Acte 3 : L’inexorable chute de Marina Silva

, par Stéphane Monclaire

Après avoir été donnée gagnante de la présidentielle, Marina Silva ne cesse de voir ses intentions de vote diminuer dans les simulations de second tour. Comment l’expliquez-vous ?

Stéphane Monclaire : Ma réponse vous semblera brutale et faire peu de cas du respect dû aux morts, mais pour Marina Silva mieux aurait valu que l’avion dans lequel était Eduardo Campos s’écrase deux à trois semaines plus tard ou quelques semaines plus tôt.

Pourquoi plus tard ? Qu’est-ce que cela aurait changé de fondamental ?

S.M. : Sa campagne électorale en serait devenue plus courte et différents segments du corps électoral auraient donc moins eu le temps d’être déçus par le choix contraint de ses alliances, par ses propositions parfois contradictoires et sa manière souvent maladroite d’exposer aux inscrits les problèmes du pays ou ses convictions personnelles.

Par exemple ?

S.M. : Marina Silva a commis plusieurs erreurs, à la fois tactiques et de communication. Certes toute femme ou homme politique qui, du jour au lendemain passe de vice-candidat à candidat et ne partageant pas, de surcroît, chacune des conceptions du candidat défunt, aurait probablement commis les mêmes erreurs tactiques ou une partie d’entre elles. Quand Marina Silva était vice-candidate ses différences de vue avec Campos en matière de défense de l’environnement, sur la question du rôle de l’Etat dans l’économie ou sur laïcisation, n’apparaissaient pas au grand jour, sauf aux yeux des Brésiliens les plus attentifs à la politique. Car au cours de la campagne, les médias prêtent peu attention aux vice-candidats et ceux-ci ne s’expriment guère. Ce qui servait le candidat Campos c’était que sa vice-candidate était une femme, alors que lui était de sexe masculin ; qu’elle était d’origine très modeste, alors que lui est issu d’un milieu social très privilégié ; qu’elle soit noire, et lui blanc ; qu’elle avait été comme lui ministre de Lula. Bref autant de différences complémentaires ou d’utiles similitudes. Les désaccords concernant ce dont le Brésil avait besoin importaient peu puisque, d’une part, qu’en cas de victoire ce serait Campos qui gouvernerait et pas Marina Silva et puisque, d’autre part, Eduardo Campos avait très peu de chances d’être élu, même s’il disposait d’une marge de progression dans les sondages d’environ quatre ou cinq points. Par contre, une fois Marina candidate au Planalto, ces désaccords deviennent un problème. Ils réduisent ses possibilités de manœuvre et tendent à brouiller son image, telle que les médias l’avaient construite jusque-là.

Pourriez-vous être plus concret ?

S.M : Si Marina Silva voulait conserver les financements de campagne qu’avait réussi à obtenir Campos, elle devait rassurer les donateurs et donc rogner sur telles ou telles des promesses électorales qu’elle souhaitait présenter au pays et qui leur auraient déplu. De même, si elle voulait conserver les intentions de vote de certains pans de la population acquis à Campos, il lui fallait poursuivre telles ou telles alliances politiques locales qui avaient permis de les faire surgir dans divers endroits du territoire. Mais face à ces deux nécessités, Marina Silva devait-elle pour autant choisir Beto Albuquerque comme vice-candidat, c’est-à-dire une personnalité politique si contraire à son image. Certes Albuquerque était jusqu’alors un député fédéral du Rio Grande do Sul, alors que Marina Silva est originaire de la région Norte. Mais c’est surtout un homme soutenu par l’agro-business, alors que Marina Silva avait toujours combattu ce secteur économique en raison de la responsabilité de celui-ci dans la pollution des sols et l’expansion des cultures avec OGM. Avec cette nomination, très exploitée par ses adversaires et très critiquée par plusieurs médias influents, Marina Silva s’est mise dans une situation dommageable.

A-t-elle eu politiquement tort de se déclarer hostile au « mariage gay » ? Ne s’est-elle pas ainsi tirée, dès son entrée en campagne, une balle dans le pied ?

