Au Brésil, l’ampleur prise par le scandale Petrobras menace Dilma Rousseff

, par Lamia Oualalou

Source : Mediapart - 11/03/2015

De notre correspondante à Rio de Janeiro.- La nuit vient de tomber sur São Paulo ce 8 mars 2015, lorsque Dilma Rousseff apparaît sur tous les écrans de télévision et les radios. La présidente profite de la célébration de la Journée internationale de la femme pour prendre la parole et défendre sa politique. À Pinheiros, Higienopolis, Jardins et Vila Madalena, les quartiers chics de la capitale économique du pays, la solennité fait place à un tintamarre. Sans sortir de chez elles, des familles entières se sont installées à leurs balcons et fenêtres pour taper sur des casseroles.

C’est un « panelaço », le moyen privilégié des classes moyennes et aisées de protester contre la classe politique en Amérique latine. Fréquent en Argentine, le procédé est rarement utilisé au Brésil. Des mêmes appartements inondés de bouquets de roses dans la matinée en hommage aux femmes qu’ils abritent, fusent désormais des flopées d’insultes machistes comme « vache » et « pute ». Au même moment, d’autres prennent en photo leur petit écran, avec un doigt d’honneur posté devant. Le tout propagé par des milliers de messages sur les pages des réseaux sociaux, à l’instar de « revoltados online », littéralement « les révoltés online ». Leur mot d’ordre « Fora Dilma », « Dehors Dilma » !

Deux mois après le début de son second mandat, la popularité de la présidente est au plus bas. Quelque 42 % des Brésiliens jugeaient son gouvernement « excellent ou bon » en décembre dernier selon l’institut de sondages Datafolha. Le 8 février, cette proportion tombait à 23 %. Il faut remonter à 1999, alors que le président conservateur Fernando Henrique Cardoso dirigeait le pays, pour retrouver un chiffre aussi bas.


Manifestation demandant la destitution de Dilma Rousseff en février 2015, São Paulo. © Oswaldo Corneti/ Fotos Pública

« Dans les milieux aisés, on a vu surgir une véritable haine à l’égard de la présidente et du Parti des travailleurs, le PT », reconnaît l’économiste Luiz Carlos Bresser-Pereira, ministre à plusieurs reprises des gouvernements de droite dans les années 1990 et membre fondateur du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, droite), principale formation de l’opposition. « Et cette haine, sensible ces deux dernières années, n’a fait qu’augmenter quand Dilma Rousseff s’est fait réélire de justesse en octobre », poursuit-il.

C’est cette détestation qui nourrit aujourd’hui les revendications de destitution de la chef d’État, généreusement relayée par la grande presse, alliée assumée de l’opposition. Leur principal argument : le scandale de corruption au sein de Petrobras, la compagnie nationale d’hydrocarbures.

Cela fait un an que le Brésil vit au rythme des révélations déclenchées par une gigantesque enquête policière baptisée « Lava-jato » (littéralement, « Karcher »). Au fil des opérations, la population découvre une surfacturation quasi systématique des dépenses en infrastructures de l’entreprise, bénéficiant aux principales entreprises du secteur du bâtiment. Ces dernières se sont organisées en cartel pour se partager les marchés, faisant enfler la facture et reversant une commission variant de 1 % à 3 % du montant des contrats à une poignée de cadres véreux de l’entreprise.

Une partie de ces fonds détournés – près de 10 milliards de reais soit 3,4 milliards d’euros selon la police – étaient ensuite redistribués aux politiques de sept partis, membres pour la plupart de la coalition au pouvoir. Après avoir fait l’objet de plusieurs fuites, la liste des élus faisant l’objet de poursuites a été rendue publique le 6 mars. Dénoncés par les cadres de l’entreprise ayant accepté de collaborer dans l’enquête en échange d’une réduction de peine, 49 politiques sont ainsi montrés du doigt, dont le président du Parlement Eduardo Cunha et celui du Sénat Renan Calheiros.

