Acte 2 : L’ascension météorique de la candidate Marina Silva

, par Stéphane Monclaire

Pourquoi ces instituts de sondages avaient-ils mis le nom de Marina Silva dans cette liste ?

Stéphane Monclaire. : Parce qu’elle avait été candidate à la présidence de la République en 2010 et avait obtenu 19% des voix au premier tour et parce qu’elle avait été longtemps pré-candidate à la présidentielle de 2014. Rappelez-vous ! En 2012 elle fonde un proto-parti, baptisé « Rede » [« Réseau » en français], qu’elle tente d’arcbouter à des pratiques de cybermilitantisme, puis s’efforce de le faire reconnaitre comme tel par la justice électorale. Car seules les organisations ayant reçu le label « parti politique » de la justice électorale et ayant donc pour cela satisfait à de nombreuses conditions juridiques souvent très pointillistes fixées par la loi et le Tribunal Supérieur Electoral [TSE], peuvent présenter des candidats. Mais début octobre 2013 le TSE refuse ce label à Rede. De sorte que Marina Silva, pour prétendre concourir à un mandat électif, n’a que quelques heures pour adhérer à un parti. Car la loi n’accepte comme candidat à ces mandats que des personnes étant membre d’un parti et ayant adhéré à celui-ci au moins un an avant la date du scrutin. Marina Silva choisit alors d’entrer au PSB, formation dirigée par Eduardo Campos. En échange de son adhésion, elle se voit offrir la place de candidat PSBiste à la vice-présidence de la République. Bref les sondeurs mettent son nom dans la liste parce qu’ils considéraient qu’elle aurait pu, si le TSE n’en avait pas décidé autrement, être candidate Rediste au fauteuil présidentiel et donc être une adversaire de Dilma Rousseff, Aecio Neves mais aussi d’Eduardo Campos qui, à ce moment-là, était encore vivant.

Qui étaient ces 17% de sondés [qui à la veille de la mort d’Eduardo Campos, considéraient que Marina Silva était « capable d’apporter le changement » auxquels ils aspiraient comme l’indiquent la seconde partie de cette interview] ? Etait-ce des gens qui avaient voté pour Marina Silva en 2010 [elle avait alors obtenue 19% des voix au soir du premier tour] ?

S.M. : On l’ignore, car pour le savoir il aurait fallu poser la question aux sondés. Or les instituts de sondage brésiliens, contrairement à ce qui se fait en France ou aux Etats-Unis, ne demandent presque jamais aux sondés pour quel candidat ils ont voté lors de la précédente présidentielle.

Q. : Pourquoi ?

S.M. : Cela tient au faible degré de politisation de beaucoup de brésiliens. De larges segments de la population s’intéressent si peu à la politique, que fréquemment et au bout d’un ou deux ans ils en viennent à oublier le nom de la personne pour qui ils ont voté. Donc face à une telle question, ils risqueraient de fournir une réponse fausse, donc illusoire pour qui cherche à analyser les évolutions de l’opinion publique sensée pouvoir être mesurée par les sondages, ou de répondre « je ne sais plus », ce qui n’est pas plus éclairant. Certes cette propension à l’oubli se rencontre peu au sein des brésiliens ayant voté pour le vainqueur de la présidentielle, donc pour Dilma en 2010, mais elle est importante chez ceux qui ont voté pour les perdants, surtout les perdants du premier tour ; cas de Marina Silva en 2010. De plus et bien que tous les candidats de par la loi appartiennent obligatoirement à un parti, les brésiliens d’une façon générale ne votent pas pour un parti, mais pour une personne. Ainsi le dimanche 5 octobre, jour où se joueront simultanément la présidentielle, les gouvernatoriales et les législatives, la plupart des votants donneront leur voix à des candidats de partis différents. Par exemple certains voteront Marina Silva pour la présidentielle, mais ils ne voteront pas tous, loin s’en faut, pour les candidats PSBistes aux postes de gouverneur, sénateur, député fédéral ou député d’Etat. Notamment parce qu’ils s’identifient peu à un parti politique. À la question « de quel parti vous sentez-vous proches parmi cette liste », le seul qui soit assez souvent mentionné par les sondés est le Parti des Travailleurs [PT, cofondé par Lula et auquel appartient Dilma Rousseff]. Toutefois et même au cours de la présidence Lula [2003-2010] il n’y a jamais eu plus de 12% des brésiliens qui, dans les sondages, se disaient « proches » du PT. D’ailleurs, le pourcentage de votes obtenus par les candidats du PT lors des élections législatives est systématiquement très intérieur à celui obtenu par le candidat PTiste à la présidentielle disputée le même jour. Concernant chacun des principaux autres partis, les pourcentages de sentiment de proximité sont encore plus bas ; le PSDB [formation de centre-droit à laquelle appartient Aécio Neves] n’a ainsi jamais dépassé 6% depuis sa création.

