dernière mise à jour le 17 septembre 2014

Les armes secrètes du Mouvement Sans Terre

4 mars 2005
par Néstor Kohan


L’Amérique latine a beaucoup à créer et à offrir au monde. Si à un moment donné les espoirs faiblissent, l’enthousiasme retombe, les bras sentent la tentation de la fatigue, ou que quelqu’un pense à jeter l’éponge, il surgit toujours quelque chose de nouveau qui nous pousse vers l’avant. Il n’y a pas de domination - pour puissante et absolue qu’elle paraisse - qui puisse vaincre la volonté de rébellion populaire organisée. Quand certains prétendent s’adapter au système en optant pour une version plus élégante et parfumée de capitalisme - qu’on l’appelle « troisième voie », « capitalisme à visage humain », « capitalisme national », « radicalisation de la démocratie », etc. - le Mouvement Sans Terre (MST) du Brésil relève un autre pari. Deux décennies après sa création, et au milieu d’un profond débat qui est né au Brésil face aux évidentes frustrations du gouvernement Lula, les compañeros et compañeras du MST viennent d’inaugurer dans la ville de Guararema (à 60 km de São Paulo), du 20 au 23 janvier 2005, l’Ecole Nationale de formation politique Florestan Fernandes (ENFF). Un projet stratégique à long terme qui certainement marquera une inflexion politique dans cette partie du monde.


"En même temps qu’à la conquête du pouvoir, la Révolution s’attaque à la conquête de la pensée" (José Carlos Mariátegui)

L’Ecole s’est construite par l’effort volontaire des militants du MST. Comme on dit en Argentine, ce travail a été totalement « a pulmón ». Y ont travaillé pendant presque cinq ans et de manière rotative, 1.066 hommes et femmes venus des assentamentos et acampamentos , organisés en 25 brigades de construction, et en provenance de 20 états du Brésil. Ces brigades de travail volontaire ont démontré par la pratique que les idéaux de Che Guevara sont plus vivants que jamais.

L’Ecole comprend un bâtiment de 1.044 m2, quatre bâtiments pour le logement de ceux qui y étudient, de 1.133 m2, et un bâtiment pédagogique de 2400 m2. Cependant, son rayon d’action n’est pas limité à un édifice physico-matériel enfermé dans un terrain géographique, mais il s’étend à toute la pratique politique du MST au niveau national.

Au delà de l’exemple moral qu’ont montré les brigades, en tant que fait spécifiquement politique, la fondation de l’Ecole Florestan Fernandes constitue un apport sans prix pour tout le mouvement révolutionnaire latino-américain. Par là passeront des paysans et des travailleurs urbains, des étudiants et de jeunes révolutionnaires de tout le continent. Un défi ouvert sur le futur.

Mais il n’y aura pas de projet de futur sans mémoire du passé. C’est pourquoi cette proposition de formation réactualise en même temps les meilleures traditions qui nous ont précédés.

L’Ecole du MST, qui vise à devenir un Institut d’Enseignement Supérieur et la première Université Populaire du Brésil, fait partie d’une longue tradition pédagogique dans laquelle s’inscrivent, entre autres, la conception militante de l’éducation de l’Université Populaire Gonzáles Prada au Pérou (à laquelle a participé José Carlos Mariátegui) et l’Université Populaire José Marti de Cuba (où a participé Julio Antonio Mella). Toutes deux héritières, dans les années 20, de la pédagogie libertaire qu’inaugurèrent Deodoro Roca et ses camarades de la Réforme Universitaire de Cordoba dans l’Argentine de 1918. Une tradition pédagogique socialiste, anti-impérialiste et libertaire, dont Paulo Freire constitue l’un des meilleurs continuateurs dans la seconde moitié du XXe siècle. Aucune de ces expériences avant-coureuses et originales de notre Amérique n’a été calquée ou copiée.

Les critiques radicales aux institutions d’enseignement officiel formulées durant le mois de mai français - 1968 - soit un demi siècle après la révolte étudiante de Córdoba, sont certainement les plus connues et diffusées dans le monde, mais elles n’ont pas été les premières ni même les plus significatives sur ce terrain pédagogique.

