« Après les faits, le gouvernement n’a pas d’interlocuteurs »

, par Marcelo Beraba

Source : Estadão

Traduction pour Autres Brésils : Céline Ferreira (Relecture : Piera Simon-Chaix)

La population qui s’est identifiée aux mouvements de rue de juin n’a pas répondu à l’appel des centrales syndicales pour le Jour National de la Lutte, jeudi. Pour la sociologue Maria da Gloria Gohn, professeure à l’université Unicamp et spécialiste des mouvements sociaux, la nouvelle génération de jeunes ne s’identifie pas aux formes d’organisation existantes et réagit au modèle de société dans lequel elle vit, où il y a « une importante consommation mais une qualité de vie médiocre ».

Auteur de A sociologia dos movimentos sociais [La sociologie des mouvements sociaux, ed. Cortez Editora] récemment publié, elle a répondu aux questions du journal Estado par écrit juste après son retour, jeudi, d’un voyage d’observation en Turquie, où une vague de contestation de rue remet en question le gouvernement du premier ministre, Tayyip Erdogan.


Manifestants réunis sur la place de la Batata en juin (São Paulo)

Comment définissez-vous les mouvements de juin au Brésil ?
Les mouvements qui ont eu lieu en Juin 2013 dans 12 capitales et villes moyennes brésiliennes ont été qualifiés par les média et autres de « manifestations ». Ils ont en effet été, dans la majorité des cas, des manifestations exprimant des attitudes d’indignation face à la conjoncture politique nationale. Les mobilisations ont acquis, dans ces évènements, un caractère de mouvement de masse, de protestation, de révolte collective, regroupant l’indignation de différentes classes et couches sociales ; la classe moyenne proprement dite étant prédominante, ainsi que différentes tranches d’âges, les jeunes en particulier. Les mouvements de juin 2013, que j’appellerai provisoirement « Mouvement des Indignés des Places, Rues et Avenues », concentrent des demandes locales, régionales ou nationales. Ils agissent dans des collectifs non hiérarchiques, avec une gestion décentralisée, ils produisent des manifestations avec une autre esthétique – ils ne dépendent pas d’une voiture sonorisée pour faire avancer la marche, ils n’utilisent ni drapeaux ni grandes banderoles munis de sigles ou de mots d’ordre ; les participants ont plus d’autonomie, ils n’agissent pas sous la coordination d’un leader central. Ce sont des mouvements avec des valeurs, des principes et des formes d’organisation distincts des autres mouvements sociaux, comme les syndicats par exemple, les mouvements populaires (urbains et ruraux), ils sont aussi différents des mouvements identitaires (femmes, quilombolas [1], indigènes, etc…). Pour comprendre cette vague de mobilisations, au-delà de l’identification des spécificités et des différences des jeunes en action, une question est centrale : pourquoi une grande masse de population a-t-elle adhéré aux protestions ? Quel sens et quelle signification ces jeunes ont-ils attribué aux évènements pour les transformer en mouvement de masse avec une large légitimité ?

Nous savons que les protestations de Juin ont été provoquées par des collectifs organisés avec la prépondérance du MLP – Movimento Passe Livre [Mouvement du ticket gratuit], à partir d’une demande ponctuelle : contre l’augmentation du tarif des transports en commun. Lorsque l’on regarde les journaux télévisés des média nationaux de ces derniers mois, on peut faire la liste des causes éventuelles de l’indignation qui a poussé des milliers de Brésiliens dans les rues, adhérant au mouvement des jeunes, à savoir : les dépenses extrêmement élevées engagées dans les stades de la Coupe du Monde, les énormes évènements et l’utilisation de l’argent public dans des évènements promotionnels, la mauvaise qualité des services publics, en particulier en ce qui concerne les transports, l’éducation et la santé. Les autres éléments aggravants sont : la persistance d’indices d’inégalité sociale élevés, l’inflation, les accusations de corruption, le clientélisme politique, le PEC 372 [2], le sentiment d’impunité, le système politique archaïque, la criminalisation des mouvements sociaux, en particulier ruraux et indigènes, le projet de loi en cours de discussion au Congrès sur « la guérison des gays », l’attribution d’importants postes politiques à l’échelle nationale à des hommes politiques ayant un passé marqué par des accusations, etc… C’est-à-dire, en dépit des politiques gouvernementales d’inclusion sociale et de la bonne image internationale du pays jusqu’à récemment, vu comme un pays émergent avec succès, le Brésil tout beau tout rose, pour le sens commun de son peuple en général, n’était qu’une construction irréelle. Ce « peuple » proprement dit lisait entre les lignes des nouvelles quotidiennes, et quand il a vu à la télévision des jeunes se faire tabasser parce qu’ils luttaient pour des drapeaux qui étaient également les leurs, la mobilité urbaine, ce peuple est descendu dans les rues et a montré une fois de plus que la cordialité du Brésilien a ses limites, fixées par des valeurs qui touchent à sa dignité, et provoquent la colère et l’indignation. On estime que plus d’un million de personnes sont descendues dans les rues du pays en juin. Rien que le 17, des données des média ont comptabilisé près de 230 000 personnes, du Para au Rio Grande do Sul.

