Au Brésil, l’arrestation de Michel Temer arrive à point nommé

, par Luc Duffles Aldon

Merci pour cette occasion d’apparaître sur vos écrans. Les événements décrits ici se déroulent pendant que nous écrivons, d’ailleurs, ils n’auraient pas du se passer, on n’en sait rien. Et pourtant... sur l’air de la Marche funèbre d’une marionnette voici le résumé des dernières coïncidences : tout commence le 15 mars.

Tout commence le 15 mars

Dans les journaux on lit le président de la Chambre des Députés et le Président de la République se sont mis d’accord pour ajourner le vote de la loi « anti-crime et anti-corruption » jusqu’au second semestre. Le très médiatique ministre de la Justice et de la Sécurité, Sergio Moro a alors demandé des explications au président de la Chambre des députés, réélu, Rodrigo Maia (DEM), élu de l’état de Rio de Janeiro. Le mercredi 20 mars, R. Maia lui adresse deux attaques en forme de boutades lors d’une interview (Tv Globo, 20/03/2019) :

  • « Sergio Moro, le fonctionnaire du Président Bolsonaro ? »
  • « Le projet anti-crime est important : il copie le projet présenté par l’ancien ministre Alexandre de Moraes, aujourd’hui juge du Tribunal Suprême Fédéral » ... [1]

Amanda Perobelli/Reuters©

Ces deux attaques ont un sens, très précis

La première trouve son origine dans l’éditorial de la Folha de São Paulo du 4 mars 2019. Cette semaine, le Superministre Sergio Moro est descendu du mont Olympe de la technocratie (malgré les autels des philanthropies étasuniennes et les auspices de l’aile militaire du gouvernement) pour se voir refuser la nomination de Ilona Szabó dans Conseil National de la Politique Criminelle et Pénitentiaire : un organe consultatif. La tribune conclut en disant qu’"après tout, néophyte et peu préparé, c’est lui (Bolsonaro) qui a remporté près de 58 millions de voix, il y a quatre mois à peine." Des mots qui résonnent dans la déclaration de Maia qui fait mouche : « Sergio n’a pas été élu ».

La seconde ne peut qu’être une référence à un dernier épisode de l’opération Lava Jato. En Février 2019, les avocats de l’ex-Président Lula ont démontré que la magistrate Gabriela Hardt, aujourd’hui à la tête de l’opération Lava Jato, aurait copié-collé des passages entiers du dossier d’accusation du juge Sergio Moro statuant sur le Triplex de Guarujá. Dans le cas de la propriété d’Atibaia, la magistrate aurait juste changé l’ordre des paragraphes avant de déterminer la condamnation de Lula a 12 ans et 11 mois basé sur des « pièces a conviction inexistantes ». Rappelons que Lula a été condamné une première fois à 12 ans et un mois de prison pour faits indéterminés de corruption passive.

Autre élément, la Lava Jato avait également souffert une autre défaite sur les réseaux sociaux : le 12 mars, ses coordinateurs avaient publié un communiqué officiel demandant la suspension (90 jours) de la création d’un fonds privé pour gérer les R$ 2,5 milliards d’amende payés par l’entreprise Petrobras au Département de la justice des États-Unis. La justice étasunienne avait conclu un accord, approuvé par la juge Gabriela Hardt, de verser 80% du montant total sur un compte lié à la 13e Cour fédérale de Curitiba.

  • Quel lien ? Le lendemain, le 21 mars, Michel Temer est arrêté, à Rio de Janeiro. Avec lui, son homme de confiance et l’ancien ministre Moreira Franco, le beau-père de Rodrigo Maia.
  • Oui, mais quel lien ? La prison de ces deux hommes forts des gouvernements antérieurs est tout de même surprenante. Surtout lorsque l’on connaît les capacités politiques de Michel Temer auprès des juges et des parlementaires.

Les effets politiques

La prison arrive à un moment médiatique opportun. Depuis 2014, il est indéniable que Sergio Moro est une super star des réseaux sociaux et un haut voltigeur entre les tweets. Son sens du rythme et du scoop avait été impeccable à laisser fuiter des conversations téléphoniques entre Lula et Dilma, la veille de sa nomination comme ministre et l’avant-veille de l’opération, filmée en direct par la chaîne Globo, qui finit par la conduite manu-militari de Lula en prison. Le spectaculaire en ferait presque oublier le vice de procédure et le crime contre la sécurité nationale (mettre la Présidence de la république sous écoute).

Il est donc possible de supposer que Sergio Moro, juge politique et ministre justicier, ne soit pas insensible à la perte de vitesse de l’opération Lava Jato. La très faible adhésion à la dernière manifestation en soutien à cette opération avait été la risée de la tweetosphère de gauche. Une adhésion en chute libre comme celle du président élu malgré les efforts de son gouvernement militaro-technocrate.

