Au Brésil, les femmes noires luttent encore pour la liberté de leurs enfants

 | Par Revista AzMina

« Depuis la proclamation de cette loi, les enfants des femmes esclaves, nés sous l’Empire, seront considérés comme libres », indique l’article 1er de la loi du Ventre Libre [1], signée par la princesse Isabel il y a exactement 150 ans. C’est la première législation qui a fait connaître le mot liberté à la population noire. Car il a fallu attendre 17 ans pour que la loi Áurea [2] mette fin à l’esclavage au Brésil. Mais tout cela est resté lettre morte.

Reportage de Débora Britto pour Azmina, mis à jour le 8 décembre 2021
Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

Dans la pratique, quinze décennies n’ont pas été suffisantes pour que la liberté devienne une réalité. Il suffit de regarder les chiffres : selon l’Atlas de la violence [3], le Brésil est toujours un pays qui tue un jeune noir toutes les 23 minutes et la proportion de Noirs dans le système carcéral a augmenté de 14 % en 15 ans alors que celle des Blancs a diminué de 19 % au cours de la même période, selon les données du 14e Annuaire brésilien de la sécurité publique (2019).

Pour plus d’information, lire l’Observatoire de la démocratie brésilienne, Le Portrait d’une société structurellement violente

Il y avait et il y a toujours un long chemin à parcourir pour que le ventre des femmes noires bénéficie de cette liberté. Mais la lutte ne s’est jamais arrêtée et elle est présente dans la vie de Joelma Lima, Elisângela Maranhão, Juliana Gonçalves et Chris Gomes – dont il sera question ici - et de tant d’autres femmes. Des mères noires qui, aujourd’hui encore, utilisent les stratégies ancestrales que les esclaves ont dû élaborer pour que leurs enfants soient vraiment libres.

Joelma Lima, 39 ans, a compris que la lutte est le seul moyen pour que d’autres enfants ne subissent pas le même sort que son fils, assassiné par un policier militaire alors qu’il jouait avec un ami près de chez elle. Mário Andrade n’avait que 14 ans, il avait une bicyclette, rêvait de construire une maison pour sa mère et a été brutalement exécuté, sans aucune possibilité de réaction.

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« L’extermination de mon fils a complètement changé ma vie. Mario n’a même pas eu la liberté de jouer », a déclaré Joelma. Les mères qui vivent dans les favelas, dit-elle, « n’ont pas le droit de voir leurs enfants jouer dans la rue et grandir librement ».
Le récit de cette mère montre que la loi du Ventre libre n’est toujours pas mise en pratique aujourd’hui. À l’époque de sa promulgation, il s’agissait d’un plan de plus des élites blanches pour retarder la rupture radicale avec le système esclavagiste.

Le texte de 1871 établissait que les enfants des femmes noires, réduites en esclavage, naissaient libres, mais à l’âge de 8 ans, les propriétaires d’esclaves pouvaient choisir entre recevoir une indemnité de 600 000 réaux [4] de l’État brésilien ou garder l’enfant – et bénéficier de sa force de travail - jusqu’à l’âge de 21 ans, moyennant certaines responsabilités en matière d’éducation.

Joelma Lima demande justice pour son fils. Photo : Keila Vieira/Archives personnelles

Ils ont payé avec leur jeunesse

Ce que l’histoire retient, c’est qu’en général, un très faible pourcentage de propriétaires d’esclaves a confié les enfants au gouvernement, et un pourcentage encore plus faible a garanti une éducation formelle aux jeunes Noirs. Ainsi, la législation n’a peut-être servi qu’à faire voir aux mères, dans le fruit de leurs entrailles, la possibilité de se battre pour garantir que la liberté proclamée devienne effective. De nombreux enfants et jeunes ont payé leur propre libération par le travail effectué pendant toute la période de tutelle. Mário Andrade, lui, l’a payé avec sa vie.