En quoi ressemblent-ils et sont-ils différents des mouvements qui ont eu lieu dans l’Orient musulman, en Europe et aux Etats-Unis ?
Les mouvements brésiliens de Juin 2013 ont plusieurs points communs et beaucoup de différences avec les mouvements cités dans la question. En commun : ils font partie d’une nouvelle forme de mouvement social composé en majorité de jeunes, scolarisés, majoritairement issus des classes moyennes, connectés avec et sur les réseaux digitaux, organisés horizontalement et de manière autonome ; c’est pour cela qu’ils sont critiques à l’égard des formes traditionnelles de politique telles qu’elles se présentent actuellement, en particulier les partis et les syndicats. Les appels à la mobilisation sont transmis à travers les réseaux sociaux et les grands média contribuent à l’adhésion de la population en donnant l’information concernant le programme et les lieux et heures des manifestations. Ils ont un style particulier dans les manifestations : dans l’ensemble, ils ne déploient pas de drapeaux d’organisations et n’utilisent pas de banderoles fabriquées à l’avance, ils emploient des mots d’ordre en plus de la demande principale, ils n’ont pas de véhicules sonorisés, et le tam-tam ou les applaudissements sont employés sur le chemin des marches. Le mouvement a lieu en se construisant sur le tas, au fur et à mesure et non à travers de grands plans d’organisations avec coordinations verticales. Chacun emmène sa pancarte en carton, un nouveau message peut provoquer une décision prise à chaud, sur le moment. Dans l’esthétique individuelle, le noir prédomine, des masques à gaz ou autres (comme celui de Guy Fawkes, l’Anonymous) et des piercings éventuels. Ils ont été la cible d’actions violentes de la part de la répression policière. Ils se connectent à des réseaux d’appui internationaux et la solidarité entre eux est une valeur et un principe. Ce sont les laboratoires d’expérimentations des nouvelles formes de faire de la politique. Ils dirigent leurs revendications à des personnes spécifiques de la scène publico-politique de chaque pays. C’est pour cette raison que les mouvements brésiliens se différencient des Indignés d’Europe, particulièrement d’Espagne, du Portugal et de Grèce, des pays en crise économique profonde provoquée par les politiques néolibérales d’ajustement fiscaux, de contrôle et de suivi de la “troïka” (FMI + BCE) chômage, retrait des droits sociaux, baisse des salaires, licenciement de fonctionnaires, etc... Les Indignés brésiliens se différencient encore plus des mouvements du Printemps Arabe, cela étant dû à la fragilité de la démocratie et au fort contrôle social qui prédomine dans la majorité de ces pays, et aux relations entre politique et religion à travers l’Islamisme. Finalement, les Indignés nationaux sont différents du Occupy Wall Street non seulement parce qu’ils ont adopté des formes d’actions différentes, mais aussi parce qu’ils ont eu, au début, un objectif spécifique : contre l’augmentation du tarif, et lutter pour la gratuité. Ils n’ont pas occupé un lieu spécifique, comme le mouvement Occupy Wall Street, préférant les marches. Ils n’ont pas non plus fait de blocage, tactique qui a été utilisée par la suite dans des actions qui ont fait suite aux manifestations de Juin, lors des mouvements de camionneurs, de motards, et pendant le Jour National de Lutte (11/07/2013) organisé par neuf syndicats, MST, UNE, mouvements populaires d’habitants, etc… Réunissant près de 105 000 personnes dans le pays. Ce jour-là, le MPL/SP a choisi d’appuyer la manifestation des fonctionnaires du métro mais pas l’ensemble des manifestations, considérant qu’elles avaient un objectif large, bureaucratisé, focalisé uniquement sur les travailleurs.