Q. : Donc on ne sait rien concernant ces 17%.

S.M. : On sait quand même une chose importante : il s’agissait plutôt de jeunes, d’habitants de très grandes villes et dotés d’un niveau d’instruction égal ou supérieur à celui de la moyenne des Brésiliens. Autrement dit, Marina Silva disposait avant l’accident d’Eduardo Campos et donc avant qu’elle devienne candidate à la présidence de la République, d’un soutien potentiel de personnes dont le profil ressemble fort à celui des Brésiliennes et Brésiliens qui pullulent sur Facebook ou Twitter. Une partie d’entre eux ont sans doute contribué à populariser, sur leurs réseaux sociaux, la candidature de Marina Silva au lendemain de la mort de Campos. Mais ce n’est pas là le principal facteur des scores faramineux de Marina Silva dans la première enquête d’intentions de vote réalisée après la soudaine disparition d’Eduardo Campos. Ce qui a surtout joué, plusieurs jours durant, c’est ce dont rêve tout candidat : être au centre des attentions de la presse écrite et audio-visuelle. Tous les micros et caméras du pays étaient tournés vers elle. Ils l’étaient parce qu’à la dernière minute, Marina Silva avait préféré prendre un avion de ligne plutôt que de montrer dans le jet privé qui allait s’écraser ; parce que cette rescapée de la mort venait de perdre son colistier et que la place occupée par celui-ci était désormais vide ; parce que, le droit permettant le remplacement des candidats défunts, elle pouvait maintenant briguer la présidence de la République ; et parce qu’en pareil cas, la course au Planalto [l’Elysée brésilien] s’en trouverait sans doute relancée. Il faut dire que jusque-là la campagne était quelque peu ennuyeuse.

Comment cela ?

S.M. : Depuis juillet elle était dépourvue de suspens et n’en avait été guère dotée au cours des mois antérieurs. Neves comme Campos semblaient ne plus y croire. D’une part l’addition de leur score restait inférieur à celui de Dilma Rousseff. Il est vrai qu’ils étaient encore, quelques semaines plus tôt, des figures politiques surtout locales. L’un était gouverneur de l’Etat de Pernambouco ; l’autre, sénateur de l’Etat du Minas Gerais. Ils manquaient cruellement de visibilité nationale par rapport à la présidente Dilma Rousseff. D’autre part, ils ne jouissaient, à en croire les sondages, d’aucune dynamique susceptible de priver celle-ci d’un second mandat consécutif. Quant aux huit autres candidats, à l’exception très relative du pasteur très conservateur Everaldo Pereira, nul ou presque ne les connaissait et chacun d’eux obtenait moins de 1% d’intention de vote.

Certes ; mais comme vous le souligniez, beaucoup de sondés étaient encore indécis et les intentions de vote étaient peu consolidées. Cela rendait donc possible bien des scénarios.

S.M. : Pas vraiment car, comme je vous l’indiquais, beaucoup de sondés et très certainement d’inscrits étaient comme frustrés par l’offre électorale. Or celle-ci était, pour l’essentiel, bloquée depuis fin juin. Les inscrits n’avaient donc d’autre choix que celui de voter pour l’un des candidats déjà en lice, sauf à se réfugier dans le vote « blanc » ou « nul » ; mais ces votes-là comme le taux de participation est sans impact sur le résultat final, puisqu’est déclaré élu, le ou la candidate qui reçoit sur son nom le plus de voix. Du coup, l’asymétrie des ressources entre Dilma Rousseff et ses deux principaux adversaires garantissait à celle-ci un second mandat.

À quel point l’offre électorale était-elle bloquée ?

