Source : « Brasil bate recorde de intoxicados por agrotóxico : 27 por dia », par Hélen Freitas 02 mars 2026
Traduction : Roger Guilloux
Relecture, édition : Patrick Piro
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En 2025, 27 personnes ont été intoxiquées par des pesticides chaque jour au Brésil, en moyenne, selon les données du ministère de la Santé analysées par Repórter Brasil. La pire des onze dernières années : avec 9 729 cas, c’est une hausse de 84 % par rapport à 2015. Sur cette période, un quart des victimes étaient des enfants âgés de 1 à 4 ans, la deuxième tranche d’âge la plus touchée (17 476 cas). La plus affectée est la tranche des 20-39 ans, avec 23 045 cas d’intoxication signalés, soit environ un tiers du total. Au sein de cette population, 54 % des incidents survenus l’année dernière étaient liés au travail, dont 80 % aux pesticides à usage agricole.
Les chiffres, compilés par le Système d’information sur les infections à déclaration obligatoire (Sinan), montrent également que le pays a enregistré 73 391 intoxications par pesticides depuis 2015. Le nombre de cas a diminué en 2020, mais a recommencé à augmenter l’année suivante. L’analyse ne prend en compte que les « cas non intentionnels », excluant les suicides, les avortements, les homicides et les autres cas où l’exposition à ces produits était délibérée.
Au cours de la même période, le Brésil a battu des records en matière d’homologation et de commercialisation de pesticides. Selon les données du ministère de l’Agriculture et de l’Élevage (Mapa) publiées au Journal officiel, 914 nouvelles homologations ont été enregistrées pour la seule année 2025, soit une augmentation de 38 % par rapport à l’année précédente.
D’après les données de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama), il s’est vendu 825 800 tonnes de ces produits en 2024, soit une hausse de 9,3 % par rapport à 2023.
Pour les experts interrogés par le journal, l’augmentation des intoxications est directement liée à l’augmentation de l’offre et de la consommation de ces substances. « De manière générale, plus il y a de pesticides disponibles, plus les prix ont tendance à baisser, ce qui entraîne une augmentation de la consommation. Si la consommation augmente, la population sera davantage exposée, ce qui peut entraîner une hausse des intoxications », affirme Loredany Rodrigues, professeure d’économie appliquée à l’Université fédérale de Viçosa.
Infographie : Rodrigo Bento/Repórter Brasil
Les pesticides agricoles, principale cause d’intoxications au travail
L’État d’Espírito Santo présentait le taux d’intoxications le plus élevé en 2025, tant en chiffres absolus qu’en proportion. On y a recensé 941 cas — soit près d’un cas brésilien sur dix — et un taux de 23 cas pour 100 000 habitants. Viennent ensuite, en termes proportionnels, le Tocantins (16 pour 100 000) et Rondônia, l’Acre et le Roraima (avec 11 cas pour 100 000 habitants chacun). Tous ces États font partie de la région Nord, affectés par l’expansion de l’agro-industrie et la pression sur les zones forestières.
Les principales victimes d’intoxications accidentelles sont les hommes âgés de 20 à 39 ans : sur les 3 059 personnes de cette tranche d’âge touchées en 2025, 73 % étaient de sexe masculin. Les experts soulignent que la concentration des intoxications chez les jeunes adultes et les personnes d’âge mûr est liée à la prédominance masculine dans le travail rural et à la forte demande de main-d’œuvre de cette tranche d’âge.
Infographie : Rodrigo Bento/Repórter Brasil
Le ministère du Travail et de l’Emploi a critiqué le nombre élevé de cas concernant les agriculteurs. « Il est inadmissible que des intérêts économiques priment sur la protection de la santé des travailleurs », indique un communiqué envoyé à Repórter Brasil.
Nos journalistes ont interrogé le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage sur le nombre record d’homologations de pesticides, le lien entre l’augmentation de l’offre de pesticides et la hausse des cas d’intoxication, ainsi que sur les mesures de contrôle sur le terrain.
