100 jours de Lula Compte-rendu de la rencontre/débat organisée par Autres Brésils

Le 30 octobre 2022, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté l’élection présidentielle face au président sortant et a été investi le 1er janvier 2023. Cette victoire s’inscrit dans un contexte brésilien très complexe où les idées de l’extrême droite sont bien représentées au sein des différents pouvoirs, aux différents échelons de l’État brésilien et au sein de la société. Jair Bolsonaro a laissé à son successeur un pays à la société profondément exsangue et fracturée. Le 11 avril marque les 100 premiers jours du mandat de Lula. L’occasion de revenir sur ces premiers pas vers un travail réconciliateur et réparateur après quatre ans de politique fondée sur les violences et les discriminations.

Lors de cette rencontre avec Barbara d’Osualdo, journaliste pour le site d’information Agência Pública, Lamia Oualalou, journaliste spécialiste de l’Amérique Latine, et Giancarlo Summa, ancien directeur du Centre d’Information des Nations Unies (CINU) au Brésil, chercheur à l’EHESS, nous avons successivement parlé de :

- Peuples autochtones et luttes pour la protection des biomes ;
- Politique économique et budgétaire
- Relations extérieures.

Peuples autochtones et luttes pour la protection des biomes
En vue d’assurer la défense des droits des peuples autochtones de son pays, Lula a honoré sa promesse de campagne en créant un ministère des Peuples indigènes et a nommé l’activiste autochtone Sônia Guajajara à sa tête. Au cours du mois de janvier, Joenia Wapichana, avocate et ancienne députée fédérale, devient la première femme autochtone (indigène) à occuper le poste de présidente de la Fondation Nationale des Peuples Indigènes (FUNAI). Cette nomination à un organisme d’inspection et d’aide aux populations autochtones est symbolique au vu de la coupe budgétaire drastique que l’institution avait subi durant les quatre précédentes années.

Sônia Guajajara (à gauche) et Joenia Wapichana (à droite) prenant leurs fonctions
Benjamin Mast/ISA

Ces nominations découlent d’une nécessité de protéger les peuples autochtones du pays, parmi lesquels les Yanomamis d’Amazonie. Situé à l’extrême nord du Brésil, la Terre Indigène Yanomami (TIY) est un territoire de 9,6 millions d’hectares, très riche en ressources (minières notamment). Du fait de sa position stratégique, il est en proie à un orpaillage illégal voire à un narco-orpaillage, encouragé par le gouvernement Bolsonaro, qui a eu des effets désastreux sur la population autochtone et la faune qui y habitent. En effet, les orpailleurs ont [1], amplement déforesté [1] le territoire des Yanomamis et la circulation de plus de 20 milles orpailleurs a introduit des maladies (comme le COVID-19 ou le paludisme) dans les communautés et le trafic sexuel de jeunes autochtones. L’inaction Étatique a fait que les Yanomamis ont 13 fois plus de chances de mourir de causes évitables que le reste de la population brésilienne.

En réponse à la gravité de cette situation, le 20 janvier, le parlement a déclaré l’état d’urgence sanitaire pour la TIY. Le lendemain, en vue de planifier des actions humanitaires, le président Lula s’est rendu sur place accompagné de la ministre de la santé, Nisia Trindade Lima, du ministre du Développement et de l’Assistance sociale, de la Famille et de la lutte contre la faim, Wellington Dias, de Sônia Guajajara, de Joenia Wapichana du ministre de la justice, Flavio Dino, De retour à Brasilia, ce dernier a, par ailleurs, annoncé l’ouverture d’une enquête pour « génocide » au regard des agissements du gouvernement Bolsonaro à l’égard du peuple Yanomami. En février, des actions d’expulsion des orpailleurs de la région ont également été mises en œuvre malgré les difficultés logistiques liée à la géographie spécifique de ce territoire (composé de jungle sur une superficie équivalente à celle du Portugal).

Politique économique et budgétaire

Thème fort au moment des élections générales de 2022, le Brésil et la population brésilienne commencent l’année 2023 fortement endettés. Au niveau des ménages, il existe une situation de famine (33 millions de Brésilien.ne.s), un marché du travail affaibli par des politiques dites "d’ubérisation" du travail et de démantèlement des droits sociaux.

