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Peut-on célébrer la politique ? Les leçons du MST sur les moyens de pérenniser une action collective...sans devenir des bureaucrates. La réussite
du MST reste toujours un mystère. Comment ce mouvement social peut-il
garder une telle cohésion de ses membres autour du rêve de
la Réforme agraire ? Où puisent-ils l'énergie nécessaire
pour faire face aux grands propriétaires terriens, dénoncer
la politique agricole brésilienne et, en même temps, aider
des paysans d'autres pays à se mobiliser pour une autre agriculture,
dans une autre société, plus humaine et plus écologique
? Il y a vingt ans, quand le MST a officiellement été créé
il a intégré des modes de célébration, relevant
jusque là de pratiques religieuses, en leur donnant un caractère
politique. FDH : Qu'est ce que la « mystique » pour le Mouvement des Sans Terre ? J.P. Stedile : Le nom « mystique » vient du mot latin qui veut dire ... « qui vient de mystère ». Mais non pas dans le sens de l'inconnu mais dans le sens d'une relation avec les sentiments, avec ce qui vient de l'intérieur, de tout ce qui n'est pas exposé. Qu'est-ce que c'est que cultiver un idéal ou un sentiment ? En réalité la mystique c'est cultiver un idéal. Et comment peut-on le cultiver. D'abord, il faut déjà en avoir un. Donc une personne, individuellement, peut avoir, par exemple, un idéal d'être amoureux, d'avoir une nouvelle maison, ou autre chose... Un paysan peut aussi à titre personnel avoir le rêve ou l'idéal d'avoir une terre à lui. Dans le cas du MST il s'agit d'un idéal, d'un rêve collectif. Quel est notre rêve collectif ? Le rêve va dans le sens d'une Réforme agraire qui réalise un partage de la terre dans sa totalité, ce rêve est aussi de vivre dans une société où nous pourrions tous être égaux, une société où nous pourrions tous avoir une opportunité de vivre bien, une société où nous pourrions tous avoir accès à l'éducation, c'est-à-dire un rêve de vivre dans une société juste. Donc c'est quoi la mystique ? C'est cultiver cet idéal. Mais tu ne peux pas cultiver cet idéal avec des banalités, ou avec des mots perdus. Pour cultiver un idéal on a besoin de symboles et de pratiques sociales. C'est ça la mystique ! La mystique en elle-même n'est rien. C'est la liturgie de cultiver un idéal, d'accoler des symboles à cet idéal. Pour nous, au MST c'est un idéal collectif. Comment peut-on pratiquer la mystique ? On peut cultiver l'idéal avec des musiques, avec le drapeau du MST, avec des célébrations qui nous permettent d'être plus unis, avec des mots d'ordre qui nous rassemblent. Le drapeau c'est une photo de notre idéal. Il n'est pas qu'un bout de tissu. Par exemple, quand on voit une occupation de terre et tu vois le drapeau des sans terre... tu te sens membre du groupe, dans une identité commune. Parce que tu sais que ce groupe a le même idéal que toi. Et tu deviens heureux, tu extériorises tes sentiments. Donc dans toutes les activités collectives qu'on réalise au centre du MST, on a toujours comme objectif de cultiver cet idéal [...].
FDH : Selon vous la « mystique » fait-elle partie de la culture ? J.P. Stedile : L'acte de cultiver un idéal est présent dans toutes les communautés. C'est une vérité que l'on retrouve dans toutes les communautés paysannes, les communautés rurales. Dans ces communautés on vit plus proches les uns des autres, on y trouve une plus grande sociabilité. Les individus sont plus proches à la campagne que dans les villes où ils sont isolés et luttent pour survivre. Dans les grandes villes la culture d'un idéal collectif se dilue parmi les millions d'individus qui luttent dans un esprit de compétition permanente. C'est donc vrai qu'il est plus facile de cultiver la mystique dans les communautés paysannes. Mais la mystique ne fait pas forcément partie de la culture paysanne [...].
FDH : La mystique est-elle une pratique qui existe depuis la création du MST ? J.P. Stedile : Depuis son origine, le MST a toujours pratiqué la mystique. Le mot « mystique » a été intégré au Mouvement à travers notre relation avec l'Eglise. C'est l'Eglise qui utilisait la mystique, dans sa pratique. A notre avis, le sens du mot « mystique » n'est pas très clair... c'est pour cette raison que beaucoup de gens ne comprennent pas bien la mystique. En effet, on doit toujours expliquer le sens de la mystique parce qu'il n'y a pas un mot adéquat pour lui donner tout son sens. L'expression la plus correcte serait « la liturgie de célébration d'un idéal ».
FDH : La mystique a-t-elle un rôle dans la formation des militants ? J.P. Stedile : C'est sûr que la mystique est une forme d'éducation. La formation se produit dans tous les moments de la vie où l'on apprend quelque chose de plus. Elle se produit aussi quand on se réalise en tant que citoyens. Il est donc clair que, pendant les moments où l'on cultive un idéal, on a une pratique basée sur l'éducation, une pratique collective. Il y a toujours une phase d'apprentissage, ensuite, on peut toujours modifier cet idéal. Mais il y a là une question clé. Pour beaucoup de gens c'est difficile de comprendre le MST. A mon avis, tu ne peux pas développer des activités mystiques avec un groupe qui n'a pas un idéal, ou avec un groupe qui n'a pas d'unité autour d'un idéal. C'est pour cette raison que la mystique n'est pas une activité que tous les groupes peuvent réaliser. La mystique n'est pas une activité mécanique qu'on peut pratiquer par exemple avec des étudiants qui sont en cours avec leur professeur, et décident de faire la mystique avant le cours. Cette activité n'aura pas de sens, ou alors elle sera une sorte d'exercice théâtral. En effet, la mystique, elle, est le culte d'un idéal commun. Les gens qui mènent une activité mais sans idéal commun, que vont-ils célébrer ? Il y a un autre élément
très important de la mystique dans son rapport à la formation.
La mystique étant une célébration, elle utilise la
culture, la musique, l'art, l'esthétique ; je dirais qu'elle aide
à former et à donner des capacités aux gens en utilisant
l'esthétique et de jolies choses telles que la poésie, la
musique, les symboles, les drapeaux, comme moyens. C'est pour cette raison
que les gens aiment beaucoup la mystique. Parce que tu ne peux pas célébrer
quelque chose qui est loin, un mystère avec des choses laides.
C'est comme quand tu attends un membre de ta famille, que tu veux rendre
heureux, que tu veux célébrer cette réunion familiale,
tu ne vas pas le recevoir en lui servant un mauvais repas. Au contraire,
tu vas préparer la meilleure cuisine possible. Et au moment où
tu fais la meilleure cuisine possible, tu réalises un acte d'auto-éducation
et d'auto-formation. Tu es toujours en train de te renouveler, tu es toujours
à la recherche d'une préparation la plus réussie
possible. Et pour réaliser cette préparation [...], plus
une réunion prévoit de participants, par exemple dans un
congrès du MST on compte près de 10 000 personnes, ou dans
une marche près de 15 000 personnes, plus la mystique (la liturgie
d'un idéal) a de l'impact. Les personnes sont capables de développer
la forme de partage des idées.
Propos recueillis par Sabine BENJAMIN et Susana BLEIL Source : Frères des Hommes, Info Terra n°50, Juin 2004 |
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