Si la corruption est endémique au Brésil, Lava-jato a permis, pour la première fois, d’en décrypter les mécanismes et d’en nommer les bénéficiaires politiques. Également inédite : la mise en cause des entreprises à l’origine de la corruption. Alliées de tous les gouvernements depuis les années 1950, les « sœurs » du bâtiment, comme on les appelle en référence à leur puissance, sont traditionnellement épargnées par la justice, les élus, et la presse, qui leur doit de nombreux encarts publicitaires. Pour la première fois, des corrupteurs sont également interpellés par la police.

Les citoyens sont las de l’impunité de leur classe politique
L’ampleur du scandale Petrobras se justifie par le poids de la compagnie. Contrôlée par l’État tout en étant cotée à São Paulo et New York suite à son ouverture de capital, c’est la première entreprise d’Amérique latine. Elle représente 10 % du produit intérieur brut (PIB) brésilien, et 15 % du total des investissements du pays. C’est aussi la principale source de subventions de toutes les manifestations culturelles.
L’épisode de corruption n’a rien d’original. Les enquêteurs estiment que le procédé de détournement est vieux d’au moins quinze ans, remontant à l’époque du gouvernement conservateur du président Fernando Henrique Cardoso. Son actuel organisateur, Paulo Roberto Costa, l’ex-directeur de l’approvisionnement de l’entreprise pétrolière, a résumé avec cynisme sa banalité : « N’ayez aucune illusion, ce qui s’est passé au sein de Petrobras se passe dans tout le Brésil. Pour les routes, les chemins de fer, les ports, les aéroports, les barrages, dans tout le Brésil, il suffit de se renseigner », a-t-il déclaré en décembre 2014 durant une audition d’une commission d’enquête parlementaire sur le scandale.


Lula plonge les mains dans le pétrole du pré-sel récemment découvert, le 2 septembre 2008 © Ricardo Stuckert

Outre la légitime indignation de citoyens las de l’impunité de leur classe politique, la dénonciation est d’autant plus amplifiée qu’il existe de « nombreux intérêts économiques et géopolitiques liés à la crise de Petrobras », souligne Luiz Gonzaga Belluzzo, professeur d’économie à l’Université Unicamp, à São Paulo. La découverte, voilà huit ans, de gigantesques gisements de pétrole baptisé « pré-sel » car protégés par une couche de sel entre 5 et 7 kilomètres sous la surface de la mer, a propulsé le pays dans le groupe des potentielles puissances exportatrices d’or noir.

Mais cette trouvaille a également provoqué un changement profond de la législation en 2010, sous l’impulsion de l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva. Il a mis fin au régime de concession alors en vigueur faisant de l’État le seul propriétaire du pétrole, et donné à Petrobras un statut privilégié : l’entreprise doit notamment être associée à hauteur d’au moins 30 % à toutes les exploitations. La loi a également institué une politique de préférence nationale pour les fournisseurs. Ces mesures ont provoqué le dépit des grands groupes d’hydrocarbures internationaux relayés par leurs interlocuteurs locaux.

L’opposition a également su exploiter habilement l’affaire Petrobras, et ce dès la campagne électorale fin 2014. Candidate à un second mandat, Dilma Rousseff n’était-elle pas responsable des errements d’une entreprise qu’elle était censée bien connaître depuis 2003, quand elle était ministre de l’énergie ? Graça Foster, la PDG nommée en 2012, n’était-elle pas une de ses intimes ? Enfin, fallait-il plus de preuves de la manie du PT de placer ses alliés à de hauts postes des entreprises publiques pour les instrumentaliser ? Le scandale est une des raisons du faible score électoral de la présidente qui ne doit qu’à la mobilisation in extremis des mouvements sociaux l’avantage de trois millions de voix sur son concurrent conservateur, le sénateur Aécio Neves.

