Au Brésil, la Coupe est pleine ! (Deuxième partie)

, par Stéphane Monclaire


Photo : Mouvement de décoration anti-Copa

Autres Brésils : Selon vous les brésiliens devraient donc fortement soutenir leur équipe durant ce Mondial et oublier leur mécontentement face aux excès de dépenses publiques que ce méga-événement a généré et face aux retards de multiples chantiers. Pourtant nous sommes à trois semaines du premier match et il y a encore des manifestations à Rio et São Paulo contre le Mondial. Certes elles n’attirent pas grand monde. Mais les rues comme les boutiques sont bien moins parées de vert et jaune qu’elles ne l’étaient à même période lors de chacun des précédents Mondiaux. Le mécontentement semble se prolonger ; la FIFA et le gouvernement brésilien s’en inquiètent. N’êtes-vous pas trop optimiste dans vos prévisions ?
Stéphane Monclaire :
Ce Coupe du monde bashing va, c’est le plus probable, s’épuiser au fur et à mesure que l’enjeu sportif et son attrait vont l’emporter sur les mécontentements citoyens. Mais une population ne passe jamais en quelques jours d’une position critique à l’exaltation. Dans les sentiments amoureux ou dans la plupart des relations sociales dans lesquelles l’investissement affectif joue un grand rôle, il faut généralement du temps pour chasser la déception ou l’amertume et se laisser aller à l’amour joyeux, à la fête insouciante. Cette lenteur avec laquelle rues et vitrines changent actuellement de couleur, comparativement à 2010, 2006 ou 2002 atteste de cette transition graduelle des perceptions et des affects.


Autres Brésils : Vous pensez que le Brésil sera, à l’ouverture du Mondial, aussi vert et jaune qu’il était à l’ouverture de l’édition 2010 ?

SM : Non, il le sera moins. Mais pas seulement à cause de ce Coupe du monde bashing et du caractère nécessairement lent de cette transition vers le festif. Car depuis 1994, chaque quatre ans le pays est un peu moins vert et jaune. Non pas que la passion pour le football ait diminué, mais la société a en partie changé. Avec le développement économique, la hausse du pouvoir d’achat des ménages et la baisse de prix des téléviseurs, de plus en plus de gens regardent les matchs chez eux. Ils vont, bien moins qu’avant chez l’oncle, l’ami ou le voisin qui avait une grande télé et servaient à boire et à manger aux convives. Avec la montée progressive de l’individualisme, même si celui-ci est encore loin du niveau qu’on observe en France, et avec la fragilisation des liens familiaux et de voisinage, les brésiliens sont moins prédisposés, qu’avant, à vivre chaque match aux côtés de toute la famille ou de tous les amis. De sorte qu’au fil des ans on partage moins son engouement ; on le vit de façon plus intérieure et davantage dans la sphère privée. Les balcons d’immeubles et les fenêtres des maisons sont donc chaque fois un peu moins parées de drapeaux ou des couleurs du Brésil ; les guirlandes vertes et jaunes qui traversaient et ornaient les rues sont chaque fois un peu moins nombreuses. Ces changements d’attitude sont un des effets des transformations récentes de la structure sociale brésiliennes. Les dizaines de millions d’hommes et de femmes qui, ces dernières années, sont passées des couches populaires hautes vers les couches moyennes basses, ont peu à peu incorporé une partie des comportements et des valeurs, plus individualistes, des groupes sociaux dans lesquels ils entraient statistiquement. Je crois aussi que le Mercosul et la globalisation constituent un facteur indirect de ces changements d’attitudes ; même si ce facteur est bien moins déterminant que ceux déjà mentionnés.


Autres Brésils : Comment cela ?

SM : La construction du Mercosul, bien qu’elle ne soit pas très rapide ni très approfondie, l’élargissement de ce grand marché à de nouveaux pays, tendent à modifier l’image que beaucoup de brésiliens avaient du Brésil. Les convergences croissantes et les partenariats au sein des BRICS et donc la concrétisation partielle de cet acronyme produisent des effets cognitifs similaires. La globalisation heureuse, plus encore.


Autres Brésils : Pourquoi « heureuse » ?