Avec l’acte de fondation de l’Ecole Florestan Fernandes, nos frères et nos soeurs du MST, partant des aspirations, des rêves et des projets les plus forts pour la classe travailleuse brésilienne, ont récupéré cet immense héritage pédagogique latino-américain. Leur proposition constitue, comme nous le disait Mariátegui, un nouveau chapitre de la création héroïque.

Que tremblent les tout-puissants ! Qu’ils tremblent ! Rien de plus dangereux que de voir les travailleurs révolutionnaires et les jeunes rebelles s’approprier le savoir historique de l’humanité. Dans cette école, haïe par tous les patrons du Brésil - qui l’attaquent sans pitié depuis leurs monopoles de la communication - et méprisée par les millionnaires du monde, il y aura certainement entraînement et trafic d’armes secrètes...

Des armes ! Des armes ! Des armes ! L’Ecole Florestan Fernandes sera un centre international d’armement subversif et terroriste.

Que Bush en perde le sommeil. Que les généraux et faucons du Pentagone en perdent l’appétit. Que les bases militaires des Etats-Unis fassent sonner toutes leurs alarmes et soient en alerte maximum. Que l’OTAN tremble, tout comme la ZLEA, le FMI, Wall Street et l’OMC. Que les grands exploiteurs du monde commencent dès maintenant à planifier leur défense, voire leur retraite. Ici il y aura beaucoup d’armes. Beaucoup. Non seulement pour le peuple brésilien mais aussi pour tous les militants et activistes populaires du monde.

Quelle arme secrète peut être plus explosive, plus destructrice, plus crainte qu’un livre brandi par les travailleurs ? Ni les pires arsenaux chimiques des forces répressives nord-américaines sont aussi corrosives que la culture mise entre les mains du peuple travailleur. Culture et travailleurs, travailleurs et culture, combinés avec les intellectuels organiques, c’est de la dynamite. Leur onde expansive est plus forte que la plus sauvage des bombes atomiques des yanquis. Que la Maison Blanche, le Département d’Etat, la CIA, le FBI, CNN et tous les marines prennent gare ! Contre les armes de la pensée critique et la morale socialiste ils ne pourront rien. Nous en sommes absolument sûrs. Qu’ils tremblent, qu’ils tremblent.

Les grands monopoles de la communication du Brésil ont déjà commencé à saigner de leur blessure, quand ils mettent en titre ou en éditorial que le « MST inaugure une école de plus d’un million de dollars ». Qu’ils continuent à saigner, et marinent dans le jus aigre de leur ressentiment et de leur haine de classe. Ils le méritent. Mesquins, misérables, élitistes, à la morale et à l’esprit petits. Leur perspective culturelle et l’amplitude de leur compréhension historique vont aussi loin que leurs poches et leurs comptes bancaires. Mais jamais au-delà. D’où tant de haine contre cette Ecole de cadres et de formation politique.

La naissance de l’Ecole Florestan Fernandes nous rappelle la nécessité que l’on a d’une étude collective systématique, de la formation politique, de l’élaboration de stratégies qui vont au-delà du quotidien et de la conjoncture immédiate. Sa fondation en elle-même met en évidence le peu d’ambition des apologistes - innocents ? - de la pure « spontanéité », de ceux qui nous recommandent d’abandonner toute étude systématique, de suivre la conjoncture du moment car... « le peuple n’a pas besoin de théories » ni de « grands récits totalisateurs ». Comme si toute élaboration de stratégies impliquait, par définition, de tomber dans le dogmatisme ou dans le verticalisme. Comme si la « multitude » éparse et fragmentée pouvait affronter efficacement la domination mondiale du capital.

Pourquoi donner ce nom à l’Ecole ?

Florestan Fernandes [1920-1995] fut l’un des principaux intellectuels socialistes brésiliens. L’un des plus grands représentants de la sociologie critique. Ce vieux rebelle et non-conformiste a produit une œuvre prolifique et volumineuse, notamment des études sur la formation sociale brésilienne, en particulier sur les problèmes de la domination bourgeoise et le caractère retardataire de la bourgeoisie de ce pays. Parallèlement, il a publié des livres sur le socialisme et la révolution cubaine, parmi tant d’autres.

Donner son nom à l’Ecole implique toute une attitude de politique culturelle, où la récupération des classiques de la pensée marxiste latino-américaine - olympiquement oubliés ou méconnus pour cause d’eurocentrisme, y compris celui de la gauche - devient une tache fondamentale.

