Acte 1 : « Une offre électorale insatisfaisante »

, par Stéphane Monclaire

Question : Avant l’accident d’avion qui coûta la vie à Eduardo Campos, que pensaient les brésiliens, en tout cas les sondés, du bilan gouvernemental ? Qui votait le plus Dilma Rousseff ?

Stéphane Monclaire : Ce qui était très intéressant, c’est qu’il y avait plus de gens qui considéraient « bonne » ou « très bonne » l’action du gouvernement, que de gens disant vouloir voter en faveur de Dilma Rousseff. Ce différentiel pouvait signifier que la présidente disposait ainsi d’une réserve de voix et pouvait donc encore progresser dans les sondages. En réalité, non. Car la plupart des sondés censés composer cette réserve de voix déclaraient ne vouloir voter « en aucun cas » pour elle. Dilma Rousseff souffrait d’un taux de rejection personnel très élevé, en tout cas plus élevé que celui de Lula en 2006 lorsque celui-ci avait tenté avec succès d’être réélu. C’était surtout au sein des couches populaires et des couches moyennes basses que ce bilan était le plus apprécié et que Dilma obtenait ses meilleurs scores. Cela n’avait rien de surprenant. Pour au moins deux raisons. D’une part, statistiquement ce sont les groupes les moins socialement prédisposés à prêter attention à la vie économique ou politique du pays, et à comprendre finement les règles et les enjeux macro-économiques. Attention, en disant cela je ne dis pas que seule la perception du réel économique oriente les choix électoraux ; mais elle y participe, même si c’est à des degrés divers selon les individus et d’une élection à l’autre chez un même individu.

Quel est le poids dans le corps électoral des couches populaires et des couches moyennes basses ?

S.M. : Cela dépend de la façon dont sont définies ces catégories. Durant deux bonnes décennies, les critères de distinction étaient à la fois, le niveau de revenus des foyers et la quantité de biens d’équipement possédés par foyer. Divers organismes spécialisés dans les études de marché avaient ainsi pris l’habitude de distinguer cinq « classes » qu’ils baptisèrent chacune d’une des cinq premières lettres de l’alphabet. La « classe ‘’A’’ » était celle réunissant les revenus moyens per capita par foyer les plus élevés ; et la « classe ‘’E’’, les plus bas. Cette taxinomie fut rapidement adoptée par les instituts de sondage et la presse. Mais comme divers biens d’équipement se démocratisaient, le second critère fut peu à peu abandonné ou son poids corrigé à la baisse. Reste que ces dénominations n’étaient pas très parlantes et gênaient les comparaisons internationales. Des universitaires brésiliens ou étrangers commencèrent donc à les rebaptiser. Ainsi au cours des années 2000 de plus en plus de textes scientifiques dénommaient « couches populaires » ou « classe populaire » l’addition des classes ‘’D’’ et ‘’E’’ ; la classe ‘’C’’ devenant sous leur plume « couches moyennes ». Récemment l’Institut Datafolha, important réalisateur d’enquêtes électorales au Brésil, a parfois travaillé avec une catégorisation assez semblable dans ses intitulés mais bien distincte dans les critères retenus. Car ces fois là, Datafolha combine au revenu moyen familial, le niveau d’études des membres du foyer. L’opération n’est pas sans risque puisqu’elle agrège doublement des individus assez distincts vivant sous un même toit.

Quelle définition faut-il donc retenir ?

S.M. : La moins piégeuse. Donc celle privilégiant le niveau de revenu.

Ce qui donne quoi pour les couches populaires ?