Le ministère, chargé d’autoriser et de réévaluer les pesticides conformément à la nouvelle loi, promulguée en 2024, n’a pas répondu à nos questions. Il a simplement indiqué que la requête devait être adressée à l’Agence nationale de surveillance sanitaire (Anvisa). Qui indique que les notifications d’intoxications humaines constituent l’un des éléments utilisés pour orienter la réévaluation des produits déjà enregistrés et pour étayer techniquement les analyses toxicologiques. « Les intoxications sont évaluées et prises en compte dans les avis sur l’exposition humaine élaborés pour étayer le processus décisionnel de la réanalyse », indique une note envoyée à la rédaction. L’agence ajoute que ses décisions dépendent d’une analyse plus large des risques. « Les décisions réglementaires de l’Anvisa s’appuient principalement sur des données expérimentales, épidémiologiques et des modélisations d’exposition capables de prédire les effets chroniques avant qu’ils ne se manifestent dans la population ».
Le ministère de la Santé fait savoir qu’il surveille les cas d’intoxication via le Sinan, par le biais d’un système de déclaration obligatoire ; il attribue une partie de l’augmentation du nombre de notifications au renforcement des mesures de surveillance. « L’année dernière, le cycle de webinaires [1] du programme Surveillance sanitaire des populations exposées aux pesticides (VSPEA), [intégré au Système unique de santé, Sus] a abordé des thèmes tels que le diagnostic, le traitement et la notification des intoxications exogènes, visant ainsi à améliorer l’action des équipes de surveillance, les soins primaires et les soins spécialisés. Une partie de l’augmentation des cas signalés est due à ce renforcement de la surveillance », indique le communiqué. Consultez ici les réponses complètes du ministère du Travail, de l’Anvisa et du ministère de la Santé.
Les jeunes enfants peuvent s’intoxiquer à l’intérieur même de la maison et par le lait maternel
Le nombre d’intoxications chez les enfants âgés de 1 à 4 ans — un quart des notifications depuis 2015 — inquiète les experts interrogés dans le reportage. Selon Wanderlei Pignati, professeur à l’Université fédérale du Mato Grosso (UFMT) et chercheur de référence au Brésil sur les impacts des pesticides sur la santé humaine, plusieurs facteurs font que ce groupe figure parmi les plus exposés. L’un d’entre eux est que le système immunitaire n’est pas encore complètement développé à ce stade de croissance.
Une étude dirigée par le chercheur dans l’État du Mato Grosso a déjà confirmé la présence de résidus de pesticides dans le lait maternel. De nombreux pesticides sont lipophiles, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à s’accumuler dans les tissus adipeux, les glandes mammaires, par exemple.
L’agronome Fernanda Savicki, chercheuse à la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz) [2] de l’État du Ceará, souligne que les limites de tolérance aux résidus chimiques sont calculées pour des adultes pesant environ 70 kg, ce qui rend toute exposition proportionnellement beaucoup plus grave pour un jeune enfant.
Elle souligne également que les enfants de cette tranche d’âge apparaissent fréquemment dans les données car ils constituent le groupe le plus suivi par le Sus. Avec des vaccinations fréquentes et des consultations pédiatriques régulières, tout changement dans leur état de santé est plus facilement détecté et signalé que chez les adultes. De plus, dit-elle, des symptômes tels que la diarrhée, les vomissements ou des éruptions cutanées chez les bébés suscitent une inquiétude immédiate chez les parents, qui consultent plus souvent les services de santé.
« Tout type de variation de l’état de santé de ces enfants sera beaucoup plus vite détecté et signalé que chez les enfants plus âgés, les adolescents et les adultes, par exemple », analyse Fernanda Savicki.
Infographie : Rodrigo Bento/Repórter Brasil
Les pesticides constituent un problème de santé publique, affirme une chercheuse de la Fiocruz
Les experts interrogés par Repórter Brasil expliquent que le Brésil gère les pesticides selon une logique de marché qui ignore leurs impacts sur la société. Selon eux, la nouvelle loi sur les pesticides, promulguée en 2024, aggrave cette situation et représente un recul réglementaire.