Comment se différencient-ils des mouvements de 1968 et des années 90 au Brésil ?
Au Brésil, 1968 a été marquée par des mouvements qui luttaient, en premier lieu, contre le régime militaire en vigueur, en second lieu, pour le désir de participer à une société en cours de modernisation mais dont l’accès était encore restreint, comme pour l’université avec le problème des « excédants » aux épreuves d’entrée. Assurément le Brésil a été influencé par le Mai 1968 en France, et par d’autres pays qui ont connu des mobilisations d’étudiants. Les points commun entre 2013 et 1968 sont : le rôle fondamental des jeunes, en particulier des étudiants, le manque d’espaces et de relais d’expression de leurs demandes, l’influence d’idées venant du socialisme libertaire, l’utilisation des moyens de communication de l’époque pour articuler les actions : mur et TV en 68, réseaux des média et téléphones portables, Ipad en 2013. Comme différence, on peut souligner la relation à la politique. Les jeunes de 68 voulaient participer à la politique, ils étaient contre les politiques conservatrices et étaient les portes parole de politiques libertaires, ils adhéraient à des groupes avec des idéologies politiques. Les manifestants de 2013 veulent une autre politique, différentes des termes et des formes dans lesquelles elle a été pratiquée jusqu’alors. Ils veulent une autre politique sans encadrement de partis et d’idéologies, mais libertaires. En 68, on proposait des alliances avec les ouvriers et les paysans. En 2013, il n’est pas question d’alliances de classe, les questions d’éthique et de moralité publique sont prioritaires. En résumé : en 68 les jeunes voulaient changer la société à travers des changements politiques. Aujourd’hui, ils veulent des changements dans la politique à travers un comportement différencié de l’État dans sa façon de traiter la société. Ils ne nient pas l’Etat, ils veulent un État plus efficient.

La décennie 1990 est également un référentiel intéressant pour comparer le cas brésilien, car le rôle majeur de la société civile a fait émerger, à l’époque, la question de l’éthique et des droits, aboutissant à l’impeachment de l’ex-président Collor de Melo. Les étudiants « cara-pintadas » [visages peints] ont eu un rôle de premier plan pendant les manifestations. La conjoncture politique du pays a changé et a conduit à des formes institutionnalisées des revendications et des demandes, avec la constitution des conseils et autres, prévus dans la Constitution de 1988. Les mouvements populaires urbains se sont réorganisés en fonction des temps nouveaux où l’on agit dans la sphère publique. Les ONG ont grandi, et ont désormais une place centrale dans le dialogue avec le gouvernement, participant à des projets sociaux avec le soutien de fonds publics. De nouvelles lois ont été adoptées pour réglementer la relation État-Société civile. Le conflit social à la campagne s’est aggravé et le MST est devenu le leader des luttes sociales. Le tournant du siècle a amené des acteurs de la société civile à avoir un rôle central, notamment ceux organisés autour de thèmes liés aux mouvements identitaires et formés à partir de la vague de nouveaux mouvements sociaux qui a secoué le pays à la fin des années 1970-1980, agissant de façon institutionnalisée et normalisée par des lois soumises au contrôle des machines gouvernementales. Les mouvements altermondialistes de la fin des années 1990 et 2000, présents aux différentes éditions du Forum Social Mondial, ont introduit de nouvelles règles et formes d’action et s’organisent de façon transnationale, avec des thématiques globales qui peuvent être activées n’importe où dans le monde. Ainsi, les demandes du quotidien ont perdu de l’espace dans l’agenda social global. C’est de cette façon que ce sont créées les conditions d’une nouvelle vague de protestations telle que le mouvement des Indignés dans les Places, les Rues et les Avenues, qui ont conduit aux mobilisations sans précédent au cours des manifestations de Juin 2013 au Brésil.

