" Nous continuerons comme avant "

Interview de João Pedro Stédile*

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Lula a pris la peine de rassurer les grands propriétaires terriens sur ses intentions. Peut-il accélérer le processus de réforme agraire sans toucher à leurs intérêts ?

Deux conditions doivent être réunies pour une réforme agraire progressiste : un gouvernement populaire, un mouvement paysan fort et organisé. A eux deux, ils sont en mesure d'abattre la grande propriété. Au Brésil, la terre est tellement concentrée aux mains de quelques uns qu'une vraie réforme agraire sera facile à mettre en oeuvre : à peine 27 000 fermiers possèdent des propriétés supérieures à 2000 ha, 178 millions d'ha au total. Soit 46% des surfaces agricoles de tout le pays ! Nous espérons que, dans ces conditions, le gouvernement Lula aura la volonté de réaliser la réforme agraire.

La direction du PT a pris ses distances avec le MST. Assiste-t-on à un divorce entre les deux mouvements ?

Nous avons toujours été autonomes vis-à-vis du PT, pour éviter de reproduire ce qui s'est passé entre d'autres mouvement paysans et partis de gauche en Amérique Latine. A chaque fois que les partis ont voulu se lier aux mouvements sociaux ils les ont détruit. Le MST n'a jamais été marié au PT ! Chacun possède son espace et sa fonction politique. Nous continuerons comme ça. Le PT sait que seules les luttes sociales peuvent changer les choses. Et ce dans n'importe quelle société. De notre côte, nous sommes conscients de l'importance d'avoir un gouvernement populaire qui a une vision à long terme des transformations.

Avec l'élection de Lula à la présidence, la stratégie du MST changera-t-elle ? Continuerez-vous les occupations ?

Nous continuerons comme avant. Notre rôle est d'organiser les pauvres de la campagne pour qu'ils se mobilisent afin de faire respecter leurs droits à une vie digne. Nos moyens de lutte sont classiques. Ils vont de la pétition à l'occupation de terre en passant par les manifestations. Laquelle de ces formes d'actions utiliserons-nous pour abattre la grande propriété ? Cela ne dépendra pas du MST mais du rapport de force et du degré de volonté politique de l'Etat pour nous aider à gagner.

Qu'attendez-vous d'un gouvernement de gauche au Brésil ?

Le gouvernement Lula ne sera pas encore un gouvernement de gauche. Il sera composé d'un large éventail de forces sociales et politiques. Il se transformera en gouvernement de gauche s'il arrive à rassembler tous les mouvements sociaux qui souhaitent un changement. Le MST souhaite cette union des mobilisations. Depuis 1989, avec la première défaite de Lula et l'offensive du néolibéralisme, nous subissons en période de régression. Un gouvernement de gauche au Brésil devra s'attaquer radicalement aux causes des problèmes économiques et sociaux : la dette externe, le capital financier, la grande propriété, le monopole des médias, la concentration des richesses accumulées depuis des siècles. Seulement en accomplissant cela, nous pourrons garantir les droits de chaque Brésilien au travail, à la terre, à un logement, à l'éducation, à une alimentation de qualité, et l'accès à la culture et aux loisirs.


* João Pedro Stédile est membre de la Coordination Nationale du Mouvement des Sans Terre (MST)

Propos recueillis par Ivan du Roy et Erika Campelo, publié dans Témoignage Chrétien du 3 octobre 2002