S.M.  : Prises ensemble les classes ‘’E’’ et ‘’D’’ constituent 24% de la population selon une étude récente divulguée par Serasa Experian. Très probablement, elles doivent former un tout petit plus qu’un quart des 143 millions d’hommes et de femmes inscrits sur les listes électorales, donc appelées aux urnes. On ne peut pas avoir de pourcentages précis pour la composition sociale du corps électoral. Certes, s’inscrire est obligatoire pour toute personne majeure de nationalité brésilienne. Ce n’est facultatif que pour les brésiliens et brésiliennes âgées de 16 ou 17 ans. Mais cela n’autorise pas pour autant à transposer mécaniquement l’ensemble des propriétés démographiques de la population adulte au corps des inscrits. Car tous les adultes pris en compte par ce genre d’instituts ou recensés par l’IBGE n’ont pas la nationalité brésilienne. Il y aussi d’autres raisons, assez complexes à expliquer. En tout cas, une chose est sûre : depuis une quinzaine d’années la structure sociale du Brésil a très fortement changé. En 2002, année de l’élection de Lula à la présidence de la République, les classes ‘’E’’ et ‘’D’’ étaient majoritaires ; elles constituaient 51% de la population. Puis sous l’effet combiné du développement économique du pays, des hausses des revenus du travail, des gains de pouvoir d’achat, des programmes de redistribution et de la subséquente baisse des inégalités de revenus, la grande pauvreté a presque disparu et des dizaines de millions de brésiliens ont pris l’ascenseur social. Si bien que les couches moyennes basses ont fortement grossies. Toujours selon cette étude, la « classe ‘’C’’ » constituerait maintenant 54% de la population. Font partie de cette catégorie les foyers dont le revenu moyen per capita va de 320 réais à 1220 réais ; soit, au cours actuel, 105 euros et 402 euros. Toutefois, c’est là un rapport de 1 à 4 ; c’est beaucoup. De sorte que ce groupe est loin d’être homogène. Il intègre des gens que d’autres organismes rangent parmi les couches moyennes intermédiaires.

54% c’est bien plus qu’en France ! Et cela doit réjouir Dilma Rousseff puisqu’elle affirmait, au début de son mandat, vouloir « faire du Brésil un pays de classes moyennes ».

S.M.  : Attention, une même dénomination peut cacher de fortes disparités. L’ensemble des couches moyennes brésiliennes est ainsi moins riche que ne le sont leurs homologues françaises qui, elles-mêmes, sont moins fortunées que leurs homologues japonaises. Attention au péché d’objectivisme : c’est une chose d’être statistiquement membre d’une catégorie jouissant d’une scientificité apparente, plus ou moins bien construite ; c’en est une autre d’avoir le sentiment d’y appartenir. On rencontre ainsi des tas de membres de la classe ‘’C’’ qui, au cours de conversations, s’auto-définissent comme appartenant à la « classe ‘’D’’ » et pensent nullement appartenir aux couches moyennes.

Tout à l’heure Vous parliez d’au moins deux motifs pour lesquels couches populaires et couches moyennes basses tendaient à trouver positif le bilan du gouvernement Rousseff. Quel est le second ?

S.M. : L’amélioration vécue et donc concrètement ressentie de leurs conditions de vie. Depuis 2002, l’ensemble les classes ‘’D’’ et ‘’E’’ ont fondu de moitié. Leur revenu n’a cessé de progresser, plus fortement que l‘inflation des prix à la consommation. Simultanément étaient mis en place et à leur intention, différents programmes d’allocations de ressources, dont Bolsa família. La fiscalité indirecte, très lourde à leur égard, fut allégée. Grace à ces gains de pouvoir d’achat, une multitude de petites gens ont pu acheter des produits et accéder à des services qui étaient jusque-là hors de leur portée. Leurs perspectives d’avenir sont devenues, à leurs yeux, progressivement plus réjouissantes. Devenir propriétaire de son logement, permettre à ses enfants de pousser plus loin leurs études, l’envie de constituer une épargne, même rudimentaire, n’étaient plus des projets voués à n’être qu’utopiques. Tout cela fit que, chez ces brésiliens, le sentiment d’auto-estime grandissait ; d’autant que le regard porté sur ces pauvres moins pauvres devenait un peu moins ségrégatif. La conjugaison de ces gains matériels et symboliques a donc amené une très large majorité des membres des couches populaires à juger que leur situation personnelle s’était améliorée, ainsi que celles des groupes sociaux auxquels ils s’identifiaient, puis par glissement de sens, celle du pays. Si bien qu’en 2010 ils ont très massivement voté Dilma Rousseff. Et à l’approche de cette présidentielle, beaucoup la soutenaient encore à la veille de l’accident d’avion et de la mort d’Eduardo Campos. Cela malgré l’absence de croissance économique du pays ! Malgré la multiplication des problèmes macro-économiques dont nous parlions au début de cet entretien. Malgré le ralentissement de la baisse des inégalités sociales constatée par l’IBGE.