Une autre défaite pour les partisans de la justice express lui pesait sûrement. La semaine dernière, le Tribunal Suprême Fédéral (STF) avait décidé que les enquêtes sur des affaires de corruption de candidats (achat de votes ou financement illégal de campagne électorale) devaient être jugées par la Justice Électorale. L’arrestation de Michel Temer met le STF en position de difficulté, ayant laissé sa chance de le poursuivre alors que les preuves de corruption s’accumulaient pendant son gouvernement intérimaire putschiste. Au total, il existe neuf enquêtes pour corruption contre Temer, dont cinq sont en cours au niveau du STF.

Et le « copié-collé » ? Le clan de la justice express vient de mettre en sérieuse difficulté l’équilibre politique permettant le vote (déjà difficile) de la réforme de la sécurité sociale et des retraites (Previdência en portugais). Car Michel Temer était a l’origine du projet qui en grande partie inspire celui présenté au Parlement la semaine dernière. C’est une analyse du vice-président, le général Morão. Projet politique au centre de l’agenda de Bolsonaro et de Maia. Le vote de la Previdência est la raison pour laquelle le projet anti-crime et anti-corruption est ajourné. Bolsonaro a affirmé que « sans réforme, le Brésil s’arretera jusqu’en 2022 ». La droite ultra-libérale, sur les réseaux sociaux toujours, rappelle qu’il y a un an, les fonctionnaires du Parquet et les juges fédéraux avaient manifesté contre les premières propositions de cette réforme. Cette droite a été moins vocale contre les faveurs accordées aux militaires dans le cadre de cette réforme. Bienvenu.es à la « casa das cartas ».

Et c’est là que ça devient intéressant

Michel Temer est arrêté pour une période indéterminée. Avec lui le colonel João Baptista Lima Filho, de Rio. Les téméraires se rappelleront de ce nom. Il a été tout le long de la présidence intérimaire (2016-2018), le para-tonnerre de Michel. En effet, de nombreuses enquêtes policières et journalistiques ont montré, dans un style très différent, que cet homme est le responsable d’un « système de valises » bénéficiant à Michel Temer dans de nombreux projets notamment immobiliers, dans ce cas précis. Les enquêtes ont pu remonter la piste jusqu’au début des année 90.

Or, nous ne pouvons que nous rappeler du documentaire de Beth Formagini, Pastor Claudio Guerra présenté lors de l’édition de 2018 du Festival Brésil en Mouvements. Celui qui avait été une pièce maîtresse des groupes militaires, milices et escadrons de la mort, ainsi que des systèmes de corruption liés à eux à Rio de Janeiro, affirmait qu’ils n’avaient jamais été aussi actifs et ne s’étaient autant enrichis que dans les années 1990, œuvrant sous couvert de garantie de la sécurité publique dans les favelas notamment. Le documentaire est arrivé dans les salles de cinéma brésilienne le 14 mars 2019.

Les combats de Marielle Franco ne sont jamais très loin. D’ailleurs, parlant d’arrestations cathartiques, deux viennent à l’esprit.

Suite à l’arrestation des gâchettes ayant assassiné Marielle Franco et Anderson Gomes, le commissaire de police en charge de l’enquête a appris qu’il serait éloigné de l’affaire à travers une chronique de Lauro Jardim, dans le journal O Globo. Pour le récompenser de ses bons et loyaux services, le gouverneur de l’état de Rio lui attribue une bourse intégrale pour aller se spécialiser auprès de la police italienne sur les affaires mafieuses. A son retour, il sera nommé à la tête d’un programme d’échanges entre la police italienne et la police de l’état de Rio de Janeiro, selon le gouverneur qui est du même parti que le président de la République du Brésil.

« Italie » coquin de sort où Michel Temer avait de forte s chances d’être nommé ambassadeur, notamment suite à l’extradition de Cesare Battisti. « Italien », ironie du sort, nom de code de Antonio Palocci, cet ancien ministre qui a vendu les preuves de sa corruption en échange de sa liberté et de la condamnation de Lula pour « faits indéterminés ». Il a également ouvert un nouveau marché pour les avocats d’affaire au Brésil, celui de la défense dans le cadre de délations récompensées.

Enfin, qui se souvient d’Eduardo Cunha ? L’ancien président de la Chambre des députés, lui aussi élu de Rio, a été l’architecte de la destitution de Dilma, promoteur de la croisade évangélique contre la corruption puis envoyé en prison pour se faire oublier.

Voir en ligne : Blog Médiapart

[1avant-hier, secretaire de la Sécurité publique de l’état de São Paulo et encore avant, avocat d’une coopérative de transport liée à la tentaculaire organisation criminelle de São Paulo : le Premier Commandement de la capitale

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