Après la victoire de Lula,
quelle réforme agraire ?

Auteur : Jean-Yves MARTIN

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Dans le programme du gouvernement de la coalition constituée autour du candidat PT, il est indiqué que "la réforme agraire est un instrument indispensable d'inclusion sociale" et que "l'instrument central de l'obtention des terres pour la Réforme Agraire sera l'expropriation d'intérêt social, selon les termes de la Constitution Fédérale" (1).

Les occupations de terre dans la campagne… électorale

Au cours de sa campagne Luiz Inacio "Lula" da Silva a souvent affirmé qu'il est, selon lui, "possible de faire une réforme agraire sans une seule occupation ou violence". Pour cela, "il faut, disait-il, suivre la Constitution", et "négocier avec les gouverneurs et les entrepreneurs pour établir des accords compatibles avec les possibilités financières du pays" (2). Le 7 septembre, il rencontrait les éleveurs de l'Association Brésilienne des Éleveurs de Zébus (ABCZ), à Uberaba, dans le Triangle Mineiro (Minas Gérais). Cette association n'avait pas ménagé ses critiques au PT pour ses liens avec le MST. Au cours de cette rencontre, comme les éleveurs l'interrogeaient sur la manière dont ce gouvernement traiterait la question des "invasions" de terre dans le pays, Lula leur garantit qu'il n'y aurait plus de telles invasions, "parce qu'elles ne seront plus nécessaires [...] si [son] gouvernement sait promouvoir une réforme agraire intelligente". Au lendemain de cette rencontre la direction nationale du MST déclarait qu'elle ne pouvait garantir au gouvernement la fin des occupations ("nous ne saurions lui assurer une telle trêve"). Certes, soulignait-elle, parmi les candidats Lula était le "mieux préparé à réaliser un programme de réforme agraire" au Brésil, mais s'il est "l'allié des mouvements sociaux, comme le nôtre, il reçoit l'appui de représentants de l'oligarchie" (3).
La question des occupations de terre a ainsi tenu une grande place au cours de la campagne. Allaient-elles ou non reprendre avec la possible victoire de Lula, soutenu officiellement par le MST depuis le 10 septembre ?

Occupera, occupera pas ?

Fin octobre, à la veille du deuxième tour, João Pedro Stedile, coordinateur national du MST est revenu sur l'hypothèse d'une trêve des occupations en cas d'élection de Lula. "Le MST est un mouvement social autonome des gouvernements, partis et églises et il a sa propre logique de fonctionnement" dit-il alors. Ce qu'il attend avant tout d'un éventuel gouvernement Lula, c'est "l'accélération du rythme de la réforme agraire", surtout si l'on prend en compte "le niveau de désespoir des travailleurs". Donc, "s'il y a encore beaucoup de régions avec de grandes superficies improductives et beaucoup de travailleurs sans terre, alors, évidemment, il y aura des occupations". Il pense qu'avec "un gouvernement populaire de Lula, les problèmes évolueront de manière plus rapide". "Ceci n'implique ni accord (avec le PT), ni trêve. Et ne se décide pas dans des réunions". Compte tenu des ambiguïtés de sa campagne, la victoire de Lula laisse subsister quelques doutes dans les esprits. Certaines préoccupations internes du MST circulent officieusement, notamment dans des "Éléments pour la réflexion sur la conjoncture politique nationale" (4).

On comprend ainsi mieux qu'au début novembre 2002, à la veille d'une réunion officielle de la coordination dans l'assentamento de la Fazenda Normandia, à Caruaru dans l'État nordestin du Pernambuco, des appréciations très différentes se fassent encore entendre. Pour J. Amorim, de la direction nationale du MST : "le gouvernement Lula est le nôtre, celui que nous avons aidé à faire élire et que nous allons aider à se former parce que le rêve de la réforme agraire peut aller en se consolidant". Les occupations de terre ne seraient donc plus à l'ordre du jour. Il laisse entendre que les sans-terre seraient même disposés à accorder une trêve de trois mois au président élu. De son côté, G. Mauro, autre dirigeant du MST, déclare que le mot "trêve" ne figure pas dans le vocabulaire du mouvement" et que s'il y a d'éventuelles occupations sous le gouvernement Lula, "elles ne doivent pas être comprises comme un affront au nouveau président, mais comme un affrontement contre le latifundio". De la part du mouvement, "il y aura négociation, participation, et dialogue". Il affirme que "jusqu'à présent, la lutte avait lieu sur deux fronts : contre le gouvernement fédéral et contre le latifundio. Désormais, l'ennemi principal sera le seul latifundio."

