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Dans
l'article " Chemins tortueux " publié par la revue Caros
Amigos de juin dernier, César Benjamin, dans le but de débattre
de l'adoption de quotas en faveur des Noirs, reproduit un discours classique
et bien pensant de notre démocratie raciale : le Brésil
est un pays métis, aussi il est impossible de déterminer
qui est noir et qui est blanc. De plus, même si c'était possible,
la race est un concept falacieux déjà démasqué
par la science contemporaine. Et, pour finir, Benjamin conclut : "
constituer une identité basée sur la race est particulièrement
réactionnaire ". Ainsi, une politique affirmative (de quotas)
pour les Noirs serait un anachronisme dans notre société.
Ce sont des arguments facilement acceptés car ils portent en eux
des conceptions idéologiques courantes comme l'éloge du
métissage et la critique du concept de race, qui, historiquement,
ne sont pas au service de la construction d'une société
égalitaire du point de vue racial, mais utilisées pour brouiller
la perception sociale des pratiques discriminatoires présentes
dans notre société.
La constatation de
l'inexistence des races et d'une plus grande diversification à
l'intérieur des groupes qu'entre groupes différents, c'est
ce que la science nous révèle ces derniers temps, n'a pas
d'impact sur les diverses manifestations de racisme et de discrimination
dans notre société. Cela réaffirme le caractère
politique du concept de race et son actualité, malgré son
inconsistance du point de vue biologique.
La race est et a toujours été un concept éminemment
politique dont le sens stratégique a été synthétisé
de manière exemplaire par l'historien Antony Mark dans Making
Race and Nation, où l'auteur affirme : " La race est
une question politique centrale... parce que l'usage que les élites
ont fait et font de la différence raciale a toujours eu comme objectif
de prouver la supériorité blanche et ainsi maintenir leurs
privilèges, au prix de l'esclavage et de l'exploration. Cette attitude
a toujours été partagée avec les secteurs populaires
blancs intéressés par une association avec les élites.
Historiquement, ce comportement a été commun aux élites
du Brésil, de l'Afrique du Sud et des Etats-Unis ".
L'analyse de César
Benjamin laisse délibérément de côté
les études actuelles sur les inégalités raciales
existant au Brésil. Il passe également sous silence
les évidences empiriques de l'exclusion des Noirs de toutes les
sphères privilégiées de la société
et leur concentration disproportionnée dans les quartiers pauvres.
Nous vivons dans un pays où, selon les travaux réalisées
par l'IPEA (Institut de Recherches Economiques Appliquées), il
y a 53 millions de pauvres, et, parmi eux, 22 millions de totalement exclus.
65% et 70%, respectivement, de ces personnes sont de couleur noire.
Le DIEESE (Departament Intersyndical de Statistiques et d'Etudes Socio-Economiques),
en partenariat avec l'INSPIR (Institut Syndical Interaméricain
pour l'Egalité Raciale), a réalisé une autre étude,
amplement divulguée, la
" Carte de la population noire sur le marché du travail ",
qui nous informe qu'à São Paulo, par exemple, le taux de
chômage dans la population économiquement active est ainsi
distribué : 25% pour les femmes noires, 20.9% pour les hommes noirs,
19.2% pour les femmes blanches et 13.8% pour les hommes blancs.
Des chiffres publiés par les Ministères du Travail et de
la Justice dans Brasil, Gênero e Raça démontrent
les différences de ressources entre Noirs et Blancs : homme blanc,
6.3 salaires minimums ; femme blanche, 3.6 ; homme noir, 2.9 ; femme noire
, 1.7.
Cependant, c'est en déclinant l'IDH (Indice de Développement
Humain) selon les Noirs et les Blancs que l'amplitude de l'inégalité
raciale au Brésil se révèle. L'IDH, créé
par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement)
est un intrument d'évaluation et de mesure des conditions de vie
matérielles et sociales. Le Brésil, en 1999, a été
classé comme un pays au développement humain moyen, occupant
la 79è position. Les indicateurs de développement humain
appliqués à la population noire mettent en évidence
l'impact du racisme : d'après l'étude de la FASE (Fédération
des Associations d'Assistance Sociale et d'Education), l'IDH relatif à
la population noire du Brésil occupe la 108è position, alors
que celui de la population blanche occupe la 49è.
Les différences sont brutales pour les Noirs, en particulier au
niveau de l'espérance de vie, en moyenne 6 ans inférieure
à celle des Blancs, allant jusqu'à 12 ans de moins si l'on
étudie cet indicateur selon l'état ou la région,
ce qui est le cas dans le nord et le nord-est du pays. L'IDH de la
population noire brésilienne est à cinq positions derrière
l'Afrique du Sud, pays qui, encore récemment, vivait sous le régime
de l'apartheid.
Ces différences d'IDH entre Blancs et Noirs du Brésil reflètent,
finalement, la coexistence sur un même territoire, de deux pays
différents.
