"Mobiliser le peuple"

Interview de João Pedro Stédile*

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" Le Brésil a une superficie de 858 millions d'hectares : 600 millions sont des terres privatisées et il y a 200 millions d'hectares de terres publiques en Amazonie. Des 600 millions en mains privées, 360 millions d'hectares sont cultivables mais seuls 46 millions sont cultivés. Le reste sont des terrains improductifs, des sols pauvres ou de la jungle. " Ce sont quelques-unes des données que martèle João Pedro Stédile, leader du Mouvement des travailleurs Sans-Terre (MST), l'organisation qui coordonne la lutte des sans-terre en faveur de la réforme agraire au Brésil.

Encore des chiffres : " Au Brésil il y a 27 000 fermiers dont la propriété a une superficie de plus de
2 000 hectares. Ils contrôlent 178 millions d'hectares improductifs. Tous pourraient être expropriés par l'application de la loi. Nous sommes assis sur une immense richesse et le peuple a faim ", ajoute-t-il.

F. Relea** : Le MST sera-t-il la bête noire de Lula s'il gagne les élections ?
João Pedro Stédile : Non, la bête noire c'est le capital nord-américain avec toutes ses représentations : les banques, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque Mondiale (BM) et l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Voilà ceux qui seront les bêtes noires de Lula et du peuple brésilien.

F. R. : Le MST lancera-t-il des occupations afin de mettre la pression sur les nouvelles autorités dès les premiers mois de l'éventuel gouvernement de Lula ?
J. P. S. : Le MST est indépendant du PT. Évidemment, pendant la phase initiale de tout gouvernement les gens sont dans l'expectative.

F. R. : Les attentes que peut générer parmi vous le gouvernement de Lula sont supérieures à celles que pourrait susciter n'importe quel autre candidat.
J. P. S. : Bien sûr. Nous vivons une conjoncture complexe. En premier lieu, le modèle économique néolibéral a échoué ; il a mis la société et l'économie dans une impasse. Cette situation exige des changements, sinon, la crise sociale sera dévastatrice et on finira comme l'Argentine. Une victoire de Lula aurait un poids symbolique qui se traduirait par une résurgence du mouvement de masses. La campagne de Lula incite le peuple à voter pour Lula, l'heure de Lula est arrivée. Très bien. Nous allons voter Lula. Mais à partir du mois de janvier, le peuple brésilien dira : notre heure est arrivée. Et il y aura tout un processus de mobilisations sociales auxquelles les Sans-Terre et les travailleurs de la fonction publique participeront afin de soutenir les changements dont le Brésil a besoin.

F. R. : Les mobilisations seraient-elles en faveur du nouveau gouvernement ?
J. P. S. : Il ne faut pas se situer sur un terrain partisan. Je parle de mouvements de masse pour mettre la pression en faveur des changements. Si le gouvernement de Lula comprend ce message populaire, le processus de changement sera renforcé. Au contraire, s'il tente de tromper le peuple en lui demandant de se montrer patient, il finira comme De la Rúa***.

F. R. : Avez-vous confiance en Lula ou êtes-vous inquiets de sa possible alliance avec des secteurs conservateurs et certains secteurs d'entreprises ?
J. P. S. : La politique électorale brésilienne comporte beaucoup de rhétorique et peu de compromis. Nous avons assisté à des campagnes très hypocrites. Ce que Cardoso a promis n'a rien à voir avec ce qu'il a fait par la suite. Honnêtement, nous ne nous soucions pas du ton du discours de Lula ni des alliances qu'il peut conclure. Ce qui nous donne confiance c'est que Lula représente les forces sociales organisées de notre société, en marge des partis politiques traditionnels.

F. R. : Combien de personnes représentez-vous ?
J. P. S. : Dans le milieu rural, il y a 32 millions de personnes dont 16 millions sont des paysans sans terre, ce qui équivaut à 4,5 millions de familles. C'est la base sociale qui va lutter pour une réforme agraire. Le MST a réussi la conquête de terres pour 350 000 familles qui sont aujourd'hui installées. C'est notre base organisée, celle qui se mobilise. Nous disposons en plus de 459 campements où vivent 61 000 familles en attente d'une solution. Ce sera la première tâche du gouvernement ainsi que soutenir les 350 000 familles installées et qui n'ont reçu aucune aide depuis trois ans parce que le gouvernement Cardoso nous définit comme un mouvement ennemi.

F. R. : Le gouvernement indemnise-t-il les anciens propriétaires ?
J. P. S. : Bien sûr. La Constitution, approuvée en 1988, détermine que toute ferme improductive au-delà de 1 000 hectares doit être expropriée. Le fermier a le droit de recevoir la valeur de la terre en titres de dette publique recouvrables en 20 ans et un prix comptant pour les travaux effectués dans la ferme.

F. R. : Vous et le MST demandez une rupture avec la politique de la BM et du FMI.
J. P. S. : Oui, certains banquiers aussi le demandent.

F. R. : Mais ce n'est pas ce qu'a déclaré Lula durant la campagne.
J. P. S. : Nous revenons sur la rhétorique des campagnes électorales au Brésil. Les changements nécessaires ne dépendront pas de la volonté de Lula mais de la mobilisation. Notre mission au sein du MST c'est de mobiliser le peuple afin d'exiger cette rupture du nouveau gouvernement.

F. R. : Et la dette ?
J. P. S. : Elle doit être renégociée selon les conditions suivantes : suspendre tout transfert d'argent vers l'étranger et constituer une commission du Sénat et de la société brésilienne afin de faire un audit de la dette pendant deux ou trois ans.

* João Pedro Stédile, 48 ans, né dans le Rio Grande do Sul, fils de paysans immigrés, milite au sein du Parti des Travailleurs (PT). Il appartient à la direction nationale de 21 membres, un par État, du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST).

** Cette interview, parue dans la quotidien madrilène El Pais du 5 octobre 2002, a été réalisée à São Paulo par F. Relea et traduite en français par la rédaction du mensuel suisse SolidaritéS.

*** Fernando De la Rúa, président argentin, qui a proclamé l'état d'urgence et fut forcé de démissionner le 20 décembre 2001, par la mobilisation populaire.

Interview réalisée avant l'élection de Lula
Source : Inprecor, samedi 23 novembre 2002