INDIVIDU ET GROUPE
A L'ECOLE NATIONALE DU MOUVEMENT DES SANS TERRE


Par Raphaël VOLOVITCH

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Alors que le MST doit aujourd'hui affronter un accroissement de la répression politique et policière et un lynchage médiatique de la part des grands groupes de presse brésiliens, cet article a pour ambition de retracer le cheminement d'observation d'un visiteur européen au sein de l'école nationale Florestan Fernandes.

Dans la logique d'une démarche centrée sur l'éducation, le Mouvement a entrepris de construire une école nationale, à 100 km à l'Est de São Paulo. Cette école pourra accueillir 400 étudiants, issus du MST lui-même mais aussi d'autres mouvements sociaux, brésiliens ou non. Le chantier est prévu pour s'achever en 2006, mais le respect de ce calendrier ne constitue pas un horizon indépassable pour les responsables du MST, le chantier offrant en lui-même d'autres opportunités.
En effet, si les architectes ou artisans sont des professionnels, le travail de gros œuvre est assuré par les militants eux-mêmes. L'intérêt est de mélanger environ 40 personnes venant d'horizons différents. Ces personnes constituent une " brigade " qui restera deux mois sur le chantier, avant d'être relevée par une autre " brigade ". Les guillemets apposés autour du terme " brigade " suggèrent bien le décalage que peut ressentir le visiteur européen quand il arrive dans cette communauté. Dans un premier temps surtout, deux " événements " laissent une impression très forte : l'ouverture de la formature, et la mística.

L'émulation comme mode de mobilisation

Après le petit-déjeuner, le visiteur peut assister à la formature : les militants, divisés en núcleos, chacun portant le nom d'une personne morte dans la lutte, sont alignés en colonnes. Après une courte prière, c'est la levée des couleurs du MST qui est rythmée par le chant de l'hymne du mouvement, les militants dressant le poing au moment du refrain. On crie ensuite les slogans à la gloire de la lutte.
De la même manière, les soirées à l'école nationale du MST comprennent des activités peu familières pour le militant européen. En ouverture de la réunion, un núcleo a préparé une mística : une représentation symbolique se référant à des aspects historiques, culturels, à la lutte pour la terre ou l'exclusion sociale. Par exemple, une carte du Brésil est dessinée au sol avec du sable, un narrateur lit un poème pendant que d'autres personnages viennent tour à tour solennellement déposer au milieu de la carte des feuilles de papier portant comme inscriptions " malnutrition ", " analphabétisme ", " corruption ". Quand la lecture du poème se finit, une musique retentit qui raconte le combat pour un Brésil plus juste. Toute l'assemblée reprend alors les paroles et chacun prend la main de son voisin pendant que circulent à l'intérieur de ce cercle nouvellement constitué deux symboles surchargés de significations, les drapeaux du Brésil et du MST.
Ces moments, pour fascinants qu'ils soient, peuvent déstabiliser l'observateur européen par leur radicalité. Il serait pourtant dommage de les juger comme des pratiques dépassées, voire dangereuses. Les caractéristiques essentielles d'une formature ou d'une mística sont à la fois la pluralité et la fluidité des informations qui peuvent s'y trouver rattachées mais aussi leur aptitude à mobiliser des projections émotionnelles positives ou négatives. En cela, l'utilisation de cette " politique symbolique " doit être jugée au regard du contexte dans lequel elle s'inscrit. Or, la compréhension de ce contexte serait éclairée par la prise en compte de la culture populaire brésilienne, des mentalités, des niveaux d'instruction, autant d'objets d'études qui nécessitent le rejet de tout ethnocentrisme. Par ailleurs, ces recherches d'émulation collective, si elles marquent plus facilement la mémoire du visiteur, ne peuvent être étudiées qu'en articulation avec le fonctionnement de la communauté dans sa globalité.

L'impératif organisationnel

A l'intérieur de la brigade, le núcleo, composé d'une dizaine de personnes, est l'unité de socialisation de base. C'est dans ce groupe que l'on exprime formellement ses désirs, ses critiques. Chacun dans le groupe a un rôle de coordination. La formature a ainsi pour objet principal de faire remonter les débats ouverts au niveau du núcleo. Chaque jour, c'est un núcleo différent qui assure l'organisation de la brigade : de la répartition du travail à la préparation de la mística.
De la même manière, la mística introduit un temps de réflexion. Les militants peuvent alors assister à un exposé, préparé par l'un d'eux, suivi d'un débat, le plus souvent à propos des objectifs du MST. Ainsi, on peut être amené à réfléchir sur les " vices " qui peuvent miner une organisation. L'une des conclusions de ce débat est que le fait d'être " commodista " (qui ne prend pas la parole, suiviste) constitue un danger au moins aussi grave pour l'organisation que le fait d'être " individualiste " (…). Car ce qui se révèle lentement aux yeux du visiteur constitue pourtant le constat de départ qui donne tout son sens à la démarche du MST : les récents militants du mouvement sont souvent sans repères, déstructurés par une expérience de vie pleine de douleurs et de blessures.