Que veulent les jeunes brésiliens qui sont descendus protester dans la rue ? Pourquoi sont-ils insatisfaits alors que l’accès à l’éducation a été élargi, alors que nous sommes en période de plein-emploi et que les problèmes économiques sont récents ?
Ils veulent qu’on les écoute, ils veulent parler et dénoncer le manque de respect des droits des citoyens, et avoir des relais propres pour exprimer des demandes qui ne sont pas propres à la catégorie jeune, mais à toute la société. Ils expriment haut et fort, par exemple, qu’ils veulent une éducation de qualité (qui inclut un plus gros budget, des salaires dignes, des infrastructures adaptées, la formation des professeurs et des autres professionnels du réseau public, des bibliothèques et des salles informatiques, des méthodes adaptées, le transport gratuit pour les étudiants, etc…) Concernant l’enseignement supérieur, ils n’acceptent pas les actions desquelles ont ne sait rien au-delà des indices et des épreuves : les politiques de quotas, les programmes PROUNI, etc. Dans le domaine de la santé, idem. Les jeunes sont optimistes concernant le futur mais en même temps désabusés concernant le présent. Dans le passé, peu d’entre eux ont des trajectoires de militants et d’expériences associatives antérieures. Ils participent à des collectifs, mais gardent des valeurs individualisantes, ce qui est différent d’être individualiste. L’individualisation est une révolution de valeurs silencieuse qui s’observe actuellement dans de nombreux pays européens. On cherche l’autonomie liée à des aspirations d’ordre qualitatif, le développement économique est une condition nécessaire, mais non suffisante. Il y a d’autres facteurs qui donne du sens à l’autonomie, comme le respect de la culture religieuse, le sens civique, l’intérêt pour des causes publiques, la participation associative, la confiance en l’autre et dans les institutions, la liberté de choix, etc. Il y a un manque de perspectives pour les jeunes concernant leurs futurs dans la société actuelle. Les politiques publiques d’inclusion sociale ont favorisé l’élargissement de l’accès à l’enseignement supérieur, mais le marché du travail reste élitiste. La majorité des emplois vient du secteur des services. Les rares projets sociaux officiels pour la jeunesse se limitent à des évènements culturels, et des ateliers (musique, informatique, hip hop). En plus de leurs insuffisance, d’une offre irrégulière, ces projets sont tournés vers les jeunes des périphéries/banlieues, et oublient les jeunes des classes moyennes, ils n’atteignent pas l’univers des rêves et des désirs de perspectives des jeunes en général.

Pourquoi ce rejet et cette hostilité vis-à-vis des partis politiques ?

Ces mouvements représentent tous ceux qui, actuellement, ont un profond manque de confiance dans toute forme politique et catégorie d’hommes politiques. C’est pour cela que leur message a été suivi par des milliers de gens qui ce sont unis à eux en descendants dans la rue. Ils veulent un autre pays, dans lequel éthique et politique vont de pair. Ils veulent une révolution dans la façon de faire de la politique et non une réforme ou une correction de ce qui existe. Ils n’ont pas confiance en la politique actuelle ni aux politiciens. Ils nient la politique actuelle, ce qui est aussi une façon de proposer autre chose. A l’exemple du MPL, qui se déclare sans-parti mais pas anti-parti, ils veulent rénover la politique et le type de partis et de politiciens actuels. C’est pour ça que le thème d’une réforme politique ne les a pas attirés au départ, la réforme serait faite par les politiciens en place, qu’ils sont en train de contester. Ils ne se sentent pas représentés dans le cadre politique institutionnel existant, ils n’ont pas de modes d’expression. Avec cela, on détecte une crise de la représentation sociale de ces groupes et une crise de légitimité des institutions publiques. Le langage politique des manifestants est différent. Leurs codes ne sont pas encadrés par des feuilles de calcul, organigrammes, planifications, sigles de plans et projets.

De quoi s’inspirent ces mouvements ? De quelles idéologies s’inspirent-ils ?

Ils s’inspirent de sources variées, en fonction du groupe d’appartenance de chacun. Comme ils rejettent les leaderships verticaux, centralisateurs, il n’y a pas hégémonie d’une seule idéologie, utopie ou espoir qui les motivent. Certains retirent des enseignements de la gauche concernant la lutte contre le capital et les formes de contrôle et de domination du capitalisme contemporain, à la recherche de l’émancipation. De l’anarchisme et du socialisme libertaire, des groupes ressuscitent et rénovent les lectures sur la solidarité, la liberté des individus, l’autogestion, et la fraternité oubliée et réincarnée dans les actions d’affrontement face à la répression policière. Il y a également un nouvel humanisme dans l’action de certains, exprimé par des visions holistiques et communautaristes, qui critique la société de consommation, l’égoïsme, la violence quotidienne – réelle ou guidée par la peur qu’inspire les gros titres quotidiens sur les agressions, vols, meurtres etc…, la destruction que la consommation de drogues provoque chez les jeunes et d’autres. On cherche à rendre de nouveau humain les individus, la paix, le combat contre la violence. Beaucoup n’ont pas de formation, ils apprennent dans la lutte jour après jour, formant leurs opinions à chaud.

