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Le 7 septembre 1979,
des agriculteurs pénètrent dans une fazenda (exploitation
agricole) du Sud du Brésil et exigent l'expropriation des surfaces
inexploitées afin qu'elles soient redistribuées à
des paysans sans terre. Pour la première fois, les déshérités
de la terre ont décidé de passer à l'action, las
des promesses de réforme agraire jamais tenues. D'autres occupations
de grandes propriétés emboîtent le pas. En 1984
le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST) est officiellement fondé.
Maranhão,
Etat du Nord, le plus pauvre du Brésil D'un côté,
une route délabrée. De l'autre, une propriété
de plusieurs bâtiments, la fazenda "Cantanhede",
8000 hectares de terres fertiles. L'exploitation est vide, aucune culture
n'y pousse. Entre les deux, sur une bande d'herbe et de boue, des baraques
précaires de bois et de bâches de plastique noir. 60 paysans
Sans Terre survivent misérablement dans la chaleur, la pluie, l'ennui
et le danger. Il serait logique de les voir travailler dans la ferme.
Au lieu de cela, ils attendent, privés de travail et de dignité.
Pourtant, quelques semaines avant, ils étaient encore dans cette
fazenda qu'ils occupaient depuis peu. Du côté de la fazenda, on s'ennuie. Depuis peu, de nouveaux "employés" tournent en rond. Ce sont des pistoleiros, tueurs à gages chargés de surveiller la propriété. Le gérant refuse de montrer les champs et les installations. "Vous verrez la même chose de l'entrée. Les Sans Terre sont des criminels qui envahissent et saccagent le bien des autres, c'est le mouvement du désordre. Un conseil, n'approchez pas de la barrière". Ici, où la violence a toujours fait loi, les propriétaires règlent les problèmes sociaux par la répression. Depuis trois jours, une voiture de police vient quotidiennement. "Vous ne pouvez pas rester au bord de la route, c'est la propriété de l'Etat fédéral", répètent les policiers à chaque fois. "Vous n'avez aucun document officiel pour nous expulser", rétorquent les Sans Terre, "nous n'avons pas choisi de camper sur cette bordure insalubre. Nous voulons une terre pour travailler, c'est tout. On ne partira pas avant que la fazenda soit expropriée". En mai dernier, la fazenda a reçu un décret d'expulsion. Mais la propriétaire peut retarder le processus en déposant un recours. "Ils ne perdront jamais espoir", déclare Zaïra de la coordination du MST-Maranhão, "car au-delà d'enlever la terre au peuple, le latifundio (grande propriété) lui a retiré le rêve, celui de construire un futur. La lutte du Mouvement des Sans Terre lui offre la possibilité concrète de réaliser ce rêve". Ce ne sont pas les
700 familles de l'acampamento "Bacia", à 3000
kilomètres plus au sud dans le Paraná, qui le démentiront.
En campement depuis trois ans, ils occupent 1700 hectares d'une propriété
de 48 000 hectares. Le camp est un véritable village, avec des
rues en terre bordées de baraquements ordonnés et similaires,
toutes recouvertes de bâches noires. Ildo et Dulce sont là
depuis le début. Leur baraque est petite et très sommaire,
en majorité des ustensiles de cuisine. Une cloison en drap sépare
la salle de la chambre à coucher. "On ne mange que ce
qu'on produit : riz, manioc, maïs, haricots, poulet, parfois
du buf, des légumes verts, du fromage. Quand nous occupons
une terre, nous la travaillons dès le premier jour. D'abord par
nécessité, et aussi pour montrer à tous ceux qui
sont contre nous, Etat, propriétaires, gens des villes, que nous
ne voulons que travailler et avec compétence. Ici, les champs sont
répartis équitablement par groupes et par familles. Tous
les ans, la terre est redistribuée lors d'une réunion des
soixante-douze chefs de groupe." Retour au Maranhão Entouré des derniers fragments de jungle, à une heure de marche par un chemin incertain, le tout jeune acampamento "17 de abril" n'a pas encore un an. 44 familles y sont installées, sans eau ni électricité. Seuls les femmes et les enfants sont là. Les hommes travaillent pendant la semaine comme employés dans les fazendas de la région, car les jeunes récoltes de l'acampamento ne sont pas suffisamment avancées pour nourrir toutes les familles. Alors les femmes construisent le camp. Elles creusent un puits et dégagent un chemin de 4 kilomètres à travers la forêt pour permettre aux véhicules d'accéder au camp. Un camp de Sans Terre est autonome et prend ses décisions indépendamment du MST. Mais une assistance d'un assesseur du Mouvement est souvent nécessaire pour informer, assurer la cohésion entre les paysans qui parfois se replient sur leurs intérêts familiaux, et mettre en place des mesures urgentes. Bodo, de la coordination du MST, qui court d'un campement à l'autre, a réuni tous les paysans. Il donne des nouvelles du Mouvement : "Une marche à Brasília est prévue bientôt, à pied ou en bus (1400 kilomètres !). 