De gauche à droite, Glauber Sezerino, co-président d’Autres Brésils, Giancarlo Summa, ancien directeur du Centre d’Information des Nations Unies (CINU) au Brésil, Barbara d’Osualdo, journaliste du site d’information Agência Pública et Lamia Oualalou, journaliste spécialiste de l’Amérique Latine.
Patrick/Autres Brésils

Face à cela, la priorité du gouvernement Lula est le remboursement de la dette afin d’améliorer l’image du Brésil auprès du Fonds Monétaire International et des agences de notation internationale pour pouvoir faire baisser le taux d’intérêt avec lequel le Brésil emprunte sur les marchés mondiaux. Ce taux se situe actuellement entre 13 % et 8 %, bien que la dette brésilienne soit mieux contrôlée que celle d’autres pays tels que le Japon, la France ou les États-Unis ayant des taux d’intérêts nettement inférieurs. Cette priorité rendrait impossible l’augmentation des dépenses publiques. C’est pourtant le principal levier des politiques développementalistes qui sont l’héritage des précédents mandats de Lula et Dilma.

Lula a également promis la création d’emploi, l’augmentation des salaires et la baisse des taux d’intérêts pour les ménages. Les effets n’étaient pas attendus dans les 100 premiers jours. Mais, engagé dans un présidentialisme de coalition, le président semble voir que les pièces du jeu d’échec ne lui sont pas favorables dans la mise en place de ses réformes économiques. Entres autres postes-clés occupés par des opposants à Lula, Carlos Favaro et Alexandre Silveira du Parti Social Démocrate (centre-droit), sont respectivement ministre de l’Agriculture et ministre des Mines et de l’énergie, Juscelino Filho de l’Union Brésil (formation conservatrice) est ministre du Tourisme et Simone Nassar Tebet (parti social-libéral dans lequel Michel Temer est affilié) est, quant à elle, ministre de l’Aménagement et du budget.

Au-delà du frein politique, il existe également un frein budgétaire qui bloque l’actuel gouvernement dans ses actions. L’idéologie néo-libérale ayant infusé dans le pays jusqu’aux plus hauts niveaux, la hausse des dépenses publiques a été constitutionnellement plafonnée à l’indice d’inflation de l’année précédente. Cette mesure, mise en place en 2016 pour les 20 années suivantes, par le président de l’époque Michel Temer, stipule, qu’en moyenne, les dépenses publiques des différents secteurs ne devront pas excéder l’indice d’inflation de l’année précédente. À titre d’exemple, si l’indice d’inflation est de 4 % sur une année A, au cours de l’année suivante B, si les dépenses d’éducation augmentent de 6 %, alors l’augmentation des dépenses de santé ne pourront pas excéder les 2%.

Lula a malgré tout réussi à faire sauter ce verrou juridique pour l’année 2023 mais il devra composer avec pour le reste de son mandat. La mise en place de politiques sociales, comme il l’avait fait lors de ses précédents mandats, sera donc clairement compromise. Cela s’est fait ressentir lors de la présentation du nouveau cadre budgétaire par le ministre des Finances Fernando Haddad. Conçu pour être plus flexible afin de mieux répondre aux crises, ce cadre fiscal se révèle être en réalité une politique d’austérité qui restreindra encore davantage le pouvoir d’achat des citoyen.nes.

Relations extérieures.

Lors de ses deux premiers mandats à la tête du Brésil, Lula a investi des efforts colossaux pour consolider la politique extérieure de son pays [2] permettant d’acquérir une popularité certaine à l’international à la fois pour le pays et pour lui-même. Dès la COP27, Lula annonce que le « Brésil est de retour » mettant l’accent sur un agenda international multipolaire. La stratégie internationale du gouvernement Lula III consiste également à relancer la politique régionale latino-américaine. Alberto Fernandez, son voisin argentin, est le premier chef d’État à qui Lula est allé rendre visite. Il s’est investi au sein de communautés économiques telles que la CELAC mais surtout le Mercosur. Au sein de cette dernière, la priorité absolue est la reprise des négociations autour du traité de libre-échange avec l’Union Européenne mises en pause sous le mandat de Bolsonaro [3].

Ce bloc régional renforcé, Lula souhaite investir pleinement son pays dans le G7 et le G20. À cet égard, en février, il a rencontré son homologue États-unien, Joe Biden. Et, en contre équilibre, il souhaite que son pays reprenne la place de choix qu’il occupait jadis dans des alliances internationales telles que les BRICS (d’où, notamment, sa visite en Chine en ce début de mois d’avril).

Cependant, le contexte géopolitique actuel, notamment à cause de la guerre en Ukraine qui participe à diviser le monde en bloc à la manière de la Guerre Froide, complique la tâche du président brésilien. Quels partenariats bâtir avec une Russie belligérante ou une Inde théocratique et autoritaire ? Les liens commerciaux du Brésil avec la Chine peuvent-ils s’accorder avec les valeurs démocratiques prônées par Lula ?

