CLIMAT DE TENSIONS
AUTOUR DE LA POLITIQUE DE REFORME AGRAIRE


Par Agnes van Ginneken

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Dans l'Etat du Paraná vient d'être créée une milice armée, le PCR (Premier Commando Rural), nom inspiré par le PCC (Premier Commando de la Capitale), organisation criminelle de São Paulo, active dans les rues et les prisons de l'Etat. Cette milice a pour objectif de " défendre " les fazendas de divers grands propriétaires de la région centre-ouest de l'Etat contre les " invasions " des " bandits sans terre ". De même, dans le Minas Gerais les fazendeiros se sont armés en vue d'invasions de terre possible, mais ils entendent également servir de " défense " tant hors que dans les grandes propriétés. Ils prétendent devoir eux-mêmes assurer l'application des décisions de justice de reprise des propriétés dans la mesure où " la police ne le fait pas et [où] le gouvernement reste immobile ".
Ces milices créées " en désespoir de cause ", d'après le président de l'UDR (Union Démocratique Rurale), sont une réponse aux choix faits par le Gouvernement Lula. Dans une lettre écrite lors d'une réunion le 19 mars réunissant plusieurs organisations de grands propriétaires, ces derniers ont désiré montrer leur préoccupation face à " une influence croissante " du MST dans la politique agraire du Gouvernement PT.
Mr Cunha, Président de l'Association des Producteurs Ruraux du Matto Grosso déclarait lors de cette rencontre " nous n'allons pas permettre des tumultes et des pressions et nous irons jusqu'aux dernières limites permises par la Loi, pour défendre nos intérêts. ". Loi modifiée par le nouveau Code Civil (article 1.210) qui autorise l'utilisation de la force pour la défense de la propriété privée à partir du moment où l'acte ne va pas au-delà des mesures jugées " indispensables pour le maintien ou la ré-appropriation des biens "...
Cette attitude de violence de la part des fazendeiros face aux revendications de réforme agraire émanant des diverses organisations existantes dans la campagne brésilienne n'est pas nouvelle. Elle s'est déjà manifestée par le passé dans plusieurs Etats du pays par la mort de nombreux paysans sans terre. Par contre, et c'est ce qui entraîne ce regain de virulence des grands propriétaires, la position du Gouvernement est nouvelle. En effet, habitués à " être " au pouvoir par l'entremise de gouvernants défendant leurs intérêts, ils sont face aujourd'hui au " danger " représenté par la présence d'un homme issu du peuple à la présidence de la République.

En effet, une re-formulation des orientations gouvernementales sur le problème de la Réforme Agraire a été amorcée avec l'arrivée de Mr Miguel Rosseto au Ministère du Développement Agraire. Ce dernier, sympathisant, dans une certaine mesure, des actions du MST, déclarait le 19 mars dans la Folha de São Paulo, qu'il considérait la réforme agraire menée par le président Cardoso comme " une réforme agraire du 19ème siècle, qui s'est limitée à donner de la terre, créant ainsi des assentamentos sans les conditions de base nécessaires à la production ", notamment du fait de l'absence d'habitations, d'électricité, de routes... Il a souligné que le Gouvernement Lula devra permettre à ces assentamentos de fonctionner et a promis " une Réforme Agraire du 21ème siècle ", avec comme élément central la transformation du sans terre en agriculteur productif, disposant des connaissances, de l'assistance technique et du crédit nécessaires. Ceci, en stimulant une structure de production collective (type association ou coopérative) dans les assentamentos.
Une des premières mesures prises par le ministère a été la fin du programme lié á la Banque Mondiale, " Banco da Terra ", dans lequel un grand nombre d'irrégularités ont été observées par la nouvelle équipe. Il a été reconnu que ce programme ne pouvait mener à la réforme agraire, dans la mesure où il obligeait le sans terre à acheter la terre.
Conscient que le problème séculaire de la répartition des terres ne pourra être résolu en quatre ans de gouvernement, le ministre Rossetto a affirmé vouloir " introduire, avec force, un nouveau modèle agraire dans le pays ". Il est clair pour lui que la violence en zone rurale ne pourra être endiguée sans se pencher sur la question de " la tension provoquée par un brutal processus d'exclusion, de misère et d'abandon ".
Afin de travailler à cette " réforme agraire du 21ème siècle ", ont été nommés à la tête des super-intendances locales de l'INCRA des personnes liées aux organisations de lutte pour la terre et au PT. Ces nominations ont donné lieu à diverses mobilisations, tant du côté des grands propriétaires, qui refusent selon Cunha de négocier avec " un INCRA devenant un cabinet politique du MST ", que du côté du MST, qui a lancé des occupations dans divers Etats, demandant le changement de la personne nommée lorsque celle-ci ne correspondait pas à ses attentes (comme dans l'Etat du Pará, à Marabá ou dans l'Etat de Goias). Ceci en désespoir de cause puisque le PT, par la voix de son porte-parole, Mr Genoino, a déclaré qu'il " n'accepterait de veto ni du mouvement social ni du MST ", soulignant que " ce n'est pas le rôle du MST de faire cela ".

Les occupations du MST, depuis le Carnaval, ont aussi un autre objectif, celui d'empêcher la reconduction de la mesure provisoire 2.027 de mai 2000, qui criminalise les occupations de terre et interdit l'inspection des terres occupées pendant deux ans.
En effet, cette mesure provisoire, qui a une validité de trois ans, devrait être prorogée en mai 2003. Mais déjà le ministre Rossetto est convaincu de la nécessité de changer certains articles de la mesure provisoire qui " créent une énorme confusion " et avec lesquels le nouveau Gouvernement n'est pas en accord. Mais il ne devrait amorcer des changements concernant cette mesure provisoire qu'après un grand débat avec la société civile, le Parlement et les organisations patronales.
Selon le MST, s'il existe une mesure provisoire qui interdit l'inspection de terres occupées, il devrait aussi y en avoir une qui assure l'application de la Constitution, établissant qu'une terre doit être expropriée lorsqu'elle n'assure pas sa fonction sociale.
De fait, la situation rurale laissée par le gouvernement précédant affiche un bilan rien moins que positif : plus de 70 000 familles sont toujours dans des campements ; de nombreux problèmes de crédit et la nécessité de renégocier les dettes des assentados demeurent alors que les dettes des fazendeiros ont elles été renégociées lors du second trimestre 2001 avec le gouvernement Cardoso (avec pour résultat qu'elles seront payables dans 20 ans !) ; enfin, la nécessité d'investir dans l'infrastructure des assentamentos est plus que jamais d'actualité.
Le nouveau gouvernement a donc hérité d'une situation sociale explosive, tant en zone rurale - où les fazendeiros ont bien l'intention de ne pas laisser faire une réforme agraire réelle (i.e. qui transformerait effectivement la structure agraire du pays) et se sont armés pour empêcher cela - qu'en zone urbaine où l'on assiste à l'accroissement du pouvoir des trafiquants.

Dans une logique mondiale de réponse par les armes aux problèmes posés par ceux qui ne s'accommodent pas de leur situation d'exclus ou de dominés, il est à craindre une augmentation des actions violentes de la part des dominateurs menacés de la perte de leurs privilèges.


Source : Info Terra, Association Frères des Hommes, mars 2003