Source : Sumaúma, « Ansiedade climática entre aspas : a quem interessa adoecer a nossa lucidez ? », 12 janvier 2026, par Llana Katz [1] et Mariana Leal de Barros [2]
Traduction : Enilce Albergaria Rocha
Relecture, édition : Patrick Piro
illustration Cacao Sousa/Sumaúma
Rio Guamá, Belém, Amazonie
Une jeune étudiante du sud du Brésil entre en contact pour la première fois un groupe d’activistes socio-environnementaux. Dans cette rencontre en visio, elle explique qu’elle ne sait plus quoi souhaiter au moment de souffler ses bougies d’anniversaire. Avant, elle n’avait aucun doute. Son souhait était toujours le même : avoir une longue vie et être heureuse. Et d’ajouter, très angoissée : « Mais dans quel état sera la planète dans quelques années ? Je ne sais plus ce que je pourrais désirer ».
Un jeune autochtone Khisêtjê du Xingu raconte que son village est complètement désorienté. La vie communautaire a toujours été régie par des rituels suivant le rythme de la Nature. Mais avec l’effondrement climatique et la voracité de l’agronégoce, parvenu très proche de sa communauté, tout a changé. La Nature n’est plus comme avant, on ne sait plus à quel moment semer ni quand récolter.
Dans les villes, les enfants font des cauchemars, paniqués dans leur sommeil par des tempêtes, des incendies, des inondations. Selon la psychanalyste Daniela Taperman, cela leur arrive aussi quand ils sont éveillés. « La révolte de la Nature » alimente désormais la peur de perdre tout ce qui assure leur existence.
Renzo Taddei, anthropologue du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) explique que le comportement des fourmis rouges du sertão [3] révèle aussi les catastrophes en cours actuellement. Quand elles sortaient en file indienne des rivières asséchées, les gens savaient ce que cela signifiait : « Il va pleuvoir et le lit va se remplir ». Il est arrivé que les fourmis grimpent sur les arbres : quelques jours après, il y a eu une gigantesque inondation. Les communautés avaient appris à observer les fourmis afin de se préparer, mais aujourd’hui les prophètes des pluies du sertão, habiles à lire les signes de leur environnement pour comprendre la météorologie disent que les fourmis elles-mêmes sont très confuses.
La planète toute entière connaît des changements rapides qui affectent les êtres vivants et accélèrent la mort, voire l’extinction, de nombreuses espèces. Et donc, que peut-on comprendre d’une personne capable de percevoir que son entour va très mal, et souffrante parce que la (sa) vie est menacée ?
Échec de la tentative de repousser la confrontation avec les limites
Nommer « anxiété » le sentiment suscité par la perception et la compréhension de l’effondrement climatique peut se justifier : l’anxiété, manifestation du corps, est une réponse crédible à la perception, ainsi qu’à la « conscience », que l’espèce humaine, au contraire d’autres habitant·es de la planète, ne se montre pas capable de se protéger elle-même ni de créer les conditions suffisantes pour assurer la durabilité de la vie.
Le constat de l’incompétence d’une partie de la population humaine à prendre en charge la complexité de la vie conduit à comprendre que si on ne fait rien — ou si peu —, la fin se rapproche. L’idée de la fin affecte les gens, éveillant en chacun sa propre relation avec sa finitude. Il se crée un lien entre la fin de « l’aventure humaine sur la Terre » et sa propre fin. En l’espèce, l’anxiété est la répétition d’une vaine tentative de différer la confrontation avec sa propre limite. Et de plus une façon douloureuse et peu efficace d’affronter l’idée de fin.
Alors, si « l’anxiété climatique » peut représenter une réponse à cet état de fait, pourquoi donc une telle méfiance à l’égard de cette dénomination ? Et pourquoi avons-nous accepté d’y mettre des guillemets, à Sumaúma, pour définir sa position dans le débat [4] ? Nous nous en méfions parce qu’à l’écoute aussi émerge ce qui accompagne cette manière de nommer le malaise. Dire d’une souffrance qu’elle est légitime nous informe aussi sur la façon dont cette souffrance est pensée. Et comme tout nom que l’on donne prend sa place et inaugure des relations, dire « anxiété climatique » définit une posture et suggère une piste pour gérer cette souffrance.
Nous savons que les transformations auxquelles nous aspirons, pour lesquelles nous nous battons et investissons nos vies, nécessitent, pour se réaliser, de percevoir que nous vivons une époque d’effondrement climatique, et que cela affecte toutes les dimensions de l’existence. Pour affronter le problème et prendre soin de la vie sur Terre, nous avons donc besoin de rechercher et de nous confronter aux causes et conséquences de l’effondrement qui, bien sûr, doit d’abord être reconnu avec que ne les identifions.
Certaines personnes tentent d’approcher cette « anxiété climatique » par le même prisme que celui qui accorde à la souffrance humaine le statut de trouble mental. À l’unisson de l’écrivaine Eliane Brum dans son livre Banzeiro [5], nous percevons dans cette douleur des signes évidents de l’état qu’elle nomme lucidité. Être en capacité de se connecter avec son entour, et percevoir les risques, les menaces, les évidences matérielles et immatérielles de la destruction, à notre sens, c’est de la lucidité.