70 familles sont prêtes pour une nouvelle occupation, non loin d'ici. Vous concernant, il est important de vous constituer en association pour lutter plus efficacement". Mais le plus urgent est de trouver un instituteur pour les 27 enfants du camp. Le lendemain, une délégation composée de quatre femmes et de Bodo part voir le maire de la commune à 15 kilomètres à pied car il n'y a pas de voiture. Face au maire, Bodo commence à énumérer ses revendications. "Il faut un professeur au campement tous les jours pour enseigner aux trois premières années, et un véhicule qui vienne chercher les plus grands pour les emmener à l'école en ville". Le maire accepte mais sans grande conviction. Lui défend plutôt les intérêts du propriétaire, son ami et voisin de sa propre ferme. Vient ensuite la question de la santé. La voiture du médecin du village viendra une fois par mois au camp. Un pas a été franchi, mais la lutte continue. Il faut maintenir bâtir une école, la rentrée est dans un mois. Après dix éprouvantes années d'attente, les 37 familles de l'assentamento "Serafim" ont enfin obtenu l'expropriation de 1 050 hectares qu'ils occupaient. Zé cultive du riz et du maïs sur son lot. Il s'est presque tué d'épuisement pendant quatre ans dans les mines à ciel ouvert de l'Etat voisin du Pará. Il n'a jamais trouvé d'or, alors il est revenu travailler la terre. Dans le champ à côté, Cassiano a privilégié l'ananas. "Le riz n'est rentable que si on en produit beaucoup, explique-t-il, sinon c'est pour la consommation personnelle. La plante d'ananas produit un fruit par an. Quand mes 3000 fruits sont cueillis, je les vends au marché de la ville. C'est ce qui me fait vivre". Pour Cassiano "l'essentiel a été réussi, obtenir une terre. Même si c'est dur, nous sommes libres et non plus aux ordres du patron. C'est notre terre, nous sommes chez nous, et nous ne partirons plus d'ici. Ce que je souhaite maintenant, c'est que les différentes familles se structurent autour d'une coopérative pour produire plus et mieux. Mais ça n'est pas encore prévu, car depuis l'obtention des terres, la cohésion s'est effilochée, chacun travaille pour soi sur son lot. Alors que pendant l'occupation de la propriété, nous sommes toujours restés unis pour résister." Une coopérative,
c'est ce qui est pratiqué dans l'assentamento "COPAVI-Santa
Maria" Quand les Sans
Terre transforment les latifundios en assentamentos, ils
se resocialisent et se construisent une identité politique pour
devenir enfin sujets de leur propre destin en gagnant une position sociale,
historique et culturelle qu'ils n'avaient pas auparavant. La nuit tombe sur
l'acampamento "Cabanos" dans le Maranhão. Un orage
très violent arrive brusquement. Des trombes d'eau s'abattent sur
le camp. Le lendemain ce n'est plus qu'un damier de flaques brunâtres
ici et là. Des bâches ont été éventrées.
Encore une journée à attendre. Dans la fazenda, les
pistoleiros tournent en rond. Les Sans Terre regardent le champ
qui leur ouvre ses bras, et les bufs continuent de manger les pousses
de riz, impassibles. Population : 170 millions. Une gigantesque concentration de terres agricole 1% des propriétaires
(50 000 personnes) détient 45 % des terres. Qui sont les Sans Terre ? 5 millions de familles
(soit 25 millions de personnes) : Les réussites du MST : Plus de 1600 assentamentos
de 350 000 familles représentant 7 millions d'hectares gagnés. Assassinats
de 1980 à 2001 : plus de 1500. Le combat des Sans
Terre est simple et essentiel : lutter pour un droit à travailler
une terre et à vivre de ce travail. La principale action du Mouvement
des Sans Terre est d'occuper les propriétés vides et de
les revendiquer. Il fait pression en permanence sur le gouvernement pour
la mise en place d'une véritable réforme agraire qui passe
par la redistribution des terres inexploitées aux paysans privés
de terre. Afin de montrer l'ampleur
du mouvement, le MST organise, au niveau régional ou national,
de grandes manifestations et des marches, parfois de plus de mille kilomètres.
A chaque fois elles aboutissent à un grand rassemblement devant
l'INCRA, le siège du gouverneur d'un Etat, ou celui du président
de la République à Brasilia.
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