Un public en recherche de repères

Au fur et à mesure qu'on les côtoie, une partie des militants du MST apparaissent comme des personnes profondément marquées par la violence, les humiliations et le mépris dont la société brésilienne regorge. Ce que dénonce le MST, ils l'ont connu dans leur chair et ils ont rejoint le mouvement car celui-ci leur est apparu comme le plus à même de leur permettre de retrouver une dignité. Néanmoins, certains ressortent juste d'un monde de fureur et en apportent avec eux les stigmates : l'alcool, des comportements violents. La politique à l'école nationale n'est pas de nier ces problèmes, ils font même l'objet d'âpres débats lors des soirées, mais elle ne consiste pas non plus à prétendre les régler en dehors de la volonté des intéressés. Les nouveaux militants peuvent ainsi, peu à peu, retrouver " l'estime de soi ", un concept développé par le MST et qui apparaît comme un objectif en soi, au même niveau que la réforme agraire.
Ces individus très fragilisés sont minoritaires au sein du groupe, ils côtoient des nouveaux militants moins marqués par des expériences traumatisantes et des militants plus anciens au sein du MST. Des militants de tous âges, les plus jeunes n'étant pas les moins matures, des militants de toute extraction sociale : travailleurs ruraux licenciés ou démissionnaires, anciens paysans ayant rejoint les favelas.
Le MST entreprend donc de mettre en mouvement des gens humbles et de donner à ces couches populaires la perspective de retrouver, en même temps qu'une identité paysanne revendiquée, leur dignité.

Une pédagogie de l'exemplarité

Le MST participe d'un mouvement de maturation d'une pensée politique alternative qui a connu ses premières expressions dès les années 60. Mais le plus remarquable est peut-être son souci de pédagogie, dont témoigne la masse de documents mis à la disposition des militants. Ainsi, cette brochure présentant dans les grandes lignes le fonctionnement d'un Etat n'aurait rien à envier à un cours d'éducation civique pour des enfants de 10 ans, mais on aurait tort de sourire car ce document est parfaitement adapté au niveau de connaissances de la plupart des nouveaux militants.
La présence de documentation, de posters, participe à la création d'une ambiance studieuse, à même d'inciter le militant à apprendre. Mais la structuration s'arrête là, la souplesse de fonctionnement est encore une fois la règle, jusqu'à parfois donner l'impression d'être totalement pervertie par l'attitude de certains militants. C'est paradoxalement dans ces moments de flottement que le MST apparaît le plus clairement comme un mouvement réfléchi, sûr de sa force, une force qui s'appuie sur la légitimité de son discours et sur une pédagogie de l'exemplarité.
Celle-ci s'exprime exclusivement à travers le comportement des militants confirmés, qui veillent à leur hygiène de vie, aiguisent leur raisonnement afin de pouvoir s'exprimer dans les débats, impulsent des démarches de solidarité au moment du travail, etc. On ne voit donc pas de " bourrage de crâne " à l'école, juste des militants qui s'éduquent mutuellement.
Cette conviction ferme mais non sectaire qui se diffuse à l'école nationale sert également de pédagogie pour l'environnement. Pedro, menuisier à la ville voisine de l'école, en témoigne : quand son patron lui a dit d'aller travailler sur un chantier avec le MST, il a voulu refuser tant le fait de se retrouver au sein d'une " guérilla communiste", comme elle lui était décrite par les médias, lui faisait craindre pour ses conditions de travail, voire pour sa vie. Assez vite, Pedro s'est fait une autre idée du MST et soutient maintenant sa cause, trouvant des accents militants pour décrire la situation dans son Nordeste natal. Le cas de Pedro n'est pas isolé, et c'est peut-être le premier critère à prendre en compte pour qui veut juger la légitimité de l'action du MST : les gens qui le côtoient le rejoignent finalement dans son combat.

Source : Info Terra, Frère des Hommes, avril 2002