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Depuis plusieurs
mois l'opinion et les médias sont polarisés sur les élections
de ce mois d'octobre. Du coup, la réforme agraire a été
quelque peu perdue de vue. Elle reste cependant de pleine actualité.
Dans l'incapacité patente de remplir les engagements pris en novembre
2003 dans le Plan National de Réforme Agraire (PNRA), comme l'indiquent
les derniers chiffres connus, le Gouvernement cherche un biais juridique
pour peser sur les tensions rurales, qui, elles, ne reculent pas.
Polémiques
sur les tribunaux de la terre
Le Gouvernement
Lula envisage de créer un nouveau tribunal fédéral
des affaires agraires, qui se rendrait sur les lieux de conflits.
Pour le coordinateur du MST, J.P. Stédile, " La véritable
solution ne peut provenir du judiciaire. Toutes les mesures judiciaires
qui diminuent le nombre de conflits peuvent aider, mais elles ne sont
pas fondamentales... Le problème de la concentration de la propriété
de la terre exige une série de mesures, la principale d'entre-elles
est l'accélération de l'expropriation des latifundios.
". Pour lui, le nombre des conflits augmente quand le gouvernement
est trop lent sur la question agraire. " Les expropriations et
la réforme agraire avancent à pas de tortue ".
Néanmoins, selon les dirigeants des Sans-terre, les juges locaux
gardent fréquemment des relations étroites avec les grands
propriétaires. En témoigne la rapidité habituelle
avec laquelle sont concédées les réintégrations
de possession des zones envahies par les Sans-terre, alors qu'on ne constate
jamais le même empressement pour les décisions d'expropriations
de terres qui ne remplissent pas leur fonction sociale, conformément
à ce que prévoit pourtant la Constitution.
De son côté, et en toute logique donc, l'Union Démocratique
Ruraliste (UDR) s'organise pour faire barrage à cette proposition
de création d'un tribunal des affaires agraires, qu'elle considère
anticonstitutionnelle. Elle a entrepris une action de lobbying auprès
des parlementaires et, en cas d'échec, s'apprête à
recourir à la justice : " Cette idée de créer
un type de justice particulier, qui se déplacerait des grands centres
vers les zones de conflits, comme il a été proposé,
est contraire à la base de la constitution. Elle retire du pouvoir
au juge local, qui a une meilleure connaissance d'un conflit local que
quiconque " argumente le président de l'UDR.
Il se méfie
des intentions du président Lula, qui présente cette Justice
Agraire comme un moyen de réduire les conflits : "Si son
intention est bien celle-là, ce serait bien mieux qu'il dise à
ses amis sans-terre qu'ils cessent d'envahir des propriétés
rurales, parce que c'est ça qui est à l'origine des conflits".
"Trêve
électorale" ou tensions aggravées ?
Fin septembre, un bilan des occupations a été publié
par la grande presse. Soulignant que le MST est le principal responsable
" d'invasions de terres ", elle rappelle qu'en mars il
y en eut 40, en avril (dit " avril rouge ") 109 dont
79 commandées par le MST, en mai 48, en juin 17, en juillet 25
et en août 16. Le journal O Globo concluait que le MST accordait
une trêve au gouvernement en période électorale.
Ceci ne peut pas être totalement écarté.
Cependant le MST demeure très critique par rapport au gouvernement
pour sa lenteur dans la réforme agraire. Dans sa lettre MST-Informa,
il prévoit l'aggravation des tensions. Cette année, il n'a
pas été installé plus de 6.000 familles, sur un total
de 200.000 vivant dans des campements précaires, dont 70% font
partie du MST.
"Ne pas installer les occupants signifie exiger un degré
de sacrifice très grand des familles, et donc, maintenir une situation
de tension sociale... Il y a des familles qui vivent dans ces campements
depuis plus de cinq ans. Le gouvernement n'arrive même pas à
leur distribuer régulièrement des rations alimentaires".
Aussi une bonne partie des manifestations de protestation en différents
lieux du pays serait liée à la faim dans les campements.