Pourtant depuis au moins 2012 les journaux, tel que Folha de São Paulo ou Globo étaient très critiques envers le gouvernement, la présidente et le PT.

S.M. : Bien sûr, mais les membres des couches populaires et des couches moyennes basses lisent très rarement ces journaux, par ailleurs assez mal diffusés dans l’ensemble des grandes villes du pays. Et ils fréquentent à peine leurs sites internet. En revanche, ils sont très exposés aux intenses campagnes de publicité institutionnelle radio-télévisées qui sont à la gloire du gouvernement. Celles-ci n’ont cessé de leur rappeler tous ces gains matériels, d’en sur-vanter d’autres et d’en imputer implicitement le mérite à Dilma Rousseff.

Les couches populaires et les couches moyennes basses étaient-elles alors, aussi reconnaissantes envers Dilma qu’elles l’avaient été envers Lula, lors de sa campagne de réélection de 2006 ?

S.M. : Depuis deux ans elles l’étaient moins. D’abord parce que Dilma Rousseff n’a jamais réussi à établir un lien aussi fusionnel que son mentor envers les petites gens. Contrairement à Lula, elle n’est pas issue de milieux populaires ; elle est née dans le coton. Elle est bien moins tactile que lui ; moins spontanée dans les bains de foule. Elle n’est pas dotée de charisme. En outre, comme le suggèrent divers entretiens non-directifs menés par des équipes de sociologues, une minorité croissante des bénéficiaires ou ex-bénéficiaires de Bolsa família ou/et des politiques publiques de redistribution mises en place sous Lula ou le gouvernement Rousseff commençaient, à partir de 2012, à considérer normal l’existence de ces programmes. Ils les voyaient de moins en moins comme des dons venus d’un Etat personnifié par Lula puis Dilma ; mais davantage comme un dû, comme un droit acquis. De sorte qu’à l’approche du scrutin de 2014 et à la différence de 2006 et même de 2010, ils s’estimaient exemptés du devoir de contre-don. Ils tendaient donc à moins remercier qu’autrefois, par leur vote ou leur intention de vote, le chef de l’Etat. Songez qu’à la mi-août 2010, donc à sept semaines du premier tour de la présidentielle, Dilma Rousseff, dauphine de Lula, disposait de 55% d’intentions de vote parmi l’agrégat des classes ‘’E’’, ‘’D’’ et ‘’C’’ mêlées [enquête IBOPE réalisée du 12 au 16 août 2010]. Quatre ans plus tard, 24 heures avant la mort d’Eduardo Campos et donc là encore à sept semaines du scrutin, elle fait onze points de moins au sein de ce gigantesque agrégat [44%]. Pourtant en 2010, elle avait déjà face à elle un candidat issu du principal parti d’opposition d’alors et d’aujourd’hui : José Serra, PSDB, formation de centre-droit. Notez bien qu’avant l’accident, ce recul à distance de Mme Rousseff ne profitait à personne. Aécio Neves piétinait à 20% et Campos atteignait péniblement 9%. Quant aux huit autres candidats en lice, leur score était microscopique. Tout cela constitue un premier indice qui montre que l’offre électorale, telle qu’elle était avant la mort d’Eduardo Campos, satisfaisait peu les inscrits.

Quels étaient les autres indices de cette insatisfaction ?

S. M. : D’abord, la plupart des intentions de vote n’étaient pas encore consolidées. Au Brésil, dans tout sondage, compte tenu du faible niveau de politisation du corps électoral, on commence par demander à l’interviewé pour qui il va voter ; puis qu’il fournisse ou pas une réponse, on lui pose la même question mais en lui indiquant le nom de chacun des candidats en lice. Or une majorité des sondés ne répondaient pas à la première question. Le 18 juillet et bien que la campagne était déjà lancée depuis plusieurs mois, ils étaient selon l’institut Datafolha 54% à ne pas y répondre. Et le 12 août, encore 52% selon Sensus. Soit un niveau très supérieur à celui constaté, à même période, lors des précédentes présidentielles. Par exemple en 2006, donc pour un scrutin de même type que celui qui nous intéresse [puisque le président Lula, comme Mme Rousseff aujourd’hui, briguait alors un second mandat consécutif], ils n’étaient que 42% à ne pas répondre à cette première question [sondage Datafolha du 8-9 aout 2006].