Cette inauguration, précédée d’un séminaire de trois jours, qui a eu lieu en janvier 2005, a été une authentique fête. Impossible de résumer tant d’expériences de lutte, tant d’émotion partagée, tant de joie collective, une telle profusion de solidarité révolutionnaire.

Traçant un profil politique et idéologique de Florestan, directeur honoraire de l’Ecole, le professeur Antonio Cândido s’est étendu sur sa personnalité et sa trajectoire de vie, au cours d’un entretien qui avait été enregistré. Ce ne fut pas le seul témoignage sur le sociologue brésilien. Etaient présents également certains de ses enfants et petits-enfants, visiblement émus, ainsi que des amis à lui, et son biographe.

Quelle fierté pour un intellectuel latino-américain que de voir son nom se transformer en synonyme de pensée rebelle, pensée militante, pensée critique ! Quel honneur ! Une reconnaissance que les Académies traditionnelles ne confèrent qu’aux intellectuels engagés... engagés avec le pouvoir en place. Une reconnaissance qu’ils se gardent bien de conférer aux rebelles, aux iconoclastes et aux non conformes, à ceux qui ne rentrent pas dans le moule, à ceux et celles qui pensent, créent ou enseignent contre le pouvoir et l’ordre établi. Quelle fierté pour Florestan et pour ceux qui comme lui optent pour défendre le point de vue politique des classes subalternes et exploitées !

Quand fonderons-nous en Argentine des écoles de formation politique du mouvement piquetero ou des usines récupérées, qui portent le nom de Silvio Frondizi, Raymundo Gleyser ou Ernesto Guevara ?

S’il était encore en vie - et d’une certaine manière il l’est, pas physiquement mais à travers ses enseignements, ses livres, et la tendresse que le peuple brésilien a pour lui - Florestan certainement se souviendrait de cette réflexion du jeune Marx, selon laquelle quand la théorie prend dans les masses et que la pensée théorique pénètre dans les racines du sol populaire, toutes deux se transforment en une puissante et imparable force matérielle. C’est précisément cela qui est en train de se passer à l’Ecole de Formation Politique du MST.

En même temps que la récupération des intellectuels révolutionnaires et de la pensée marxiste, à l’inauguration de l’Ecole a circulé la parole rebelle des humiliées et des condamnés de la terre. Dans les langues la plus diverses - comme dans une nouvelle tour de Babel du XXIe siècle - ils et elles nous montrent encore et encore le même chemin : solidarité, unité, lutte, anti-impérialisme, socialisme.

Oui, ce fut une fête. Dans tous les sens du terme. En raison de la joie, et aussi de ses protagonistes. Car s’il y a eu un protagoniste de premier plan, ce fut la jeunesse. Une jeunesse qui a vécu et apprécié les chansons, les danses, la musique, la joie, toujours mêlées d’étude et de militantisme. Liée à une incroyable (auto) discipline consciente, militante, révolutionnaire, au nom de laquelle une masse gigantesque de jeunes pouvait rester à chanter et faire la fête jusqu’à n’importe quelle heure de la nuit, et à huit heures du matin être prête pour le débat, sans que personne n’oblige ni ne contraigne personne.

Que l’étude est vécue différemment quand elle n’est pas le fruit d’une imposition formelle, ni guidée par une discipline hétéronome destinée à obtenir un titre ou un diplôme, mais quand elle est guidée par la nécessité vitale de grandir, de se former, de militer et de contribuer ainsi à changer le monde !

Et donc, au milieu des débats et des fêtes, d’embrassades et de joie, on a chanté de nombreuses fois ces vers glorieux de l’Internationale, ce chant de lutte qui donne des frissons jusqu’aux larmes. L’Internationale, chantée d’une seule voie avec une masse gigantesque de visages transparents et remplis d’espoir, aux mains calleuses, de gens combatifs et turbulents habitués à la lutte contre la cruauté du capitalisme et de ses corps répressifs, à la solidarité et fraternité de classe. Oui, l’Internationale, au milieu d’innombrables drapeaux rouges et une gigantesque peinture avec les portraits de grands leaders révolutionnaires des cinq continents.

