Au Brésil, quand le pain et les jeux ne suffisent plus

, par Daniel Oliveira

Source : Expresso Online

Date de publication : 19/06/2013

Traduction pour Autres Brésils : Yacine Bouzidi

Le Brésil assiste aux plus grandes manifestations des dernières décennies. Dans la rue, des milliers de personnes, surtout des jeunes, contestent les priorités du gouvernement de Dilma Roussef.
L’étincelle qui a mis le feu aux poudres, si tant est qu’on puisse l’identifier, est l’augmentation des tarifs des transports publics. S’est ensuite fait entendre la contestation des gaspillages monstrueux pour l’organisation de la Coupe du Monde de Football, et l’indignation face à la violence policière.

Il est troublant de voir le Brésil, un pays qui a vécu un authentique miracle économique dans les 15 dernières années, où des millions de personnes sont passées de la pauvreté à la classe moyenne, afficher soudainement un tel degré d’indignation. Comment un pays qui vit avec des services publics aussi médiocres depuis si longtemps, un pays où la vie urbaine est insupportable, qui affiche des taux de criminalité terrifiants et des taux de pauvreté indignes, peut il-il se réveiller d’un seul coup pour des problèmes qui existent de longue date alors que, en dépit de tout, sa situation n’a jamais été aussi bonne ?

Comment ce même pays, qui s’est enthousiasmé pour le film "Troupe d’Élite" peut-il maintenant s’indigner des agissements de la police militaire face aux manifestants ? Comment un pays noyé par la corruption peut-il s’affoler des dérapages accompagnant la préparation de la Coupe du Monde de Football ?
Comment un peuple que l’on tient pour aliéné par le ballon rond et le carnaval peut-il atteindre un tel degré d’exigence qu’il en arrive à réclamer que l’argent serve en premier lieu à la santé et à l’éducation ?

Certains pensent que ces manifestations sont dues au ralentissement de la croissance économique et à l’attitude du gouvernement qui de toute évidence fait les mauvais choix pour affronter cette situation. Cela me parait bien trop simpliste au vu de la dimension des manifestations en question.

La réalité, c’est que la croissance économique, et quelques politiques sociales minimes, mais efficaces, de la dernière décennie, ont transformé la réalité sociale du Brésil.
Ce pays qui était composé d’une petite élite millionnaire et d’une grande majorité dans la misère s’est doté d’une puissante classe moyenne. Et la classe moyenne est la clé de l’exigence démocratique. N’ayant ni l’autonomie financière de la bourgeoisie ni la dépendance sociale des pauvres, ni les privilèges des riches ni le désespoir des miséreux, elle a toujours été en première ligne pour la défense de l’État social, la transparence en politique et la démocratie. Et la classe moyenne brésilienne a grandi. Elle a beaucoup grandi.

Avec cet accroissement de la classe moyenne, celle que l’on voit manifester dans les grandes villes, la démocratie a mûri. Elle est devenue plus exigeante. Le PT, Parti des Travailleurs [parti de la présidente Dilma Roussef et de son prédécesseur Lula, n.d.t.] ne peut plus se contenter d’une simple distribution d’argent, rendue possible par le miracle économique. Ils ne peuvent pas traiter les contestataires de la même manière que les colonels et les dictateurs du passé ont réagi à l’époque face au PT lui-même. Les brésiliens sont préparés, car aujourd’hui ils ont plus de formation, d’information et d’ambition, pour passer à une autre phase : celle du développement durable, celle de la pleine démocratie, celle des services publics de qualité, celle d’un État qui respecte les libertés publiques et combat la corruption, celle d’une police qui se conforme à la loi et au respect des droits humains. Et cette classe moyenne n’accepte pas par son silence que ce même État qui déploie des fortunes pour la Coupe du Monde augmente les tarifs des transports publics. Elle veut que l’argent serve pour l’avenir, et non pour enfler les poches des millionnaires et des corrompus, premiers bénéficiaires des œuvres pharaoniques qui ne laissent pas grand chose aux investissements qui redistribueraient réellement les richesses au plus grand nombre : tant pour la santé, que l’éducation, les transports et les infrastructures publiques.