Il aura fallu attendre deux ans et quatre mois pour que justice soit rendue au fils de Joelma, en 2018. Un moment douloureux pour la mère, mais elle ne s’est pas arrêtée là et a fondé le centre communautaire Mário Andrade en mémoire de son fils. Il propose des activités éducatives et récréatives aux jeunes du quartier d’Ibura, dans la banlieue de Recife, capitale du Pernambouc. Aujourd’hui, Joelma vit pour que sa communauté ait une voix, connaisse ses droits et résiste avec elle.
« Si nous attendons un engagement de l’État, qui n’a jamais rien fait pendant toutes ces années, nous n’irons nulle part ». Le souhait de Joelma est d’apporter aux enfants, aux adolescents et aux mères le droit « d’aller et venir sans crainte », le droit de vivre.

De plus en plus de personnes participent aux activités du centre communautaire. C’est avec ses deux filles et deux autres bébés, récemment adoptés par elle, que Joelma transforme, au quotidien, le rêve de Mário en un rêve collectif de liberté.
La résistance des mères des favelas

Près de Joelma, dans la périphérie d’Olinda (Pernambuco), Elisângela Maranhão, 49 ans, s’est jointe au groupe des Mães da Saudade [Mères du deuil], qui accueillent et apportent un appui moral aux nombreuses femmes dont les enfants ont été tués par les trafiquants de drogue ou par la police. Connue sous le nom d’Anjinha [5], dans le quartier de Peixinhos, elle est une référence pour les mères jeunes et moins jeunes. Elle fait également partie du collectif Mulheres Periféricas LGBTQI+.

« Il suffit de regarder une communauté pauvre pour comprendre l’ampleur du défi à relever afin que les ventres noirs soient libres », explique Anjinha, qui a été mère célibataire à l’adolescence. Pour elle, la loi Aurea et la loi du Ventre libre sont deux perversités.

"Les enfants et les femmes noirs pauvres n’ont pas de liberté.Beaucoup vivent dans une relation d’exclusion sociale semblable à l’esclavage", dit-elle.

Pour Anjinha, le plus urgent en ce qui concerne le travail et la stratégie à suivre consiste à briser les cycles. Face à l’absence de droits, à l’extermination des enfants et des jeunes, de nombreuses mères, grands-mères et sœurs ont besoin d’aide. L’une des principales sources de résistance des femmes noires est d’abord de vouloir rester en vie. « Nous nous battons donc ensemble pour la liberté de nos fils et de nos filles », dit-elle.

La pratique des cycles de reconstruction psychologique du groupe des Mães da saudade consiste à parler des bons moments et à redonner de la valeur à la vie des garçons et des filles qui ont été victimes de violence. « Quand telle mère parle, elle transforme le deuil en lutte et alors elle est en capacité de faire face à la douleur », explique Anjinha.

Confortées et regroupées, elles peuvent se tourner vers l’État pour dénoncer l’absence de politiques publiques et les violences policières. Dans ce corps à corps, tout en consolant d’autres femmes, Anjinha protège ses enfants.
Un enfant noir élevé en réseau

En 2014, à la naissance d’Akins Samuel, Juliana Gonçalves, 35 ans, a eu, à ses côtés, des femmes qui l’ont aidée à entamer le cheminement de la maternité. Pour Juliana, « Donner naissance est une expérience de mort et de vie ». C’est avec d’autres femmes noires, comme la grand-mère qui était présente à sa naissance, qu’elle a compris que les réseaux de soutien sont une sagesse ancestrale permettant de faire face à la solitude, au poids et à la responsabilité d’être une mère, qui plus est, noire.

Elle vient d’un milieu familial composé de nombreuses femmes et de peu d’hommes, comme dans beaucoup de familles noires. « J’ai vécu l’expérience de l’abandon par le père de mon fils lorsque j’étais enceinte de cinq mois », a déclaré Juliana. Aujourd’hui, âgée de sept ans, Akins est un garçon noir à la peau foncée et aux beaux cheveux noirs. Juliana a appris de sa mère - la grand-mère d’Akins - que, depuis son enfance, elle exaltait la beauté de ses enfants et de leurs cheveux [6], mais pas de manière politique.