Et au centre du tableau, le dessin du visage de Lénine, regardant de face, les yeux bien ouverts. Oui, Lénine. Encore Lénine ? Lénine, dans l’Amérique latine du XXIe siècle ? Lénine entouré de visages brins, peaux foncées et mains calleuses ? Oui, Lénine. Et Che Guevarra. Et Carlos Marighella, et Rosa Luxembourg, parmi tant d’autres.

Mais... comment ? Tout ça n’est-il pas vieillot ? Est-ce que ça n’appartient pas au passé ? Est-ce que ça n’est pas démodé ? On ne serait pas en train de nous raconter un vieux film ? Non, ce n’était pas un film. Il ne s’agissait pas de souvenirs nostalgiques, ni de vaines nostalgies du passé.

Pourquoi reprendre ces symboles de rébellion ? Nos sœurs et nos frères Sans Terre connaissent parfaitement la réponse. Pas besoin de le leur demander. Les sourires fendant leurs visages, les embrassades, les larmes, d’autres embrassades entre les Brésiliens et les compañeros et compañeras de pays et de cultures les plus lointains constituent des réponses suffisamment claires pour oser demander pourquoi Lénine, pourquoi Rosa, pourquoi le Che.

Et nous avons entendu, répété mille fois, ce mot magnifique que les militaires argentins et brésiliens - fidèles chiens de garde de l’impérialisme nord-américain et de leurs bourgeoisies vernaculaires - ont voulu effacer de la face de la Terre. L’internationalisme ! Mais il ne s’agissait pas seulement d’un joli mot ou d’une consigne attractive écrite sur un bout de papier. Il était visible sur les têtes des gens.

Que de visages différents ! Quelle variété forme le genre humain ! Des noirs aux cheveux frisés, des jaunes aux yeux bridés, des blancs tout pales, roux, des métisses, des indigènes, toutes les couleurs, toutes les nationalités, toutes les formes en un même visage de joie et d’espoir chantant ensemble l’Internationale. Tandis que le capitalisme de nos jours continue à reproduire le racisme, l’intolérance, la xénophobie et l’extrémisme nationaliste, le socialisme recréé et rend possible toute la diversité et la fraternité dans son projet essentiellement internationaliste et humaniste. Ni les meilleures fresques de Diego Rivera, où Marx et les leaders socialistes internationaux apparaissent toujours entourés de tous les visages du monde, ne contiennent la variété mondiale d’amis que parviennent à réunir aujourd’hui les militants du Mouvement Sans Terre.

Et nous avons retrouvé l’un des principes originaux du MST : la mistica. Ce mot intraduisible, d’origine religieuse, sécularisé par le Mouvement Sans Terre, où se combinent l’éthique et l’esthétique, la subjectivité et l’identité, la logique des sentiments et les émotions de la conscience, la symbolique et la culture populaire - autrement dit, toutes les anciennes dettes et comptes non réglés que nous a laissés le lourd héritage du marxisme économiste et du stalinisme. Les militants du MST investissent une énergie et un temps incroyables à préparer jusqu’au dernier détail des représentations esthétiques où l’on célèbre la récupération de la terre et la rébellion contre les fazendeiros et les patrons, les gardes blancs et les matons au service des millionnaires. Des représentations théâtrales et musicales dans lesquelles l’identité politico-culturelle se construit depuis la conscience mais aussi depuis les affects, les émotions et les sentiments.

A coté de Lénine, réapparaît à nouveau dans l’Amérique latine du XXIe siècle, Che Guevara. Toujours le Che. Présent à chaque instant de l’inauguration de l’Ecole Florestan Fernandes, prononcé dans toutes les langues, recréé dans toutes les couleurs, omniprésent dans toutes les interventions et sur tous les visages. Quelle admiration pour le Che ont les militants du MST ! Et avec quelle tendresse et quelle attention les paysans, étudiants, travailleurs du MST ont écouté Aleida Guevara, la fille du révolutionnaire - elle-même médecin révolutionnaire, et internationaliste au Nicaragua et en Angola ! Malgré les raz-de-marée de désinformation qui tous les jours nous bombardent avec le message monocorde et médiocre en provenance de Miami, la révolution cubaine du Che et de Fidel reste dans le cœur des humbles, des exploitées et des rebelles.