S.M. : Juridiquement les partis politiques avaient jusqu’à fin juin pour investir leurs candidats respectifs aux postes de président, gouverneur, sénateur, député fédéral, député d’Etat ou du district fédéral. Au-delà, aucun nouveau candidat ne pouvait donc entrer en lice, sauf en cas de décès ou de renoncement de l’un d’entre eux. Si bien que passée cette date, l’offre électorale était bloquée, du moins s’agissant du nombre et du nom des candidats. Certes concernant les propositions ou programmes des candidats, le jeu était encore ouvert. Mais il ne suffit pas de proposer des choses nouvelles, susceptibles de plaire à tels ou tels segments du corps électoral, pour recueillir de nombreuses voix en leur sein. Encore faut-il parvenir à leur faire connaitre ces propositions. Or dans le communicationnel, Dilma Rousseff disposait d’un ensemble de ressources très supérieur ou/et plus adapté à la quête du mandat présidentiel que Neves et Campos. Comme rien ne paraissait pouvoir réduire cet avantage de ressources, elle était assurée d’un second mandat consécutif. Autrement dit, la messe était dite. D’ailleurs Neves et Campos, sur la fin juillet, semblaient s’être résignés à la victoire de Mme Rousseff. Ils se consolaient en considérant que cette élection leur permettrait de se faire connaître de l’ensemble du pays et de disposer ainsi, pour la présidentielle de 2018, d’une appréciable notoriété nationale ; ressource politique qui leur a beaucoup manqué jusqu’à cet été. Du coup, faute d’adversaires véritablement dangereux, Dilma Rousseff s’était mise à ne faire campagne qu’à moitié. Tout cela conduisit la presse à consacrer un peu moins de pages ou de temps d’antenne à cette élection. La campagne devenait donc soporifique.

Et sur le plan scientifique, cette campagne était-elle intéressante ?

S.M. : Elle ne l’était guère. Bien sûr certains aspects de la compétition retenaient mon attention : par exemple, les manières dont chaque candidat tentait d’assurer le financement de sa campagne, ou essayait d’imposer les enjeux du scrutin. La juridicisation de la campagne, parce qu’elle était encore plus forte que lors des présidentielles précédentes, méritait aussi d’être observée. Mais tout cela ne suffisait pas à compenser le manque de suspens. En politique comme en sport, quand il n’y a pas ou plus de suspens, ça incite moins le spectateur à prêter une grande attention au jeu. Ce premier tour devenait rébarbatif. Seule la présidentielle de 1998 l’a été davantage et de surcroît l’a été jusqu‘au bout. À l’époque le président Fernando Henrique avait été réélu, sans suspens aucun, président de la République dès le premier tour, face à Lula. Mais avec la soudaine et imprévisible arrivée en lice de Marina Silva tout était relancé. Evidemment il est dommage qu’il ait fallu un accident d’avion et sept morts pour cela.

Jamais, auparavant, un candidat n’était décédé avant le scrutin…

S.M. 
 : Oui, c’est la première fois. Toutefois par le passé l’offre électorale avait déjà été soudainement chamboulée, suite à des circonstances qui n’avaient heureusement rien de tragique. Ainsi lors de la campagne de 1994, l’offre a été légèrement modifiée. Là aussi là c’était au mois d’août et donc à quelques semaines du scrutin. Deux des candidats à la vice-présidence, l’un colistier de Cardoso, l’autre colistier de Lula, avaient dû renoncer suite à des scandales les impliquant personnellement. Marco Maciel avait ainsi substitué Guilherme Palmeira ; et Mercadante, João Paulo Bisol. Avant cette double péripétie, il y avait eu aussi le cas de la campagne présidentielle de 1989. L’offre électorale avait alors été très fortement mais brièvement affecté. Car à 15 jours du premier tour, le pasteur Armando Corrêa, candidat d’un micro-parti et jusque là crédité de moins de 1% d’intentions de vote, renonça et fut substitué par Sílvio Santos, c’est-à-dire par le patron de la chaine SBT également animateur d’une émission de jeux et de divertissements très populaire. Cette candidature soudaine avait été organisée en sous-main par José Sarney [alors président de la République] qui était furieux à la perspective que Fernando Collor, alors favori des sondages et qui l’avait fortement critiqué tout au long de sa campagne, puisse être élu à la tête du pays. Quarante-huit heures plus tard, Sílvio Santos occupait la seconde place dans les sondages, devançant largement Brizola, Lula, Ulysses Guimarães et les autres principaux candidats. Toutefois cette candidature surprise ne le fut pas jusqu’au bout puisque quelques jours plus tard la justice électorale jugea entachée d’illégalité l’investiture accordée à Sílvio Santos par ce micro-parti.