En rendant ces substances moins chères et plus accessibles, cette mesure risque d’intensifier le cycle « d’empoisonnement » de la population brésilienne, préviennent-ils. « Depuis longtemps déjà, les intoxications aux pesticides ne devraient plus être considérées comme des cas isolés, mais comme un problème de santé publique », estime Fernanda Savicki, de la Fiocruz.
Selon les données analysées par Repórter Brasil, l’intoxication aiguë — c’est-à-dire survenant immédiatement après l’exposition — représente 89 % de tous les cas depuis 2015. Les maladies chroniques associées à une exposition prolongée, telles que le cancer et les troubles endocriniens, mettent des années à se manifester et sont plus difficiles à relier directement à l’exposition à ces pesticides.
Et les chiffres pourraient être bien plus élevés. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que seule une intoxication aux pesticides sur 50 est signalée dans le monde. Des symptômes tels que des vertiges, de la fièvre, des nausées et de la diarrhée sont souvent attribués à des virus ou à des indigestions, sans qu’on cherche à déterminer s’il s’agit d’une cause toxique.
Jaqueline Andrade, conseillère juridique de l’organisation Terra de Direitos, affirme que, dans le cas des peuples autochtones, la sous-déclaration est alimentée par la désinformation et les préjugés. Elle raconte qu’en interrogeant officiellement les services municipaux de santé sur les intoxications du peuple Avá-Guarani, dans l’État du Paraná, elle a entendu des réponses telles que : « ils fument le cachimboa [pipe traditionnelle] toute la journée » ou « ils vivent sans assainissement, on ne peut donc pas incriminer les pesticides ». Elle rapporte également que les travailleurs évitent de signaler les cas par crainte de subir des représailles ou de perdre leur emploi.
Selon Wanderlei Pignati, professeur à l’UFMT, l’enregistrement des intoxications aux pesticides se heurte à la précarité des structures de santé des travailleurs à travers le pays, à la pression exercée par les employeurs pour que de tels incidents ne soient pas officiellement signalés et au manque d’intérêt des pouvoirs publics, qui privilégieraient les retombées économiques générées par la commercialisation de ces produits. Fernanda Savicki souligne que la sous-déclaration empêche l’État et le Sus d’évaluer l’impact réel des pesticides. L’Association brésilienne de santé publique (Abrasco) estime qu’en tenant compte des seuls cas d’intoxication aigue, chaque dollar dépensé en pesticides engendre un coût de 1,29 dollar pour le système de santé.
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
L’utilisation des pesticides, un sujet très sensible au Brésil… On l’ignore généralement, mais le pays est le plus important consommateur mondial de ces intrants agricoles chimiques. La balance commerciale du Brésil est très dépendante des exportations agricoles, soja en tête, qui représente la deuxième source de devises du pays derrière le pétrole. L’article montre combien les justifications officielles sont légères, pour expliquer l’explosion des intoxications aux pesticides : tout au plus découlerait-elle d’une meilleure détection des cas. Quant aux autorisations de mise sur le marché de nouveaux produits, qui culmine également, elles suivraient un processus d’évaluation bien comme il faut. On est en 2025, et l’on ne peut plus incriminer la politique de Bolsonaro…
Pour démonter ces discours lénifiants, sous influence d’intérêts qui transcendent la couleur des gouvernements, nous conseillons vivement de lire la géographe Larissa Mies Bombardi, spécialiste brésilienne qui a dû s’exiler, menacées en raison de ses travaux qui gênent beaucoup. Ils révèlent notamment que le Brésil valide des pesticides produits en Europe, où ils ne sont pas autorisés voire interdits. Larissa Mies Bombardi était l’invitée d’Autres Brésil en septembre dernier à l’occasion de notre festival de documentaires Brésil en Mouvements. Elle a publié en 2023 un petit ouvrage édifiant sur ces questions : « Pesticides, un colonialisme chimique ». Il est traduit en français et publié aux éditions Anacaona (anacaona.fr, 108 p., 10 euros).