Au cours de ce séminaire, nous avons eu le privilège et l’énorme fierté d’embrasser ces combatives femmes palestiniennes, enroulées dans leurs foulards qui sont devenus aujourd’hui un symbole universel de rébellion. Des mères militantes qui tandis qu’elles rappelaient leurs morts sous la torture de l’armée israélienne, ont parlé à la jeunesse brésilienne de l’importance fondamentale de l’exemple de Che Guevara pour les luttes actuelles en Palestine. Elles se sont référées expressément à l’exemple du Che non seulement pour le Moyen Orient mais aussi, d’après leurs propres dires, pour le futur socialiste de toute l’humanité.

Ce qui est intéressant, c’est qu’après le salut et le discours de ces belles dames de la dignité, le Mouvement des Sans Terre a donné la parole à un jeune juif d’Israël, critique du sionisme. Il a rappelé aux personnes présentes et à l’humanité que l’agressive Armée sioniste n’est pas seulement ennemie de nos frères palestiniens mais aussi de tous les juifs anti-impérialistes. Quel juif humaniste et révolutionnaire de n’importe où dans le monde, quel que soit l’endroit où il habite, ne ressentira pas du dégoût et de la répugnance face aux tortionnaires sionistes, amis de Videla et de Pinochet, de Somoza et des racistes sud-africains, de Georges W. Bush et de combien d’autres fascistes qui errent de par le monde ? Ne fut-ce pas, par hasard, cette même armée israélienne qui vendait des armes à Videla quand dans l’Argentine de 1976 près de 2000 militants juifs ont disparu dans les camps de torture et d’extermination ? Israël les a appuyés, serrant la main pleine de sang du général nazi Jorge Rafael Videla.

Puis François Houtart a pris la parole, ce tendre et humble sociologue de la religion, mettant à nu la stratégie impériale visant à remplacer l’agriculture traditionnelle par les cultures transgéniques et rentables, en Amérique latine et dans le sud-est asiatique. Tandis qu’il rappelait la lutte des peuples du Vietnam, de Thaïlande, et d’Indonésie contre l’agriculture capitaliste, François Houtart nous a rappelé que la religion peut être « l’opium du peuple ».

Effectivement, elle a joué ce rôle dans une grande partie de l’Amérique latine, au moment d’affronter les rebelles et de leur demander « patience et réconciliation ». Mais Houtard nous a aussi montré que la religion peut jouer un autre rôle : celui de moteur pour la rébellion populaire. Et pour le corroborer, il y a la théologie de la libération, si importante au sein du MST.

Il y a aussi eu le témoignage de militants du Mozambique et d’Afrique du Sud, rappelant que la lutte contre les inégalités continue, bien qu’il y ait maintenant au sud de l’Afrique un président noir. Ces réflexions politiques des compagnons africains ont servi de contrepoint aux interventions d’Allemandes et de Coréens, de Libyens et de Colombiens, de Français et de Cubains, d’Espagnols et de Chiliennes, d’Argentins et de Vénézuéliens. Du pur internationalisme.

Puis le bilan critique et radical, mais en même temps plein d’espoir, de Monica Baltodano, qui nous a expliqué les profondes faiblesses et les défis du sandinisme. Toujours sur le sandinisme, est intervenu Carlos Fonseca Teran, fils du légendaire fondateur du Front Sandiniste (FSLN), démontrant que malgré tout, malgré tant de frustration, au Nicaragua il y a encore d’importantes réserves pour continuer la lutte pour des changements sociaux radicaux. Puis on a écouté la réflexion sur le marxisme de Georges Labica, ainsi que le témoignage de Marta Harnecker sur le processus bolivarien du Venezuela. Ont suivi les appels à vigilance sur la répression sauvage contre les insurgés et les activistes sociaux, par le compañero Isaac M. de Colombie. Et il ne pouvait manquer la main, toujours amie, de Cuba, cette fois représentée par Fernando Rojas du Ministère de la Culture, et Joel Suarez du Centre Martin Luther King de la Havane, ainsi que celle d’un envoyé du gouvernent de Hugo Chavez du Venezuela.

On a également socialisé l’expérience de formation politique menée par la Chaire Che Guevara, de l’Université Populaire des Mères de la Place de Mai en Argentine, tout en essayant de montrer « l’autre visage » du gouvernement Kirchner, qui combine la division, la cooptation et la répression contre les mouvements piqueteros et les usines récupérées, par la « judiciarisation » de la protestation sociale.