Malgré la victoire, la présidente est depuis sur la défensive. Si elle a gagné, elle se comporte comme une perdante. Dans la foulée de son discours d’investiture, le 1er janvier 2015, elle a littéralement disparu, laissant la scène aux autres partis de la majorité et en particulier au PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien, une formation fourre-tout, de tous les gouvernements depuis le rétablissement de la démocratie). C’est ce qui a permis aux courants conservateurs d’imposer le député Eduardo Cunha, l’un des chantres de la politique évangélique, à la tête du Parlement, contre la volonté de la présidente. Au Brésil, c’est un poste d’une importance redoutable, puisque c’est lui qui décide de mettre en avant un texte de loi ou de l’enterrer, de la distribution de certaines prébendes et des attributions des commissions parlementaires d’enquête. Bref, il tient l’initiative politique.


Investiture de Dilma pour son second mandat le 1er janvier 2015 © Antonio Cruz/Agência Brasil

Ce n’est pas le nouveau gouvernement, nommé avec des semaines de retard, qui lui fera de l’ombre. Marquée par la médiocrité et témoignant plus de batailles de faveurs entre partis que de force politique, la nouvelle équipe semble dépourvue de stratégie. La politique de la ville est confiée à Gilberto Kassab, ex-figure de l’opposition, dont le passage à la tête de la mairie de São Paulo, entre 2006 et 2012 est resté dans la mémoire de la plus grande ville d’Amérique latine comme un désastre. Il doit son portefeuille au contrôle du PSD (Parti social démocratique), qu’il a créé en 2011 en se félicitant qu’il ne soit « ni de gauche, ni de centre, ni de droite ».

Pour sa part, le ministre des sciences et technologies Aldo Rebelo, ex-communiste, est fameux pour son rejet des théories du réchauffement climatique, « non prouvées scientifiquement ». Le ministère des sports, crucial à un peu plus d’un an des jeux Olympiques de Rio de Janeiro, a été confié à George Hilton. Il ne connaît rien au secteur, mais a été imposé à ce poste par la centaine de députés évangéliques du Congrès. « Ce n’est pas un gouvernement, ni une coalition, c’est la représentation d’un ensemble de féodalités », résume Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’université fédérale ABC, à São Paulo.

La présidente s’est réfugiée dans le mutisme
Les deux seules personnalités visibles du gouvernement incarnent les ennemis historiques du PT, des mouvements sociaux et de la gauche en général. Katia Abreu, principale représentante du complexe agro-industriel brésilien, elle-même grande propriétaire terrienne, a ainsi été promue ministre de l’agriculture. Lors de son discours d’investiture, elle a d’ailleurs martelé qu’il n’était plus question de penser à une réforme agraire puisque le « latifundio n’existait plus au Brésil », en référence aux gigantesques terres acquises le plus souvent de façon illégale. Les militants du Mouvement des paysans sans terre (MST), qui se sont fortement mobilisés pour la réélection de Dilma, ne sont pas encore remis de leur stupéfaction.

Reste enfin Joaquim Levy, le ministre des finances, un cadre du secteur bancaire, formé à l’université de Chicago et conseiller économique du PSDB, le principal parti d’opposition. C’est la première fois, depuis l’élection de Lula fin 2002, que le PT voit ce poste stratégique lui échapper. Aux côtés d’une Dilma Rousseff qui semble jouer le rôle d’adjudante, l’ex-banquier, présenté par la presse comme le premier ministre virtuel, met en place, depuis le début de l’année des mesures d’austérité pour rééquilibrer les comptes publics. Une politique atteignant directement les plus pauvres et les travailleurs à faible salaire et avec pour objectif affiché d’en finir avec le plein-emploi qui serait source de tensions inflationnistes.