Les pourcentages d’intentions de vote de Dilma Rousseff, Aécio Neves et Eduardo Campos que vous nous avez indiqués provenaient donc des réponses à la seconde question.

S.M. : Bien sûr et vous aviez peut-être remarqué que le total de leurs intentions de vote et de celles des huit autres candidats était loin d’atteindre 100%. Car à cette seconde question, il y avait encore le 12 août, toujours selon Sensus, 33% des sondés qui répondaient « je ne sais pas » ou disaient vouloir voter « blanc » ou « nul », soit exactement le même pourcentage qu’en avril et à un niveau, là encore, très supérieur à celui observé début août 2006. La campagne se déroulait, mais au lieu que la fréquence de type de réponses baisse peu à peu et comme à l’accoutumée, elle restait élevée et ne fléchissait pas. Bref, ce tableau général témoignait d’un grand volume d’indécis ou/et d’un très fréquent manque d’intentions de vote consolidées. Cet état de fait rendait théoriquement plus facile et donc plus probable d’éventuels changements de comportements électoraux parmi les brésiliens appelés aux urnes. Mais il existait un indice encore plus flagrant de l’insatisfaction de beaucoup de sondés face à l’offre électorale : leur principale attente.

C’est-à-dire ?

S.M.  : Du changement ! En effet, à l’approche et lors des campagnes électorales, les instituts de sondage tentent généralement de connaître les principaux souhaits des inscrits. Pour cela ils constituent une liste de mots-clefs présentée aux personnes sondées ; celles-ci peuvent alors choisir plusieurs d’entre eux. Depuis une bonne quinzaine d’années, le mot « changement » figure souvent dans ce genre de listes. Jamais il n’avait reçu autant de mentions de la part des sondés. Sauf en 2002. Mais à l’époque le président Fernando Henrique Cardoso [PSDB] n’était pas candidat puisqu’il terminait son second mandat successif et ne pouvait juridiquement en briguer un troisième. Si on regarde 1998 et 2006, qui étaient deux scrutins de réélection, de surcroît remportés par le président sortant, le mot « changement » s’avère bien moins cité qu’en 2014. En avril dernier 72% des sondés souhaitaient du « changement ». Quatre mois plus tard, même si entre temps ce pourcentage avait légèrement fléchi, ils étaient même un peu plus : 75%.

Qu’entendaient les sondés par « changement » ?

S.M.  : Ils n’y mettaient pas le même sens. On s’en apercevait, lorsque leur étaient soumises des questions thématiques, censées quelque peu spécifier cette attente de changement. Les uns choisissaient alors la réponse « réformes politique » ou/et « changer la façon de gouverner » ; d’autres préféraient « modifier la politique économique » du pays ou « la défaite de tel ou tel grand candidat au Planalto ». On s’en apercevait aussi, lorsque leur étaient proposées des listes dans lesquelles ne figurait aucun candidat déclaré à la présidence de la République, mais une bonne quinzaine de personnalités susceptibles de leur plaire et d’incarner le changement espéré. Face à ces listes, les sondés ne pouvaient indiquer qu’un seul nom. Mais tous ne choisissaient pas le même, loin s’en faut. Mais fin juillet / début août, donc quelques semaines après la date butoir de dépôt des candidatures au mandat présidentiel, deux de ces noms recueillaient plus de mentions que la plupart des autres : Lula [29% des citations] et … Marina Silva, la colistière d’Eduardo Campos ! Environ 17% des sondés souhaitant un changement citaient son nom ! Autrement dit, Marina Silva ne partait pas de zéro au lendemain de la chute de l’avion de Campos. Elle disposait déjà d’une quantité non négligeable d’intentions de vote potentielles. Mais ce que les sondeurs, ni les sondés ne pouvaient évidemment savoir lors de ces enquêtes, c’est qu’Eduardo allait décéder et que Marina Silva allait, du coup, avoir juridiquement et politiquement la possibilité d’être candidate au fauteuil présidentiel.

Fin de la deuxième partie de cet entretien.

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