S.M. : Oui et même deux balles d’un coup. Marina Silva n’a évidemment rien d’une homophobe, ni jamais montré d’hostilité particulière envers l’union civile de couples homosexuels, telle que la jurisprudence la permet et l’organise. Elle veut simplement, par conviction religieuse, réserver le mariage, c’est-à-dire un type particulier d’union civile, historiquement le plus ancien et le plus socialement valorisé, aux couples hétérosexuels. Reste que le programme publié peu après son entrée en lice prônait l’instauration du mariage pour les couples homosexuels. Cela avait aussitôt enthousiasmé les communautés gays et lesbiennes et satisfait de nombreux Brésiliens très favorables à l’évolution des mœurs. Puis, comme vous le savez, Marina Silva vint préciser que ce programme, long de 246 pages, n’était pas le sien, qu’il s’agissait seulement d’une synthèse de différents débats préparatoires effectués avec des collectifs militants, et qu’elle ne l’avait pas entièrement validé. La façon dont elle exprima son opposition fut maladroite, peu adaptée aux logiques ou aux exigences d’une campagne présidentielle. Certes son refus du mariage pour tous rassura les églises évangéliques et une grande partie de leurs fidèles. Sachant que le Brésil compte bien plus d’électeurs évangéliques que d’électeurs homosexuels, ce refus pouvait être électoralement payant. Mais avec ce refus, elle s’est coupée des milieux progressistes, notamment des jeunes progressistes ; ceux-là même qui auraient pu faire campagne pour elle sur internet et ainsi pallier aux défaut de militants au sein du PSB et au manque de temps d’antenne accordé au PSB dans la campagne officielle. Marina Silva s’est ainsi coupée d’une masse d’agents mobilisateurs qui lui seraient aujourd’hui très utiles.

Et la seconde balle ?

S. M.  : Cet écart entre le programme et ses propos rectificatifs l’ont fragilisé. En effet, les partisans du mariage pour tous, parce qu’ils ont cru dans le programme, lui reprochent d’avoir changé d’avis ; et les adversaires du mariage pour tous lui reprochent d’avoir eu ce programme. Quant à Aecio Neves, Dilma Rousseff et leurs états-majors respectifs, ils feignent de croire que la candidate s’est contredite et affirment haut et fort qu’elle a promis une chose puis son contraire. Tout cela détériore l’image de Marina Silva au sein de la population et place la candidate sur la défensive ; position généralement peu propice à l’obtention de voix, ni à la consolidation d’intentions de vote. Il n’y pas que sur ce sujet que Marina Silva est sur la défensive. Elle l’est sur beaucoup trop de questions.

Lesquelles sont les plus dommageables pour Marine Silva ?

S.M. : Je songe particulièrement aux phrases lancées par ses adversaires, selon lesquelles elle serait « la candidate des banquiers » au prétexte qu’elle est favorable à une pleine autonomie de la Banque centrale et que l’une des coordinatrices de son programme est Neca Setúbal, héritière de la banque Itaú [l’une des plus puissante du Brésil]. L’attaque est aussi grossière qu’infondée. D’une part et comme le montrent de multiples exemples étrangers, la richesse du secteur bancaire est bien moins corrélée au statut de la Banque centrale, donc à son degré d’autonomie, qu’à la propre structuration de ce secteur, à la promptitude et à la justesse des décisions de la Banque centrale face aux nécessités des équilibres macro-économiques, et au niveau du taux de base, donc du SELIC dans le cas brésilien. D’autre part, Neca Setúbal n’est pas une banquière ; elle est sociologue. Mais face à ce mauvais procès qui lui est fait, Marina Silva ne parvient pas à répondre vite et bien. Elle pourrait dire que la véritable candidate des banquiers est Dilma Rousseff, tout comme en 2010 et auparavant Lula en 2006. Car c’est bien le taux de rémunération élevé des banques, lui-même favorisé par le niveau élevé du Selic fixé par la Banque centrale, qui fait depuis des années la fortune des banques brésiliennes et de leurs actionnaires principaux. Or si le Selic est si haut, s’il est depuis des années un des taux de bases les plus élevés au monde, c’est parce que les gouvernements Lula et Dilma n’ont pas voulu lutter drastiquement contre l’inflation car cela aurait exigé des réformes politiquement coûteuses, et parce que la Banque centrale ne peut fixer le Selic totalement à sa guise puisqu’elle ne jouit pas d’une totale autonomie. Mais Marina Silva n’a rien dit de tout cela, du moins ne l’a pas dit assez clairement, ni assez vite, ni ne l‘a suffisamment répété.

Considérez-vous que Marina Silva est une mauvaise candidate ?

