutefois, Andréia de Jesus estime que c’est peut-être la principale opportunité pour cette moitié ignorée de la population de devenir plus visible sur la scène politique. Elle dit qu’en tant que corps noir et périphérique, elle a la tâche et la capacité d’attirer l’attention sur des questions particulièrement négligées, telles que les quilombolas, les terreiros [5], le système carcéral, les périphéries des villes.

Vivi Reis, députée fédérale du PSOL du Pará, affirme que les députées noires rencontrent une plus grande résistance à faire approuver les projets auxquels elles tiennent tout particulièrement parce qu’il s’agit de projets qui s’écartent des agendas hégémoniques standards. Les opportunités trouvées par la congressiste ont été celles résultant de démarches menées collectivement avec d’autres parlementaires, ceci peut donc être une stratégie pour assurer des mandats ultérieurs.

"Notre combat permanent est de rompre avec l’invisibilité. Parmi les opportunités que nous avons eues, l’une a été de travailler avec le front parlementaire des femmes, qui s’est positionné pour que les projets des femmes soient une priorité dans l’agenda hebdomadaire de la Chambre des députés et surtout une opportunité d’agir dans la lutte antiraciste, en s’appuyant sur le travail réalisé par le Front parlementaire féministe et antiraciste dont les actions sont basées sur ce qui a été discuté par les mouvements de femmes à travers le Brésil", déclare Vivi Reis.

Voir en ligne : A caminho do ultimo ano de mandato deputadas negras falam dos desafios da legislatura

Image de couverture : Andreia de Jesus députée Psol Minas Gerais © Guilherme-Bergamini/ALMG

[1Les prochaines élections auront lieu en octobre 2022. Les Brésiliens sont invités à renouveler les mandats de la Présidence de la république, de la Chambre des députés, du Sénat, des gouvernements de chaque Etat (gouverneurs et députés). Le vote est obligatoire.

[2Le Parti socialisme et liberté est un parti politique brésilien fondé en 2004 suite à une scission de l’aile gauche du Parti des travailleurs. Il est rejoint par de nombreux intellectuels et militants de gauche.

[3Concept créé par l’historien Achille Mbembe. La nécropolitique est le pouvoir de décider qui doit vivre et qui doit mourir.

[4Institut brésilien de géographie et de statistique

[5Lieu de culte candomblé, groupement social qui transmet les traditions africaines.

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