À l’université, elle a compris ce que cela signifiait d’être une femme noire. Elle a étudié le journalisme à l’université Mackenzie de São Paulo, dans un groupe de 60 personnes dont seulement quatre étaient des noires. À partir de là, elle a commencé à participer à des collectifs noirs, puis à un mouvement organisé, lorsqu’elle s’est retrouvée pour la première fois dans un cercle composé uniquement de femmes noires. Plus tard, Juliana a participé à la création de la Marcha das Mulheres Negras de São Paulo, un collectif dont elle fait toujours partie aujourd’hui.
A travers ce militantisme, elle cherche à créer des voies vers la liberté effective de son fils. Un garçon noir qui sera un homme noir vivant au Brésil – ce qui suscite une certaine inquiétude et une urgence. « La société et le racisme font que je dois le préparer et c’est déjà une forme de cruauté », dit Juliana. Comme il vit dans un environnement militant accueillant, il fallait lui dire que tout le monde ne va pas être aussi gentil avec lui.

"Mon objectif en matière de liberté est qu’il puisse faire des choix, qu’il sache se défendre, s’affirmer en tant que personne et qu’il puisse connaître son histoire. Celle-ci est un lieu de pouvoir."

Conceição Evaristo, poème « Voix de femmes ».

"La voix de ma fille
Rassemble en elle
La parole et l’action.
Le passé, le présent, le maintenant.
Dans la voix de ma fille
Se fera entendre la résonance,
L’écho de la vie-liberté".

Briser le système

Historienne et professeure à l’université fédérale du Recôncavo da Bahia (UFRB), Martha Rosa Figueira Queiroz explique que la création de réseaux de soutien mutuel a été une stratégie extrêmement efficace et judicieuse des femmes noires. « Sans la croyance en la valeur des échanges mutuels, en la collectivité, nous ne serions pas allées aussi loin, ni nous ni nos familles ».

Les femmes ont créé des emplois dans le commerce informel et le travail domestique afin d’arriver à une autonomie financière qui, au XIXe siècle, leur a permis, ainsi qu’aux familles noires, d’acheter leur liberté. « Elles vendaient toutes sortes de choses. Voici les gagnantes de la période de l’esclavage : les commerçantes, les couturières, les blanchisseuses », souligne Martha Rosa. Et ce travail épuisant se maintient jusqu’à aujourd’hui, de même que les moyens créatifs pour assurer la subsistance de la famille.

Un autre objectif poursuivi par les femmes noires et transmis comme un héritage précieux, était l’éducation - la possibilité d’étudier et d’obtenir un diplôme. « Nous avons tous le souvenir de nos grands-mères et de nos mères qui nous disaient qu’elles ne nous laisseraient rien [en biens matériels], mais qu’elles nous lègueraient l’éducation », se souvient Martha.

La collectivité comme principe, la recherche de l’autonomie financière et l’éducation comme valeur, voilà ce qui façonne les familles noires qui contournent le système esclavagiste. « Cela fait 150 ans que la loi existe, mais cela fait plus de 150 ans que les femmes noires se battent pour que leur ventre soit effectivement libre », indique l’historienne, soulignant qu’elles sont dans des organisations de quartier, elles sont enseignantes, écrivaines et artistes, engagées dans l’amélioration de la vie de la population noire.

Introduire le tableau de l’historique du ventre libre

L’éducation et la « musculature émotionnelle »

Lorsque vous regardez les photos de remise de diplômes, vous percevez la joie d’une famille noire de voir sa fille, son fils conclure ses études au lycée, dans un cours professionnel, et plus encore à l’université, indique Martha Rosa. « Avoir un enfant diplômé était la grande bataille d’une femme noire, car elle savait que cela allait être un élément de plus pour renforcer la trajectoire de sa libération », explique l’universitaire.

L’éducation est devenue une bannière de lutte du mouvement noir interagissant avec les actions de discrimination positive menées dans les universités publiques. Depuis les premières expériences de discrimination positive dans l’enseignement supérieur en faveur de l’inclusion des Noirs, le pourcentage de diplômés noirs et métis est passé de 2,2% à 9,3% (de 2000 à 2017), selon les données de l’IBGE et du recensement géographique.

Grâce aux possibilités d’ascension qu’elle a obtenues, la communauté noire a continué à lutter pour la liberté et à combattre le racisme. Chris Gomes, 43 ans, a été la première de sa famille à entrer à l’université. Issue d’une famille pauvre, sa mère est un personnage central de son éducation : enfant de l’esclavage, elle n’a étudié que jusqu’en 7e année et a eu ses premières chaussures à l’âge de 8 ans. Elle a cultivé depuis toujours chez sa fille, le désir d’étudier, d’être indépendante. « J’ai grandi avec elle qui me disait que je ne devais jamais me soumettre à qui que ce soit », se souvient-elle.