S.M. : Non elle fait une mauvaise campagne. Certes ce n’est pas une bonne oratrice. Ses interventions au Sénat ou comme ministre de l’Environnement du gouvernement Lula en attestent. Et sa façon de mettre en avant ses convictions religieuses ou de justifier ses choix politiques par des préoccupations d’ordre religieux, cadrent mal avec les attentes d’une majorité de la population concernant l’attitude d’un chef d’Etat ou de tout candidat au Planalto. Mais il y a surtout le fait que Marina Silva est devenue, peu après sa déclaration de candidature et malgré elle, quasi inaudible. Car la répartition du temps d’antenne, au cours de la campagne officielle, lui est très désavantageuse. Cette campagne officielle a débuté le 17 août, soit environ 45 jours avant le premier tour. Au cours de cette période, toutes les stations de radio et toutes les chaînes de télévision hertzienne sont obligées de diffuser quotidiennement, sauf le dimanche, deux longues tranches de programme dont le contenu appartient aux partis en lice. Or, au premier tour, le temps accordé par le TSE à chacun d’eux n’est pas égal. Seul un tiers du temps total de ces programmes est réparti à égalité entre chaque candidat à la présidentielle ; les deux autres tiers le sont proportionnellement au nombre de députés fédéraux membres des partis soutenant officiellement tel ou tel candidat, c’est-à-dire des partis formant coalition en faveur dudit candidat et déclarée au TSE. Sachant que Marina Silva n’est officiellement soutenue que par le PSB et de micro-partis, elle a droit à trois fois moins de temps qu’Aécio Neves et six fois moins que Dilma Rousseff.

Ce n’est pas très équitable, ni démocratique…

S.M.  : Indiscutablement, mais c’est la loi. De surcroît la règle vaut aussi pour les spots publicitaires réservés aux partis. Là encore Marina Silva dispose de six fois moins de spots publicitaires que Dilma Rousseff. Ces spots sont diffusés à des heures de grande écoute, entre une pub pour un soda et une pub pour une lessive au cours, par exemple, d’une émission de divertissement, d’un épisode d’une novela ou d’une retransmission de match de football, donc à des moments où le téléspectateur est plus disponible et attentif que lors des diffusions des programmes de campagne officielle. Bref, cette règle électorale prive Marina Silva de possibilités de parler et, par conséquent, de possibilités d’être entendue. Inversement, elle offre à Aécio Neves et surtout à Dilma Rousseff tout le temps nécessaire pour attaquer leur rivale et l’attaquer fréquemment. Une rivale qui, dans ses spots publicitaires ou ses émissions de campagne officielle, peut difficilement leur répondre efficacement, ni contre-attaquer puisque la loi ne lui en laisse guère le temps. Comment Marina Silva, même bien conseillée par des spécialistes de la communication, pourrait-elle expliquer en quelques secondes à des Brésiliens dont la plupart ignorent presque tout de l’interdépendance des variables macro-économiques et des mécanismes de politiques monétaires et financières, que la vraie candidate des banques s’appelle Dilma Rousseff ? Cet exemple montre que les points d’intentions de vote perdus par Marina Silva ces derniers jours ne tiennent pas qu’à elle. Cette perte tient aussi aux conditions dans laquelle Marina Silva fait campagne.

Cette baisse va-t-elle se poursuivre ces prochains jours ?

S.M. : Elle va persister car Marina Silva ne parvient pas à faire une campagne de propositions. La législation électorale, comme ses principaux adversaires ne le lui en laissent pas le loisir. Elle va donc encore subir des attaques répétées de Dilma Rousseff et Aécio Neves. Leurs attaques visent moins à contester ses propositions, puisque celles-ci sont presque inaudibles, qu’à déconstruire l’image positive que Marina Silva avait acquise dans la population au lendemain de la mort d’Eduardo Campos et qui lui avait valu, sur l’instant des flux gigantesques d’intentions de vote. Elle incarnait alors l’espoir de changement et d’une politique moins dépendante des partis. Son profil, son parcours politique donnaient alors l’impression qu’elle pourrait porter et concrétiser les demandes socio-économiques et éthiques diffuses qui avaient été scandés lors des manifestations de juin 2013. Depuis cinq semaines sont passées ; ne manque qu’une douzaine de jours d’ici le scrutin …

… et Marina Silva est chaque jour un peu plus nue !

S.M.  : Elle n’est ni nue, ni n’apparait telle qu’elle est vraiment. Mais de plus en plus de gens qui pensaient voter pour elle perçoivent qu’elle n’est pas la candidate en laquelle ils avaient pressenti diverses qualités, ou n’est finalement pas assez dotée de ces supposées qualités. Du coup, ils reportent leur voix sur Aécio Neves, Dilma Rousseff ou se réfugient dans le vote « blanc » ou « nul ». Le temps ne travaille pas pour Marina Silva ; il la dessert. Pour elle, mieux aurait valu une campagne très courte. C’est en ce sens que je disais que l’avion d’Eduardo Campos s’est écrasé trop tôt. À force de baisser, Marina Silva risque, d’ici quelques jours, de se faire rattraper et peut-être même dépasser par Aécio Neves.