Intentionnellement,
César Benjamin oublie également le processus historique
qui a conduit à ces inégalités, occultant les bénéfices
matériels et symboliques tirés par les Blancs :
- de l'esclavage des
Noirs, principale source d'accumulation de capital du pays et de la richesse
des élites qui se transmettent le pouvoir au Brésil ;
- de la manière dont s'est déroulée " l'abolition
" de l'esclavage, sans aucun type de réparation offerte aux
Noirs pour les siècles de travail esclave, et sans aucune politique
d'intégration sociale en faveur de la masse d'esclaves " libérés
" ;
- de la substitution de la main-d'oeuvre noire par les immigrés
européens lors du processus d'industrialisation post-esclavage
; une perspective eugéniste parfaitement visible dans la Constitution
de 1934 ;
- de la restriction de leur participation politique, vu que la Constitution
de 1891 (trois ans après l'abolition) empêchait la participation
des mendiants et des analphabètes aux élections ;
- de l'absolue impunité dont jouissent les attitudes racistes et
discriminatoires dans notre société, en particulier sur
le marché du travail, ce qui assure un accès privilégié
des Blancs aux postes les plus prestigieux et les mieux rémunérés
;
- de la disqualification esthétique des Noirs, en particulier les
femmes ;
- de l'indifférence sociale en relation aux actions des groupes
de répression et d'extermination sur les populations pauvres, majoritairement
noires.
Malgré toutes
ces évidences, César Benjamin affirme : " (...) nous
ne sommes ni blancs ni noirs - nous sommes métis. Biologiquement
et culturellement métis. Ici, plus que partout ailleurs, la tentative
de construction d'une identité basée sur la " race
" est particlulièrement réactionnaire. L'affirmation,
que j'ai souvent entendue, que le Brésil est le pays le plus raciste
du monde est une manifestation pathétique de notre sport national
favori - nous dénigrer nous-mêmes ".
Par conséquent, le Noir est seulement une réalité
statistique. Il n'existe pas en tant que créancier social, demandeur
de politiques spécifiques en fonction des inégalités
dont il pâtit, vu que celles-ci ne sont que virtuellement reconnues.
Benjamin nous demande : " Devons-nous fixer ce qui n'est pas fixe,
séparer ce qui n'est pas séparé ? Qui est noir et
qui est blanc au Brésil ? Où est la frontière ? "
La carnavalisation de nos relations sociales escamote la rigidité
de la ségrégation sociale qui sépare Noirs et Blancs,
ignore solennellement la concentration des Noirs dans les bidonvilles
et les banlieues des grandes villes. En d'autres termes, le paradigme
esclavagiste est naturalisé et l'on traite avec une presque absolue
indifférence ces inégalités raciales. Les quelques
timides et insuffisantes initiatives qui tentent de prendre en compte
ces inégalités, ce qui est le cas des quotas, rencontrent
rapidement une opposition aguerrie.
C'est en cela que
réside la perversité du racisme brésilien :
- dans la négation
pathologique de la dimension raciale des inégalités sociales
;
- dans les oeufémismes qui sont utilisés pour les masquer
: s'il n'y a pas de Noirs et de Blancs, comment peut-il y avoir des politiques
spécifiques pour les Noirs ? Ou, le problème au Brésil
n'est pas racial mais social, ce qu'il y a c'est un apartheid social !
- dans le refus intransigeant des Institutions de mettre en place un quelconque
mécanisme réducteur d'inégalités ;
- dans la défense maniaque de propositions qui renvoient aux calendes
grecques une réaction à ces inégalités. L'éducation
est toujours la panacée dans ces cas-là. Benjamin nous dit
que, au lieu de quotas, le mieux serait, " par exemple, de garantir
une école publique universelle, gratuite, et de bonne qualité,
où tous les enfants vivraient ensemble et recevraient la même
éducation fondamentale ". Tant que l'école publique
de qualité n'existe pas, les Noirs doivent attendre, de préférence
" bien tranquilles ", vu que la revendication d'une politique
spécifique basée sur le concept de race est, comme dit l'auteur,
" particulièrement réactionnaire ".
Mais le mythe de l'inégalité
raciale comme produit des différences d'éducation est aussi
mis en échec.
Nous sommes 45% de la population du pays et à peine 2% d'entre
nous connaissent l'enseignement universitaire. Tel est le palier de
" l'équité " atteint, par exemple, par les politiques
universalistes dans le domaine de l'éducation. Pire, l'évaluation
de ces politiques entreprise par l'IPEA montre que, malgré la démocratisation
de l'accès au système éducationnel et l'amélioration
des niveaux d'éducation des Noirs et des Blancs, leur différence
de scolarisation se maintient stable depuis près d'un siècle.
La conclusion de ces études est que les politiques universalistes
n'ont pas été capables d'altérer le modèle
d'inégalité raciale.
Le concept de race
a été institué pour justifier la domination, l'esclavage
et l'exploitation d'un groupe social par un autre. Aujourd'hui, la
négation de la réalité sociale de la " race
" et de la nécessité qui en découle de focaliser
les politiques publiques sur les segments hitoriquement discriminés
perpétue l'exclusion et les privilèges. Exclusion et
privilèges que l'idéologie qui les soutient a produit et
reproduit quotidiennement.
Source : Revue Caros Amigos, Juillet 2002
Traduction : Georges da Costa, Septembre 2002
* Directrice de l'Institut
Geledés de la Femme Noire
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