Des ouvriers de fournisseurs de Petrobras protestent contre le retard du paiement de leur salaire provoqué par la crise. © Fernando Frazão/ Agência Brasil

« À l’instar des leaders européens, Dilma a capitulé face aux pressions du marché », résume Luiz Gonzaga Belluzo. Plus de 111 milliards de reais (38 milliards d’euros) de coupes dans les dépenses budgétaires, y compris dans les ministères à vocation sociale, du jamais vu depuis l’arrivée du PT au pouvoir en 2003. Moins 31,1 % pour l’éducation nationale, alors que Dilma Rousseff avait promis de faire du Brésil pendant son second mandat une « patrie éducatrice ». Moins 9,4 % pour le ministère du développement social, responsable du versement de la très populaire allocation Bolsa familia (dont bénéficient 14 millions de foyers pauvres dans le pays, soit 50 millions de personnes). Les allocations chômages sont limitées tout comme les investissements dans le logement social et dans les infrastructures, pourtant cruciales à l’augmentation de la productivité brésilienne.

Au nom de la lutte contre l’inflation, le taux d’intérêt a atteint la semaine dernière le niveau record de 12,75 % par an. Alors qu’aucune taxation sur les grandes fortunes n’est envisagée, le transfert de fonds de l’État vers les détenteurs de la dette publique est ainsi accéléré. Plus de 40 % du budget fédéral est englouti chaque année par le remboursement des créances publiques. Le modèle de la rente est renforcé, le secteur productif décline et le gouvernement admet déjà une probable récession en 2015. Tout ce que la candidate Dilma Rousseff dénonçait durant la campagne il y a moins de six mois…

L’objectif de la présidente est d’autant moins clair qu’elle s’est réfugiée dans le mutisme. Son discours du 8 mars, chahuté par l’opposition, se voulait certes une justification de l’austérité doublée d’une demande de « patience » de la population. « Le gouvernement souffre de l’essoufflement du modèle de développement mis en place en 2003 », explique l’analyste politique Breno Altman, directeur du site d’information Opera Mundi. Pendant près d’une décennie, la stratégie d’expansion du marché interne à partir des politiques publiques générant investissements, allocations, droits sociaux et emplois au sein des classes les plus défavorisées, a été dopée par un contexte international marqué par l’explosion de la demande de matières premières, dont le Brésil est fortement exportateur. Une situation qui a permis au gouvernement de privilégier les pauvres sans pour autant remettre en cause les grands intérêts capitalistes, qui ont profité de ces nouveaux marchés. À la fin du second mandat de Lula, si la société brésilienne a profondément changé, la structure économique est pratiquement identique à l’époque de la droite.

La crise mondiale internationale, la chute du cours des matières premières et l’augmentation de l’endettement des ménages ont mis un coup d’arrêt à ce modèle économique. Depuis 2011, la croissance n’est que de 1,3 % en moyenne et les comptes de l’État sont à la dérive. En 2014, le déficit budgétaire a atteint 6,75 % du PIB. Pour sortir de l’ornière, le gouvernement devait choisir entre des réformes structurelles provoquant un affrontement avec le secteur financier, principal bénéficiaire de la politique de la rente, ou l’austérité.

Sans force politique et prisonnière de sa majorité, Dilma Rousseff a opté pour la seconde option, à la stupeur de sa base sociale. « Le problème, c’est qu’elle ne conquiert pas davantage la droite, c’est un calcul politique voué à l’échec », estime Breno Altman. De son côté, l’ex-président Lula, brandi par le PT comme une carte magique pour l’élection de 2018, peine à choisir son camp. Un jour, il critique l’austérité, le lendemain, il en loue la nécessité, déstabilisant plus encore les électeurs du gouvernement.

Dimanche, les agitateurs de casseroles exigeaient une destitution de la présidente. Ils ne bénéficient pas de l’appui officiel des partis d’opposition. « Et pour cause, pour quoi faire ? Dilma Rousseff applique une politique de droite, et, donnant l’impression de ne pas gouverner, encaisse but après but des adversaires, sans réagir, on croirait revoir la demi-finale Allemagne-Brésil et l’humiliant 7-1 », déplore Gilberto Maringoni. Pour lui, le risque n’est guère de voir la présidente quitter son poste avant l’heure, tant l’opposition a intérêt à laisser sa popularité s’effondrer. « On a inventé un nouveau concept de sciences politiques : la destitution, sans sortie physique du président », conclut-il.

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