Et si l’avion était tombé plus tôt, qu’est-ce cela changerait ?

S.M. : Supposons que Marina Silva ait succédé à Eduardo Campos début juin ou courant mai, trois problèmes auraient alors été évités. D’abord elle aurait alors eu la possibilité de tisser des alliances moins étroites que celles dont elle souffre aujourd’hui. Réaliser des alliances électoralement performantes demande toujours du temps et ne s’improvise pas. Car il est indispensable de les effectuer avec des leaders locaux, car ce sont eux qui sont sur le terrain et peuvent mobiliser les inscrits. Avoir le soutien de la direction nationale de tel ou tel parti ne suffit pas. Or le terrain est très disparate et complexe. N’oublions pas que le Brésil est une République fédérative socialement hétérogène et démographiquement asymétrique. Le volume et la composition du corps électoral peuvent donc s’avérer très différents d’un Etat fédéré à l’autre. Or aucun parti politique, à l’exception relative du PT, ne dispose véritablement d’implantation nationale. Si bien que la configuration des forces politiques locales varient fortement d’un Etat fédéré à l’autre. De surcroît aucun parti n’est vraiment unifié, là encore à l’exception du PT : de sorte que les leaders de tel parti politique dans tel Etat fédéré peuvent être très favorables à une alliance avec le candidat « X » au Planalto, alors que les leaders de ce même parti dans tel ou tel autre Etat fédéré seront prédisposés à soutenir le candidat « Y ». Facteur supplémentaire de la difficulté à mettre au point des alliances électorales efficaces : la tenue simultanée de plusieurs scrutins. En plus de la présidentielle qui est un scrutin national, se jouent quatre scrutins ayant l’unité fédérative pour circonscription. Ainsi chaque Etat fédéré, tout comme le District Fédéral, doit élire son gouverneur, son sénateur fédéral, ses députés fédéraux et les membres de son Assemblée législative. Cette multitude d’enjeux locaux, de surcroît disputés selon des modes de scrutins différents, vient souvent perturber le calcul des avantages et des inconvénients de s’allier à « X », « Y » ou « Z ». Pour les candidats à la présidentielle parvenir à tisser de bonnes alliances locales demande donc doigté, moult manœuvres d’approches, un art consumé du compromis et du pragmatisme. Ce n’est jamais simple, ni rapide !

Quelles sont les deux autres problèmes que n’aurait pas rencontré Marina Silva ?

S.M. : Elle aurait pu aussi obtenir des soutiens déclarés de la part des directions nationales des partis siégeant à la Chambre, et ainsi jouir d’un temps d’antenne moins maigre durant la campagne officielle et pour les spots publicitaires. Ce qui lui aurait alors permis de faire une vraie campagne de propositions. Par ailleurs, elle aurait eu aussi de longues semaines devant elle pour concocter un programme plus en phase avec ses conceptions et valeurs personnelles, et éviter ainsi des couacs préjudiciables dès sa publication.

Pensez-vous que Marina Silva puisse battre Dilma Rouseff ?

S.M.  : Pour cela il faudrait d’abord qu’elle se qualifie pour le second tour. Je crains qu’elle termine la campagne de premier tour avec un retard trop important sur Dilma Rousseff pour pouvoir véritablement inquiéter celle-ci dans l’entre-deux-tours.

Aécio Neves peut-il remonter son handicap face à Marina Silva et disputer le second tour face à Dilma Rousseff ?

S.M. : Il bénéficie depuis quelques jours d’une dynamique ascendante. Comme elle tient plus à des éléments structurels que conjoncturels, je pense qu’elle va se poursuivre. Et si le réflexe de « vote utile » se répand au sein de l’électorat hostile à Dilma Rousseff, la baisse de Marina Silva dans les sondages conduira une partie des électeurs de celle-ci et des indécis à voter Aécio Neves. Ce dernier pourrait donc bien disputer le second tour.

Vous dites « bien ». Cela signifie-t-il que vous voyez Aécio Neves remporter le second tour ?

S.M.  : Reposez-moi la question dimanche 5 octobre au soir. On connaîtra alors le niveau de son score et on pourra alors savoir à quel point son image a été épargnée au cours de ces dernières semaines de campagne de premier tour. Car depuis un mois, Dilma Rousseff se focalise tellement sur Marina Silva qu’elle en oublie d’attaquer Aécio Neves. Or il n’est jamais bon de se tromper d’adversaire.

Fin de la quatrième et dernière partie de cet entretien.

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