Pour ces nouveaux brésiliens, les palliatifs contre la pauvreté ne suffisent plus. L’ivresse de la Coupe du Monde, des Jeux olympiques, la fête du carnaval, cela ne suffit plus. Le pain et les jeux ne suffisent plus. Avoir de l’argent pour acheter une voiture ne suffit plus. Déjeuner et diner ne suffit plus. Avoir accès à l’éducation et aux services de santé ne suffit plus. Ces brésiliens veulent désormais un minimum de qualité de vie dans leurs villes. Ils veulent des transports publics pour tous (même si beaucoup de manifestants n’en ont pas l’usage). Ils veulent des écoles de qualité et un service de santé digne de confiance. Ils veulent une police civile et civilisée. Ils veulent une classe politique décente. Ils veulent, au fond, un pays qui leur ressemble. Parce que la classe moyenne ne peut pas payer les services privés que s’offrent les riches et n’est pas non plus disposée à vivre comme les pauvres. C’est toujours cette position intermédiaire qui a fait pression, dans tous les pays développés, pour la création et le développement d’un véritable État social, d’une école publique de qualité et d’un service de santé pour tous. C’est pour cela qu’il est idiot de croire que l’on peut créer un État social uniquement pour les pauvres. Une telle chose n’a jamais existé. Car les plus pauvres n’ont jamais eu la force revendicative pour le défendre. Seule l’alliance sociale entre les classes moyennes et les classes inférieures peut le garantir.

Lula a réussi, après de multiples erreurs et scandales, à faire le premier pas. Dilma n’est pas près de réussir à en faire un deuxième et se consacre à alimenter la vieille élite, qui s’est toujours bien accommodée de la misère du pays, et la nouvelle élite « pétéiste », qui a pris l’État en charge pour son propre intérêt . Et apparemment les brésiliens sentent, quand le temps de l’âge d’or arrive à sa fin, qu’ils ne peuvent que choisir entre réussir dès maintenant à obtenir une qualité de vie plus élevée, soit perdre tout ce qu’ils ont acquis jusqu’à présent. Ce qui se déroule en ce moment au Brésil est bon signe. La nouvelle classe moyenne brésilienne veut obliger le pouvoir politique à garantir l’avenir du pays qui l’a faite émerger de la pauvreté. Et elle veut empêcher que l’argent parte en fumée, dans les poches d’une minorité.

Quand on regarde vers l’Europe et que l’on constate le processus inverse : la destruction de la classe moyenne et la dégradation de l’exigence des populations, on perçoit ce qui pourrait être notre destin tragique. Tandis que les turcs et les brésiliens exigent ce qu’ils n’auraient même pas imaginé il y a dix ans, les européens acceptent ce qu’il y a dix ans ils n’auraient jamais toléré.
Contrairement à ce qui s’est dit, ce ne sont pas les dépenses de l’État social et des services publics de qualité qui expliquent ce recul . C’est l’augmentation des inégalités, la conséquente dégradation des conditions de vie de la classe moyenne européenne, et la perte de cohésion des forces sociales qui ont permis le retour de cette régression politique. De la même façon que la réduction des inégalités (bien qu’il n’y aie jamais eu autant de millionnaires au Brésil), la conséquente expansion de la classe moyenne, et le gain en cohésion des forces sociales permettent une plus grande exigence de la part des turcs et des brésiliens.

Il n’est pas possible de conquérir plus de démocratie sans lutter pour une redistribution plus égalitaire des richesses, dans laquelle l’État social et les services publics jouent un rôle central.
Non, la question n’est pas de savoir si l’on dispose de plus d’argent ou moins d’argent. Le Brésil n’aurait pas connu une telle croissance s’il n’avait pas amélioré la distribution des richesses et développé un marché interne fort. Et le Brésil n’en serait pas à réclamer des transports publics décents et une gestion transparente de l’argent public s’il n’avait pas distribué cet argent à une nouvelle classe moyenne, plus informée et exigeante.

Notre État social ne va pas dépérir par manque d’argent pour le financer. Il va dépérir parce que les inégalités économiques en Europe affaiblissent sa base d’appui : la classe moyenne. Si nous laissons ce processus se poursuivre, c’est le passé du Brésil qui nous attend. Un passé où la démocratie était une fiction. Où l’inexistence d’une classe moyenne forte donnait aux élites et à l’État qui les servait un pouvoir discriminant. Voilà pourquoi le cœur de cette lutte, c’est plus d’égalité. La seule qui garantisse une majorité sociale qui s’oppose aux abus, défend la démocratie et exige la dignité.

Le Brésil vit un moment fondamental de son histoire : ou il fait dès maintenant un bond en avant, ou il revient en arrière. L’Europe vit un moment fondamental de son histoire ; ou elle bloque dès maintenant sa chute, ou elle perd ce qu’elle avait acquis. Et la clé, des deux cotés, c’est la classe moyenne. Ceux qui la considèrent comme privilégiée, loin des difficultés des pauvres, ne se rendent pas compte qu’ils créent ainsi un climat social et politique où les pauvres ne cesseront jamais de l’être.

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