Quelles revendications synthétisent les mots d’ordre des manifestations actuelles ? Quelles sont les grandes thématiques qui mobilisent ces jeunes ?
Nous savons qu’au début, le point central concernait les transports publics, qui au Brésil est un transport collectif dont le caractère public disparaît avec les concessions faites aux entreprises privées dans la mise en œuvre opérationnelle. Ensuite, l’éventail des demandes s’est élargi à d’autres services publics (santé et éducation). Avec l’adhésion des foules aux manifestations, les demandes ce sont élargies encore davantage et la cible est devenue « contre tout », suivie par la dénonciation de la violence policière. Les slogans des affiches, la majorité d’entre eux écrits à la main, rudimentaires, sont emblématiques pour illustrer cette question. « Nos rêves valent plus que 0,20 », « La démocratie tout de suite », « Excusez le dérangement mais nous construisons un autre Brésil », « Excusez le dérangement nous changeons le pays », « La Jeunesse s’est réveillée », « Le peuple ne doit pas craindre le gouvernement, c’est le gouvernement qui doit craindre le peuple », « Le géant s’est réveillé », « Ou l’escroquerie cesse, ou nous arrêtons le Brésil », etc. Les phrases qu’ils proféraient exprimaient également leurs idées : « Le peuple unit n’a pas besoin de parti », « Arrêtez de dire que c’est pour le ticket. C’est pour un Brésil meilleur ». Dans le cas de São Paulo, un militant du MPL a dit clairement : « Nous voulons un nouveau plan directeur, et plus de mobilité dans la ville ». Par conséquent, ceux qui affirment que le mouvement n’a pas d’objectifs, de propositions, de projets, sont aveugles et sourds car leurs demandes incarnent la base d’un autre modèle de développement, fondé sur le choix d’autres priorités dans les politiques publiques et d’autres paramètres éthiques pour les politiciens qui occupent des postes publics.

Qu’est ce que “l’égalitarisme démocratique” dans notre cas spécifique ? S’applique-t-il aux mouvements de nos jeunes ?
L’une des questions profondes qui est en cause dans les manifestations de Juin au Brésil, et dans les manifestations dans d’autres parties du monde, c’est le débat sur la démocratie. La démocratie représentative est en crise, la démocratie directe est un idéal, viable uniquement dans des petits groupes ou communautés. La démocratie délibérative pourrait réunir les deux premières, mais c’est encore un modèle fragile, qui souffre des arrangements clientélistes dans le peu de cas où elle a lieu. En résumé, la démocratie est en crise, mais il existe un certain consensus sur le fait qu’elle est nécessaire. Il reste, donc, à chercher dans les mouvements actuels les indices de nouvelles formes d’organisation politique, dans les jalons de la démocratie. Seraient-ils des mouvements sociaux en transition vers des mouvements politiques qui construiraient de nouvelles formes de représentation ? Peut-être oui, dès lors que l’on comprend la politique d’une forme différente d’aujourd’hui. La politique comme l’art de négocier pour la construction du bien commun. Ceux qui ont décrété la fin des utopies ont besoin de revenir sur leurs idées. La nouvelle génération de jeunes qui s’est organisée et est descendue dans les rues en juin 2013 ne s’identifie pas aux formes d’organisation existantes, et sont attentifs au modèle de société dans lequel ils vivent. Beaucoup de consommation, mais une qualité de vie médiocre.