La souffrance devant le péril de l’extinction, soyons clairs, n’est pas une maladie. Bien au contraire, c’est la manière dont notre corps manifeste qu’il a reconnu le risque. C’est comme la colère, la sensation de détresse et d’impuissance que nous éprouvons face à la disproportion entre nos gestes individuels et les forces de destruction, face à des gouvernements et à des multinationales qui savent comment il faudrait agir, mais qui ne le font pas et qui choisissent systématiquement de persévérer sur la voie de l’anéantissement de la vie.
Transformer la souffrance en pathologie individualise ce qui est collectif
Plusieurs guides de santé en libre accès décrivent « l’anxiété climatique » à la manière dont le discours médical et néolibéral aborde les anxiétés traitant d’autres « objets ». Ils parlent d’excès, d’incapacité, d’incompétence, d’une distorsion du rapport à la réalité, ce qui révèlerait une moindre capacité à assumer la représentation de la réalité. Ce qui condamne la personne qui souffre à l’angoisse et à la maladie.
Or, il est important de se rendre compte du déplacement de la question : la souffrance de la personne devient son problème. Du même coup, l’effondrement climatique perd de son caractère impactant, il devient un phénomène qu’il vous incombe de savoir affronter individuellement.
Il est aisé de s’apercevoir que les récits circulant que ces questions sont happés dans l’engrenage de l’individualisation et de la patholigisation de la vie propres au champ de la santé mentale — de la santé en général. « À chacun son problème », sa petite maladie, sa souffrance. Et, pour chacun de ces phénomènes, un médicament, un produit ou une « astuce » qui fait bien plus que d’enrichir directement l’industrie pharmaceutique : un effet pervers, qui affaiblit la lutte contre l’injustice socio-environnementale ou l’apartheid climatique.
Alors la pathologisation dont il est ici question, ce n’est pas la perception que nous avons de notre souffrance (parce que, oui, nous sommes effectivement touchés par ce que nous percevons). Au contraire, il s’agit d’un mouvement politique délibéré consistant à aborder un problème social comme si c’était une question d’individus : diviser, singulariser et personnaliser une question collective, c’est une stratégie classique du capitalisme, très pratiquée par les dynamiques néolibérales qui nous assujetissent.
Cette approche actuellement de « l’anxiété climatique », jugeons-nous, produit des formes de normalisation de la souffrance et des orientations destinées à la prendre en compte visant qui, dans leur grande majorité, ne visent pas les causes structurelles produisant la souffrance. On se focalise sur la biochimie de l’anxiété, présumant qu’une supposée « solution » résiderait dans le corps de chacun. Les démarches suggérées : des exercices physiques et respiratoires, une alimentation équilibrée, l’entretien d’une vie de famille, des loisirs et des divertissements de toute sorte. « Respirez trois fois, buvez de l’eau, mangez du psyllium, dormez, pesez chaque gramme de protéine », et, surtout, « Soyez constamment une personne productive ».
Nous tenons ici une clé de cette logique : si la solution proposée vise le corps, c’est parce son propriétaire est responsable de sa souffrance, étant donné que son mode de vie laisse à désirer. Un discours subliminal qui rejoint les présupposés de la biochimie des affects : « Si vous ne parvenez pas à mettre fin à votre souffrance c’est de votre faute ! La guérison, ça se mériter ! Et vous aurez pour reconnaissance… d’avoir collaboré à faire tourner le manège du capitalisme ».
Prendre conscience que ce problème d’échelle planétaire n’est pas du ressort des cabinets médicaux, car il n’est ni efficace ni suffisant de le traiter sur le plan individuel, c’est un signal clair de lucidité. Le Sommet des Peuples, qui réunit de mouvements sociaux et environnementaux du Brésil, a écrit, lors de la Cop 30 : « Le mode de production capitaliste est la cause principale de la crise climatique grandissante. Les principaux problèmes environnementaux actuels sont dûs aux modes de production, de circulation et de gestion des déchets des marchandises, qui sont soumis à la logique et à la domination du capital financier ainsi que des grandes entreprises ».
Prendre soin de la santé des personnes et de la Nature nous oblige donc à nous confronter à ces dynamiques. Quand on prend conscience de la logique portée par ce genre de réthorique — c’est-à-dire le pourquoi de ce bavardage inutile —, émerge une conclusion importante : le discours médicalisant génère une pathologisation de notre lucidité. C’est donc une puissance qui, pour préserver la structure qui nous rend malade, a besoin de neutraliser notre lucidité.
Ne pas perdre la lucidité, ni la médicaliser
« Anxiété climatique » : le diagnostic peut paraître une nouveauté. Cependant, avoir mal à la Nature est une expérience ancienne pour les peuples de la Forêt qui vivent depuis longtemps la fin de leurs mondes. La « blanchitude », comprise comme le système de pouvoir qui confère des privilèges matériels et symboliques aux personnes considérées comme de peau blanche, ne s’est absolument pas préoccupée d’inventer des pratiques de soin et de promotion de la santé pour les populations subissant la violence du capitalisme.