Le gouvernement
ne s'engage donc pas dans un nouveau modèle de développement
agricole dont la réforme agraire ferait partie. Il est dans la
même logique que les gouvernements précédents pour
lesquels celle-ci est une compensation sociale qui ne remet pas en cause
le modèle agricole lui-même.
L'Institut National
de Colonisation et de Réforme Agraire (INCRA) serait même
en train de revoir sa politique d'installation. Selon son président,
il serait impossible d'en finir avec les assentamentos à
court et à moyen terme. Ils font partie de la stratégie
du MST, aidant à attirer l'attention sur la question sociale et
à faire pression sur le gouvernement. Avec l'aggravation du chômage
et du manque de perspectives pour les familles des périphéries
des grands centres urbains, tant qu'on en installera avec de bons résultats,
d'autres se présenteront comme candidates à l'installation.
Une
réforme agraire à la traîne
Côté
gouvernement, on annonce que, de janvier à octobre 2004, 43.000
familles ont été installées, que le cas de 13.000
autres est en cours de traitement, que 651.000 ha ont été
expropriés, chiffre le plus élevé de ces six dernières
années, que, depuis qu'il est au pouvoir, le président Lula
a signé des décrets d'expropriation pour 1 million d'ha,
concernant 456 propriétés, dans 20 Etats, que le gouvernement
renforce l'INCRA, en améliorant le plan de carrière et le
salaire de ses fonctionnaires (après trois mois de grève),
qu'il s'efforce de garantir les ressources financières pour tenir
les engagements figurant dans le PNRA.
Cependant, examinés de près, les chiffres ne sont pas aussi
encourageants que le gouvernement veut bien le dire. En effet, les décrets
d'expropriation ne garantissent aucunement que les terres soient immédiatement
disponibles pour la réforme agraire. Les propriétaires engagent
systématiquement des recours en justice, qui font traîner
les affaires pendant parfois 10 ans et qu'ils gagnent dans 10% des cas.
Ce total de 43.000 familles installées de janvier à octobre
est certes meilleur que celui de l'année 2002, qui fut négligeable,
mais il reste encore très en-deçà de l'engagement
pris de 115.000 installations en 2004, et encore plus des 400.000 prévues
d'ici à 2006.
Il devient évident, et le ministre du Développement Agraire,
Miguel Rossetto, l'a déjà annoncé, qu'il sera difficile
d'atteindre les objectifs du PNRA. Pour les spécialistes, l'obstacle
principal est désormais l'avancée de l'agronégoce,
basé sur les cultures d'exportation à grande échelle,
ce qui provoque la hausse du prix de la terre.
Ces perspectives, peu encourageantes, provoquent évidemment des
réactions de la part du MST qui constate que le gouvernement n'agit
que sous la pression. En mars dernier, quand le MST a annoncé pour
" avril rouge " une vague d'occupations dans tout le pays, le
gouvernement a promis une augmentation du budget du ministère du
Développement Agraire de 1,7 million de reais (dont 395.000 seulement
ont été libérés). " Cela signifie
que, pour l'année qui vient, nous allons vers "12 Mois Rouges",
pour que le gouvernement maintienne les accords et les promesses "
Bien qu'il concentre
surtout ses critiques sur les ministres Antonio Palocci (Economie) et
Guido Mantega (Planification), le MST n'épargne désormais
plus le Président : " Lula ne peut pas prétendre
qu'il n'y a pas d'argent et que la réforme agraire est chère.
Il doit être plus radical dans ses actions, dans ses lois. Il faut
qu'il y aille de sa plume pour exproprier les terres. Mais le gouvernement,
en premier lieu, doit comprendre ce que c'est que la réforme agraire
" !
Sources :
O Estado de São Paulo, éditions du 3 septembre 2004
: " Só justiça não resolve conflito, diz Stédile
" ; du 8 octobre 2004 : " UDR quer barrar criação
da Justiça Agrária " ; du 7 octobre 2004 : " Rossetto
não garante cumprir meta em 2004 "
O Globo : édition du 28 septembre 2004 : " MST dá
trégua ao governo em período eleitoral "
MST Informa n°73 du 3 septembre 2004
Article
publié par Info
Terra
octobre 2004, mensuel édité par Frères des Hommes
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