Le gouvernement fédéral tente de répondre aux revendications avec une réforme politique à travers un référendum. Est-ce le chemin à suivre ? Est-ce que cela suffira à satisfaire les mouvements en cours ?
Les manifestations de Juin ont pris les politiques et les autorités gouvernementales par surprise. Après l’impact initial, le gouvernement fédéral a créé un nouveau programme pour répondre à la vague de mobilisations sociales. Cela démontre déjà une victoire et une conquête de la journée de lutte de Juin, qui va bien au-delà de la réduction de centimes des tarifs. Les effets des manifestations se sont produits lentement et se sont observés dans l’adhésion de milliers de personnes aux manifestations, dans l’écho international des manifestations, dans les journaux, les télévisions, les magazines, les actions de soutien aux manifestants (à Londres, Lisbonne, Madrid, Barcelone, Copenhague, Berlin, New York, Athènes, Istanbul, etc…) et dans l’accélération de l’adoption ou du rejet de projets de loi au Congrès (tel que par exemple la mise en suspens de la PEC 37 et du projet « guérison gay »). Les manifestations ont aussi provoqué, en juin, le retour des actions de mobilisations dans les rues de la part des centrales syndicales et des mouvements populaires ruraux et urbains, qui depuis longtemps limitaient leurs actions à Brasilia et à la participation à des conférences et des évènements co-organisés par les cabinets du gouvernement. La chute de la popularité du gouvernement fédéral et de la présidente de la République prend tout son sens et ce sont des indicateurs clairs du fait que le mouvement n’a pas consisté en à peine deux semaines d’agitation dans les rues. L’instrument démocratique du référendum prévu dans la Constitution a certainement été une idée précipitée, mal expliquée, et qui ne répond pas à court-terme aux demandes exprimées. Il a servi à diluer le débat rejeté par le Congrès sur le contexte des mobilisations. Le gouvernement a des difficultés à trouver des interlocuteurs après les manifestations de juin. Lorsque le gouvernement a repris le dialogue avec les mouvements sociaux en juillet, les personnes invitées à se présenter au palais présidentiel ont été les mêmes que ces dix dernières années : mouvements ruraux, centrales syndicales, mouvements identitaires (femmes, afro-descendants, indigènes, mouvement LGBT, etc…), environnementalistes, etc… Les nouvelles formes de mouvements, organisées par des activistes autour de thématiques spécifiques, comme le MPL et d’autres collectifs mentionnés dans ce texte, n’étaient auparavant pas pris en compte dans le programme des politiques publiques.

Dans votre livre, vous ne mentionnez pas le mouvement du ticket gratuit, qui a été le point de départ de la vague de manifestations. Quelle est l’importance de ce groupe ?

Le MPL a été créé en 2005 à Porto Alegre, et a été présent dans les importantes manifestations d’étudiants à Florianopolis, Salvador, etc… sur la question des tarifs des autobus. En 2006, ils ont fait la promotion d’actions qu’ils appelaient « escrachos », moments au cours desquels ils ridiculisaient les actions officielles et demandaient le tarif zéro. D’après le site web du MPL, celui-ci se définit comme : « un mouvement horizontal, autonome, indépendant et sans-parti, mais pas anti-parti. Le MPL est indépendant non seulement des partis, mais également des ONGs, institutions religieuses, financières, etc… » (saopaulo.mpl.org.br)

Mon livre, Sociologie des Mouvements Sociaux a été publié en avril de cette année, et parle des mouvements de jeunes entre les années 2011 et 2012 (les Indignés européens, Wall Street, le Printemps Arabe, au Brésil) et du mouvement de Mai 68 en France. Il dresse le portrait de nouveaux mouvements sociaux, dans le genre de ceux présents dans les manifestations de Juin au Brésil. Je n’ai pas mentionné le MPL à proprement parler, mais il a été inclus dans les nouvelles revendications des mouvements sociaux brésiliens actuels lorsque j’ai cité sa demande principale « ticket gratuit dans les transports publics » (p. 68). J’ai parlé du MPL dans un autre de mes livres, en tant que partie du mouvement étudiant (Mouvements sociaux et réseaux de mobilisations civils, Vozes, 2010). L’extension du billet unique existant dans plusieurs villes brésiliennes est une conquête qui doit être attribuée à la lutte du MPL. Étant donné le rôle qu’a joué le MPL dans les manifestations de juin, il finira sûrement par avoir une place centrale dans les manifestations futures et il recevra l’attention des analystes et des gestionnaires. Il est également bon de rappeler que la lutte sur la question des transports publics est historique. Je rappelle la « Révolte du Vintém » en 1880 à Rio de Janeiro, et la lutte pour l’accès aux transports (autobus) à la fin des années 1970, dans les mouvements sociaux populaires dans les quartiers de la périphérie de plusieurs villes brésiliennes, soutenus par les CEBS – Communautés Ecclésiastiques de Base. La mobilité urbaine est une question centrale pour le citoyen, pour l’exercice de la citoyenneté, et réunit toutes les classes sociales qui subissent le cauchemar quotidien des déplacements pendulaires, en autobus, en voiture, en train ou en métro.