SM : Parce qu’au Brésil, depuis une bonne dizaine d’années et en raison d’une configuration très particulière de facteurs socio-économiques endogènes, la globalisation et plus encore la financiarisation de l’économie brésilienne n’ont pas généré de chômage massif, ni de délocalisations dramatiques, ni une aggravation des inégalités sociales. Certes de multiples indicateurs montrent que cette période heureuse touche à sa fin. Le futur gouvernement, quel qu’il soit, va se trouver face à des défis plus compliqués que ceux rencontrés ces dernières années. Mais revenons aux effets cognitifs de cette ouverture au monde. Elle tend à modifier le nombre, les frontières et les propriétés des groupes sociaux potentiels auxquels les brésiliens peuvent s’identifier momentanément ou plus longuement. De sorte que la propension à se projeter dans la nation brésilienne, telle que la Coupe du monde la dessinait et la réactivait, devient moindre. Cette propension reste forte, mais s’est amenuisée. Donc il y a un peu moins de jaune et vert dans les rues.


Autres Brésils : Les membres des récentes manifestations semblaient très déterminés à perturber le Mondial. Le slogan « Não vai ter Copa » [« La coupe n’aura pas lieu »] est souvent scandé. Et il est décliné sous différentes formes sur les réseaux sociaux. Que pensez-vous de ces mobilisations ? Qu’est-ce qui pourrait les rendre plus fortes ?

SM : Indiscutablement, les préparatifs de cette Coupe du monde ont généré, dans de nombreux segments de la population, une longue séquence de socialisation politique. Rarement tant de brésiliens n’avaient été à ce point sensibilisés et ne s’étaient tant intéressés à une politique publique. L’édition 2014, telle qu’elle a été jusqu’à présent préparée et perçue est un fait social total. Point parce que les Coupes du monde sont devenues des méga-événements, mais parce que cette Coupe a socialement mis en lumière, aux yeux de très nombreux brésiliens, un ensemble de maux de l’Etat et de la société brésilienne, et qu’elle a, ce faisant, quelque peu modifié leur rapport différencié à ces maux, leur rapport à l’Etat et à la société. C’est d’ailleurs pour cela que je m’intéresse à cette Coupe du monde. Elle est devenue un merveilleux objet scientifique, nécessitant une approche multidisciplinaire : science politique, économie, sociologie, anthropologie. Elle est devenue un très bon levier pour comprendre le Brésil actuel. Mais revenons aux manifestations. Il y a effectivement, depuis plusieurs mois, radicalisation de certains collectifs-militants. Pour que de nombreux brésiliens les rejoignent, il faudrait une rapide succession d’événements propices : par exemple une répression violente de plusieurs de ces manifestations ; cette répression s’accompagnerait de bavures ; des passants et, mieux encore, des journalistes seraient grièvement blessés par les forces de l’ordre, et les chefs de rédaction des grands médias élèveraient cela en scandale et inciteraient leur cœur de cible à descendre dans la rue.


Autres Brésils : Un tel scenario vous parait-il possible d’ici le Mondial ou durant le Mondial ? Les bavures policières sont malheureusement fréquentes au Brésil.

SM : Certes, mais de fermes instructions ont été données aux forces de l’ordre pour tenter d’éviter, dans cette période très sensible, des répressions disproportionnées et des bavures. En la matière, le risque zéro n’existera jamais. Mais à observer le comportement de la police lors de ces toutes dernières manifestations, il semble que ces consignes soient respectées. En outre les grands médias sont de plus en plus critiques sur ces manifestations, il est vrai qu’ils sont économiquement intéressés à un bon déroulement du Mondial, puisqu’ils dépendent financièrement de leurs annonceurs et que beaucoup de ces derniers communiquent sur fond de Coupe du monde. Que de bières, de sodas, de lessives, de voitures et autres produits sont présentés, dans les publicités, en lien avec ce gigantesque évènement sportif. Sans compter que la proximité des élections présidentielle, gouvernatoriales et législatives tend à canaliser les mécontentements. Contrairement à ce qui s’est passé en juin 2013, époque où beaucoup de leaders politiques encourageaient implicitement ou explicitement les brésiliens à descendre dans la rue, ou applaudissaient les manifestants tout en en ayant peur, la population va pouvoir d’ici peu s’exprimer à travers les urnes ; en tout cas, c’est ce que le personnel politique et les grands médias ne cesse de lui dire.

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