Questions posées aux intervenant.e.s :

Comment surmonter le défi des droits humains au Brésil quand les pressions exercées par certains secteurs économiques du pays poussent vers une croissance effrénée à tout prix ?
Actuellement, une large partie de la population est de mouvance néo-fasciste alors que la partie la plus dynamique de l’économie est l’agro-business et que le pouvoir des syndicats est en déperdition. En parallèle, Lula a reçu le vote des jeunes, des femmes et des personnes en situation de grande précarité. Au vu de toutes ces problématiques, l’un des enjeux principaux du mandat de Lula sera de récupérer le vote des bolsonaristes « modérés » mais cela ne pourra survenir que, si et seulement si, la situation économique des personnes en situation de grande précarité et de la classe moyenne est améliorée.

Pourquoi la politique économique du Brésil n’est pas à la hauteur des nécessités du pays ?
La marge de manœuvre dont dispose Lula pour gouverner est très mince. Ses opposants sont nombreux au sein de la population, des médias, des élites financières mais également au sein de son propre gouvernement. De plus, l’idéologie néo-libérale, qui sévit dans le pays depuis plus de 30 ans, fait des ravages et ne permet en aucun cas de résoudre le problème systémique des inégalités.

Les militaires sont-ils un danger pour la démocratie ?
Les plaies de la dictature militaire, qui a sévit au Brésil de 1964 à 1985, n’ont jamais été correctement pansées. Les militaires essayent constamment de reprendre le pouvoir qu’ils ont perdu à la fin de ce régime. Encadrer et aussi réduire leur pouvoir est donc une nécessité. Lumière doit être faite sur le rôle de l’armée au cours des évènements du 8 janvier.

Pourquoi Fernando Haddad n’essaye-t-il pas de rendre le plan économique qu’il a récemment proposé plus social ?
Sans doute, le ministre des finances Haddad est avant tout convaincu par la politique néo-libérale qu’il va mettre en œuvre. Peut-être est-il convaincu de la nécessité de s’accorder avec les désirs de l’élite financière de peur de laisser échapper ses capitaux à l’étranger. Quoi qu’il en soit, cette politique sape toutes pistes d’amélioration générale de la situation du pays. Le salut du pays repose sur des paramètres géopolitiques extérieurs (tel que la fin de la guerre en Ukraine) sur lesquels le gouvernement n’a pas, ou très peu, de prise. Il ne faut cependant pas négliger l’énergie et la capacité de résilience des Brésilien.ne.s face aux adversités. Il y a nécessité à se mobiliser collectivement pour exercer un contrepoids face à la toute puissance des élites financières.

Les enjeux environnementaux sont-ils conciliables avec le bien-être de la population ?
Dans un pays où la vision extractiviste s’est solidement ancrée au sein de toutes les tendances politiques, y compris au sein du Parti des Travailleurs, un changement de modèle économique est plus que jamais primordial pour améliorer les conditions de vie des citoyen.nes.

Quel est l’avenir politique post-Lula ?
Bien qu’il n’ait pas sa capacité de rassembler, ni son charisme, Haddad est susceptible de prendre la suite de Lula. Cependant, cette candidature est très incertaine et l’interrogation subsiste sur la personnalité politique de la gauche capable de succéder à Lula. Un duel entre ce dernier et l’actuel gouverneur fasciste de l’État de São Paulo, Tarcisio Gomes de Freitas, est plausible pour les prochaines élections car l’un comme l’autre dispose de passe-droits chez les élites financières du pays.

[1Au cours de l’année 2020, l’exploitation minière illégale est responsable de la déforestation d’une zone équivalente à 500 terrains de football sur la TIY Lire ici

[2Pour ce faire, il s’est notamment appuyé sur deux personnalités politiques de taille : son chancelier Celso Amorim et son conseiller spécial pour la politique internationale Marco Aurelio Garcia. En 2023, le premier occupe désormais le poste du second, lui-même décédé en 2017.

[3Alors que l’accord est signé une première fois en 2019, la France, par la voix d’Emmanuel Macron, se rétracte un an plus tard. Officiellement, l’accord n’est pas compatible avec l’agenda climatique de la France. Mais à cela s’ajoute également une brouille interpersonnelle entre le président français et son homologue brésilien, Jaïr Bolsonaro, qui pénalise fortement les négociations.

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