L’une des évidences qui accompagnent les manifestations est que le mouvement de revendication sans violence est pris entre la pression de groupes qui agissent avec violence et la pression de la répression policière. Comment analysez-vous ce choc ?
Les manifestations qui ont commencé à São Paulo ont d’abord été qualifiées par les média et beaucoup de politiciens comme étant des actes de « vandales ». Une manifestante révoltée par cette qualification est descendue dans la rue le 13 juin avec une pancarte « Média, je ne suis pas un vandale ». Ce jour-là, lors de la 4ème manifestation du mouvement à São Paulo, la police a traité tout le monde comme des ennemis, il y eut des centaines de blessés, beaucoup de personnes arrêtées et beaucoup d’indignation. Ce jour a marqué le changement du regard de la société, qui a fini par soutenir le mouvement et par aller également dans les rues pour manifester. Dès lors, on a pu mieux observer ce qu’on a appelé les “tribus” qui composaient le coeur permanent des manifestants. A São Paulo, des membres de partis de gauche PSOL, PSTU, PCO et quelques militants du PT ont participé aux manifestations aux côtés du MPL. Tous les drapeaux de partis ont été rejetés pendant les manifestations, causant même des tumultes parmi ceux qui ont insisté pour les déployer. Des groupes anarchistes (Black Block, Anonymous, Kaos) étaient présents, avec ou sans masques. Il y a également eu quelques punks. Les très récents mouvements sociaux des indignés des places, rues et avenues, dans plusieurs parties du monde, comptent avec la présence de groupes anarchistes dont certains réagissent violemment à la violence policière, dans certaines circonstances. Ils font partie des nouvelles formes de mouvement. Ils représentent la « résistance », expression utilisée dans les pays du Printemps Arabe pour parler de ceux qui n’abandonnent pas, tiennent tête et affrontent le pouvoir en place. Beaucoup sont arrêtés, blessés ou tués, en effet ce sont les cibles préférées des actes de répression de la police. Quand des actions violentes ont lieu, les affrontements sont inégaux car la majorité des manifestants portent tout juste un équipement de protection : masques, eau, vinaigre, billes pour déstabiliser les policiers à cheval, etc… Le fait que les mouvements soient composés de collectifs divers et différenciés cause des problèmes internes lorsque l’un des groupes s’engage dans des actions propres ou cherche à se démarquer : en montrant ses drapeaux de partis, par exemple, ou en usant de violence en ravageant des biens publics et privés. Certains faits, comme ceux qui ont eu lieu dans certaines des manifestations, s’ajoutent aux difficultés d’actions des collectifs, comme lorsque des groupes de personnes ont profité de la confusion qui régnait pour saccager des magasins et des bâtiments publics. Comment ces différences pourront être résolues, dans un système autogéré sans leaders clés (cause de difficulté également dans le dialogue et la négociation avec les pouvoirs en place), c’est un mystère. Une énigme à déchiffrer, car en effet il est impossible de maintenir des mobilisations de masse pour très longtemps. La fragilité organisationnelle du mouvement, l’absence de définition d’objectifs, et le risque d’instrumentalisation par les forces conservatrices de la droite, comme cela a déjà été le cas dans d’autres moments historiques de tension sociale, ont alarmé plusieurs analystes. En attendant, on ne peut pas oublier la capacité d’apprentissage des activistes, leur pouvoir de réflexion et d’élaboration de synthèses à partir de la pratique. Beaucoup d’entre eux sont dans une phase de baptême politique, mais ils apprennent beaucoup. D’autres savent ce qu’ils ne veulent pas, et cherchent à définir ce qu’ils veulent parmi les paramètres des valeurs auxquelles ils croient. Pour toutes ces raisons, il est tôt pour faire de grands bilans des “mobilisations de Juin”. Le processus est en cours, un nouveau cycle vient à peine de commencer, il doit continuer, allant et venant, comme les vagues de la mer.

Notes du traducteur :
[1] Communautés historiquement initiées par des esclaves fugitifs.
[2] Proposition de modification d’un amendement constitutionnel, finalement rejetée, qui aurait donné le pouvoir d’enquête criminelle aux seuls policiers fédéraux et civils, en retirant cette même attribution au Ministère Public.

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