Avez-vous été surpris par le niveau d’intentions de vote que Marina Silva atteint deux jours à peine après la mort d’Eduardo Campos ?

S.M. : Oui, comme l’ensemble de mes collègues. Nous ne pensions pas qu’elle puisse d’entrée, être si haut. Non seulement elle faisait jeu égal avec Aécio Neves au premier tour ; mais en cas de second tour contre Dilma Rousseff elle obtenait un score identique à celle-ci [enquête Datafolha réalisée les 14 et 15 août]. Puis deux jours après cette enquête, une autre la donnait élue. Certes cela n’avait rien de déroutant et faisait écho à l’indécision de maints électeurs, constatée à la veille de la mort d’Eduardo Campos. Certes aussi, Marina Silva disposait d’un potentiel susceptible de faire d’elle un outsider dangereux pour ses adversaires. Mais nous n’imaginions pas que la focalisation des médias au cours de ces quelques journées post-mortem puisse à ce point lui bénéficier électoralement. Le personnel politique, non plus, ne l’imaginait pas si j’en juge par diverses réactions de beaucoup d’entre eux, tout parti confondu.

En parlant d’elle, les chaines de télévision lui ont fait une publicité considérable…

S.M. : Tout à fait. Sans que Marina Silva n’ait à le dire, ni surtout à guerroyer pour le faire savoir aux inscrits, les médias ont répété sans cesse durant plusieurs jours toute sorte de choses utiles à l’obtention massive d’intentions de vote. Ils mentionnaient son nom à foison et montraient son visage, tant aux Brésiliens qui l’ignoraient qu’aux Brésiliens qui l’avaient plus ou moins oublié. Ils racontaient et rappelaient son étonnante trajectoire de vie : donc son enfance miséreuse, son alphabétisation à 16 ans, son engagement militant au sein du PT, sa conquête de trophées politiques sans cesse plus importants, son combat en faveur de la défense de l’environnement, sa présence et son combat dans le gouvernement Lula, sa démission de ce gouvernement et du PT, sa candidature de 2010, ses tentatives de créer et faire juridiquement reconnaître Rede, ses liens avec le défunt, et bien sûr ses convictions religieuses, sa conversion au pentecôtisme. Il y avait dans tout cela de quoi séduire beaucoup de monde. D’autant que cela est traversé d’affects.

Ces très hauts scores de Marina Silva sont-ils principalement le fruit d’une réaction émotive des Brésiliens ?

S.M. : Connaître la part exacte des émotions dans un comportement électoral est impossible. Mais celles-ci semblent plus déterminantes que beaucoup de gens ne le croient, comme le démontrent de récents travaux effectués à l’aide d’IRM. Le choc émotif provoqué par la disparition brutale d’Eduardo Campos était, pour ainsi dire, palpable parmi ses électeurs et de vastes pans de la population brésilienne. Il est notamment dû à la surmédiatisation de ce décès, à la dramaturgie de la cérémonie des obsèques, à la théâtralité et à la scénarisation du processus par lequel la légitimité acquise d’une candidature, celle d’Eduardo Campos, survit à la disparition du candidat et se transmet à une candidate de substitution : Marina Silva. Ce qui n’est pas sans rappeler la transmutation brillamment disséquée par Ernst Kantorowicz dans son livre « Les deux corps du roi » et au cours de laquelle la monarchie perdurait malgré la mort du corps physique du roi. À cet égard, le moment où la veuve d’Eduardo Campos confie, entre deux larmes, à Marina Silva le soin de poursuivre fièrement le chemin salvateur ouvert par son mari est une scène politique d’anthologie. Reste que pour demeurer en tête des sondages d’intentions de vote, Marina Silva aurait dû, au fil des semaines suivantes, ne point commettre toute une série d’erreurs.

Fin de la troisième partie de cet entretien.

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