La leçon apprise de sa mère sera transmise à la petite Serena Odara, 4 ans. Chris s’attache surtout à former chez sa fille une « musculature émotionnelle », selon ses termes, une approche personnalisée qui est aussi une tentative de guérison des blessures ancestrales.

L’éducation, pour apprendre à réagir à toute agression raciste, commence à la maison, avec le renforcement de l’estime de soi et la création de réseaux. « Le combat pour la liberté est une constante et j’essaie d’utiliser les outils dont je dispose », déclare Chris.

De l’ancienne génération à la génération actuelle, les récits de ces femmes continuent de refléter la nécessité d’assurer une stabilité émotionnelle, et pour cela elles comptent sur le soutien d’une amie, d’une marraine, d’une mère, de sœurs, de filles, de tantes, de nièces ... À titre d’exemple, l’histoire de la tante qui a amélioré ses conditions de vie et a pu accueillir ses neveux et nièces dans la capitale pour qu’ils puissent étudier, est une histoire commune à de nombreuses familles.
Insoumises, elles laissent des héritages

Divers récits historiographiques, dans la poésie et la littérature, racontent les stratégies, la ginga [7], la ruse et l’intelligence que les hommes et les femmes noirs ont dû acquérir pour conquérir leur liberté. Et c’est aux femmes qu’il revenait de porter, protéger et transmettre le savoir issu de l’histoire du peuple noir.

Luísa Mahin, femme noire affranchie et marchande de légumes qui vivait à Salvador, était la mère de Luís Gama, journaliste, écrivain et avocat autodidacte, ayant joué un rôle important dans le mouvement abolitionniste du XIXème siècle. Luísa est considérée comme l’une des plus grandes femmes leaders noires contre l’esclavage à Bahia et aurait participé activement à la révolte de Malês. [8] , en 1835.

Lire aussi La Révolte des Malês : l’histoire qu’on ne raconte pas de Pai Rodney de Oxóssi dans Carta Capital

Symbole de la résistance et de l’insurrection noire et féminine, la mémoire de Luísa Mahin a été réhabilitée ces dernières années. Les ventres noirs comme le sien ont donné naissance à des révolutionnaires qui ont poursuivi la lutte contre l’esclavage au Brésil. Bien avant que l’État n’adopte la loi sur le ventre libre, les Dandaras, les Marias Firminas, les Terezas de Benguela [9] se battaient déjà et ont légué leur héritage.

Voir en ligne : Ventre livre ? 150 anos depois da Lei, mães negras seguem lutando pela verdadeira liberdade dos filhos

Montage : Revista Azmina

[1Loi du Ventre Libre. Promulguée le 28 septembre 1871, elle affranchit les enfants de mères esclaves.

[2"Loi d’or" du 13 mai 1888 qui abolit l’esclavage. Un peu plus de 700.000 personnes ont été « libérées », en réalité livrées à elles-mêmes sans aucune aide de l’État brésilien.

[3Le Forum Brésilien de Sécurité Publique publie tous les an l’Atlas de la violence en partenariat avec l’IPEA, Institut de recherche économique appliquée.

[4L’État brésilien estimait que cette loi privait le propriétaire d’esclaves d’une partie de son capital. C’est pour cette raison qu’il proposait une indemnisation !

[5Petit ange, surnom que j’ai traduit ici par ange gardien.

[6L’expression ’populaire’ brésilienne à connotation raciste pour désigner les cheveux crépus est « cabelo ruim » les « vilains cheveux » par opposition aux « cabelo bom », les « bons cheveux » qui sont lisses.

[7A l’origine, mouvement de capoeira visant à tromper l’adversaire dans l’attaque comme dans la défense.

[8Le mot Malê signifie musulman. A Bahia (Salvador), en 1835, environ 600 noirs, majoritairement musulmans, ont pris part à cette révolte

[9Dandaras, Marias Firminas, Terezas de Benguela. Femmes ayant dirigé des quilombos aux XVIIIème et XIXème siècles.

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