A l'issue de trois jours de débats, les violons se sont mieux accordés. La Coordination Nationale du MST a d'ailleurs rendu publique une lettre-manifeste (5). Ce recalage du discours du Mouvement s'accompagne d'une reprise des critiques contre le pouvoir sortant. Gilmar Mauro lui reproche d'avoir fait "une réforme agraire à l'envers". Car, s'il prétend avoir installé 300 000 familles et exproprié 10 millions d'hectares dans le pays, "dans la même période 1 million de petits agriculteurs perdaient leurs propriétés et 2 millions de personnes demeuraient sans emploi dans les campagnes".

Vers quelle réforme agraire ?

Si le MST n'a pas été convié le 7 novembre à la rencontre sur le Pacte Social, il a été invité par José Graziano da Silva, membre de l'équipe de transition de Lula et coordonnateur exécutif du Projet Faim-Zéro, à apporter son aide en participant à ce programme qui devrait être l'une des priorités du président élu : "Le MST peut contribuer à la distribution des rations alimentaires de base, et au-delà évaluer la situation dans les acampamentos" (6).

De son côté, José Dirceu, président du PT, a souligné la capacité des sans-terre à mobiliser la société autour de ce plan Faim-Zéro ("Le MST peut jouer un rôle d'importance dans le programme, parce qu'il n'y a personne de meilleur que le MST pour la mobilisation civile").
Dans l'immédiat, cependant le MST affirme rester centré sur ses objectifs et pourrait intensifier les occupations au cours des dernières semaines de l'année 2002, celles de la fin du gouvernement F.H. Cardoso. Gilmar Mauro présente cette relance des occupations comme une réponse à la surdité du gouvernement sortant: "sur les ressources destinées à la réforme agraire cette année (2002), seuls 35% ont été utilisés. Sur les 60 000 familles qu'on avait promis d'installer, seules 35 000 l'ont été. Et le million de familles qui s'étaient inscrites dans les bureaux des Postes, dans l'attente d'une installation, a été totalement oublié". Dans la négociation qui va s'ouvrir avec le gouvernement de transition, le MST met sur la table la révocation immédiate de la Mesure Provisoire du gouvernement sortant qui rendait indisponibles pour la réforme agraire, pendant deux ans, toutes les terres occupées, ce qui a beaucoup contribué à la chute des occupations.

Par ailleurs, dès la mi-novembre la presse a commencé à faire état de précisions sur les prochaines mesures de réforme agraire, même si c'est en titrant : "Lula annoncera une réforme agraire de fort impact pour contrer le MST". Peu après sa prise de fonction, en janvier prochain, Lula devrait ainsi annoncer rapidement l'installation, en peu de mois, d'une partie importante des 100 000 familles de sans-terre qui se trouvent actuellement dans des campements. Le détail de ce plan occuperait actuellement l'essentiel du temps de l'équipe de José Graziano da Silva. Il devrait bénéficier des soutiens et des apports financiers d'institutions internationales comme la Banque Interaméricaine de Développement (BID), la Banque Mondiale et la FAO. Selon les calculs de l'agronome Gerson Teixera, président de l'ABRA (Association Brésilienne de Réforme Agraire), proche du PT avec un peu moins de 2 milliards de Réais (560 millions d'euros) le nouveau gouvernement réussirait à installer les 100 000 familles de sans-terre qui sont dans des acampamentos. "A partir de la seconde récolte, dit-il, ces propriétaires entreront dans le circuit du marché et pourront être pris en compte dans le programme Faim-Zéro pour l'agriculture familiale". Toujours selon les comptes de G. Teixera, et ceux de G. Mauro du MST, le pays dispose de terres pour réaliser jusqu'à plus de 100 000 installations immédiates : "pour installer les 100 000 sans-terre des campements, approximativement 2 millions d'hectares sont nécessaires". En accord avec les chiffres avancés par G. Teixera et G. Mauro, le Brésil a environ 90 millions d'hectares de terres agricoles potentiellement disponibles, notamment dans des latifundios improductifs. "Entre 1999 et 2001, dit Teixera, environ 5 millions de personnes ont quitté la campagne. Il y a beaucoup de terres disponibles pour la réforme agraire" (7).

Article tiré de Info Terra , Frère des Hommes, novembre 2002


(1) Site web du PT, Parti des Travailleurs.
(2) Zéro Hora, 27/08/2002.
(3) Estado de São Paulo, 10/09/2002.
(4) MST, Elementos para a reflexão sobre a conjuntura política nacional, www.portalccp.com.br.
(5) MST, 06/11/2202, consultable sur le site : www.mst.org.br.
(6) Reuters, 07/11/2002
(7) Estado de São Paulo, 18/11/2002