Cette « anxiété climatique » a été diagnostiquée, elle a pénétré les débats scientifiques, les médias, les propos de comptoir à mesure qu’elle a touché les villes et leurs sphères de pouvoir. Cette souffrance commence à être prise en considération parce que la population qui a accès aux cabinets médicaux et aux services psychologiques commence à l’éprouver. Cette même population qui pendant longtemps a pu se prévaloir de la croyance dans un avenir garanti qui lui promettait un avenir radieux.
Il est fondamental de se rappeler que s’il nous a été possible de ne pas souffrir à cause d’une rivière polluée ou d’une terre contaminée par les produits toxiques, c’est parce que nous avons été façonnés par des visions du monde absurdes construites sur un modèle civilisationnel européen qui a opéré une scission brutale dans notre relation avec la Nature, et notre connexion intrinsèque avec le monde tel que nous le vivions ainsi que tous ceux qui nous entourent. Ce n’est que récemment qu’une partie de la population qui vit dans les grandes villes a compris que quand le Pantanal brûle, la fumée toxique qui s’en dégage envahit aussi leurs corps ; que lorsque l’Amazonie brûle, l’éradication de tout ce qui y vit a un impact sur le climat d’autres lieux dans le monde.
S’apercevoir que nous mangeons des aliments contaminés par les pesticides et le mercure, afin que les propriétaires des grandes entreprises gagnent encore plus d’argent, c’est du même ordre que la prise de conscience que notre corps ainsi que tous les autres partagent un même espace et devraient pouvoir avoir accès aux mêmes droits. S’en rendre compte, c’est de la lucidité.
Cette lucidité, nous ne pouvons ni la perdre, ni la médicaliser. On ne peut pas la réduire au silence. Elle est la chance que nous avons d’entendre toutes les formes de souffrance de celles et ceux qui criaient depuis longtemps. C’est aussi l’occasion de faire valoir leurs modes de résistance. C’est mettre au cœur des débats et des gestes les savoirs qui ne se sont pas ralliés à la bêtise de concevoir le sujet et le corps comme des entités séparées, pas plus que le corps n’est séparé de son entour. Si le fait de prendre soin de sa vie est une bonne réponse à sa propre finitude, percevoir la vie, au sens large, est aussi une très bonne réponse au nécessaire décentrement de soi.
Nous ne sommes pas malades, nous sommes lucides
Dans une interview à la Radio Sumaúma, Carlos Papá – leader spirituel de sa communauté autochtone Guarani Mbya, cinéaste et conseiller à l’Institut Maracá – explique que nous souffrons d’une « mutation d’inconscience ». Un maladie diagnostiquée quand l’exploitation de la Nature et les inégalités sociales deviennent la norme, et que les personnes qui s’en rendent compte n’assument pas leur responsabilité à cet égard, pas plus qu’elles ne s’engagent dans la construction de solutions pour résoudre ces problèmes. « Le capitalisme sait très bien rendre captive cette société vulnérable qui s’imagine vivre une vie sereine et confortable. Mais cette vie confortable vire à la maladie et la personne en devient esclave, sans en prendre conscience ni s’apercevoir de sa souffrance, et croyant qu’un jour, ça ira mieux ». À l’écoute des Grands Esprits, Papá nous enseigne que « la guérion est dans la conscience, que nous devons guérir cette conscience parce que nous sommes des mutants de l’inconscience ».
Il crée une torsion nécessaire, en pointant la relation entre la santé et la possibilité d’un changement. Pour lui, « l’inconscience », c’est la négation de la réalité matérielle vécue, et à l’opposé, avoir peur face à un danger réel n’est ni une maladie ni de l’anxiété. Sigmund Freud en serait d’accord, lui qui dans sa recherche clinique a aussi compris qu’avoir peur face à la perception des dangers ne constitue pas forcément un symptôme, ni ne parvient non plus à arrêter la souffrance. Ce que Carlos Papá propose, c’est d’ouvrir cette notion de lucidité. C’est-à-dire : ne pas uniquement signifier être capables de percevoir ce à quoi nous sommes assujetis, mais aussi de joindre le geste à la conscience. Et plus encore : la lucidité, c’est l’opportunité qui nous est donnée d’agir à partir de ce que nous percevons.
Au lieu de qualifier d’« anxiété climatique » ce que nous ressentons quand il fait une chaleur étouffante ou quand nous assistons à un incendie de forêt, et alors de prendre des cachets pour calmer notre angoisse, nous pouvons nous engager à affronter ce qui produit ces conditions de vie. Pour être sérieux et efficace dans cette lutte, il est nécessaire d’agir en consonance avec les sciences qui produisent questions, hypothèses et réponses, en reconnaissant leur interdépendance à tous les niveaux. Pour agir contre la douleur produite en nous par « l’idée de la fin du monde », il faut s’engager à l’affronter et « naviguer contre la fin du monde ».
Pour répondre à la lucidité, il nous faut plus de lucidité.