Plus tard, Kiva Maidanik, peut-être le seul soviétique ayant de l’admiration et de la tendresse pour Che Guevara, qu’il a connu personnellement, a planté son couteau dans l’ancienne URSS et sa décomposition idéologique, avant la chute, tandis qu’il réaffirmait ses espoirs devant la nouvelle perspective de rébellion qui s’ouvre en Amérique latine. Ce n’est pas pour rien que João Pedro Stédile, du MST, a présenté avec tendresse ce sociologue soviétique comme quelqu’un qui « parle mal de Staline depuis cinquante ans ».

Les expériences du passé, avec leurs réussites et leurs terribles erreurs, ne peuvent être absentes de la formation politique. Il faut apprendre à partir de ce que l’on a mal fait, pour éviter de répéter les mêmes erreurs et de buter deux fois sur la même pierre. Dans ce sens, l’intervention de Jacob Gorender a été très lucide, ancien militant communiste brésilien qui, à plus de 70 ans, croit encore dans le socialisme. Ce vieux militant expérimenté a alerté les jeunes formateurs de cadres du MST au sujet de la médiocrité du vieux dogmatisme staliniste, et leur a rappelé les nombreux obstacles idéologiques que la néfaste influence de Staline a provoqué sur les militants de gauche.

La liste d’orateurs et de participants n’est pas finie. Elle est très longue. Impossible d’énumérer tant de voix rebelles, tant d’envies de participer des délégations de tous les pays du monde. Impossible.

Puis les Brésiliens ont pris la parole. Parmi eux, Ranulfo Peloso da Silva. Il a retracé la trajectoire du CEPIS (Centre d’Education Populaire de l’Institut Sedes Sapientae), alertant sur le double danger qui se profile dans la formation politique qui s’inspire du marxisme : l’académisme élitiste et le basisme populiste. Au moment de remercier Ranulfo au nom du MST pour sa participation et ses apports à la rencontre - une habitude de fraternité publique qui rompt totalement avec la froideur qui souvent teint les relations interpersonnelles dans la gauche marxiste - un compañero profite de l’occasion pour lui rappeler qu’il y a vingt ans il a été son professeur. Dans ces temps de fondation, quand le MST était tout juste né et « portait encore des couches », Ranulfo et les autres compañeros du CEPIS ont prêté leur épaule pour que le tout nouveau mouvement fasse ses premiers pas.

Les militants organiques du MST sont intervenus ensuite dans le séminaire, par les voix d’Ademar Bogo, Adelar João Pizetta et João Pedro Stédile, qui ont insisté sur le caractère stratégique de l’Ecole de Formation Politique Florestan Fernandes. Tous les trois ont réaffirmé la nécessité à chaque instant de l’unité combative du MST. Cette unité qui manque tant dans le mouvement piquetero argentin, qui se divise et se subdivise à l’infini pour la joie des millionnaires, des banquiers, de la police et des chefs d’entreprises.

En plus de contester la campagne de calomnies que la presse bourgeoise mène contre le MST, ces trois dirigeants du mouvement ont été très clairs sur l’autonomie des Sans Terre face à l’actuel gouvernement brésilien. Ils ont annoncé une marche nationale qui culminera le 1er mai, et ont réaffirmé les lignes idéologiques générales qui guideront l’institution pédagogique nouvellement née. Entre autres, et ce n’est pas le moindre, ils ont été bien clairs sur le fait que la formation de militants ne sera pas une exclusivité de l’Ecole. La formation intégrale devra inclure l’étude de livres et de certaines matières, ainsi que des séminaires, mais tout cela devra être complété par la participation aux luttes politiques.

L’acte d’inauguration a culminé par la plantation de plusieurs arbres sur le terrain de l’Ecole, comme symbole de respect envers la nature, méprisée et dégradée par le système capitaliste.

Fidèle à son histoire, avec ces arbres, le MST vient de semer les semences d’un futur différent. Les fruits de cette magnifique cueillette contribueront à long terme au développement de tous les mouvements sociaux latino-américains.


Par Néstor Kohan - Rebelión - janvier 2005

Traduction de l’espagnol : Isabelle Dos Reis (Frère des Hommes)






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