Un "Avril rouge"...

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Janvier 2004 : la première année du gouvernement Lula s'achève. La
réforme agraire n'a guère avancé mais les mouvements sociaux sont restés
calmes, sachant que ce n'est pas du jour au lendemain que l'on peut engager
une aussi profonde réorientation de la politique agricole.

Février 2004 : un Plan National de Réforme Agraire (P.N.R.A.) est
adopté par le gouvernement sur proposition d'une commission ad hoc. Ce plan
est moins ambitieux que ne l'auraient souhaité les mouvements sociaux,
néanmoins ils l'acceptent, sans cacher qu'ils veilleront de près à son
application.

Or, même limités, les engagements du gouvernement seront difficiles à
tenir.

Par ailleurs, celui-ci a d'autres fers au feu : fiscalité, justice,
sécurité, corruption, etc. et beaucoup de contraintes : dette intérieure et
extérieure, pas de majorité au parlement... Il lui faut donc négocier,
temporiser, ne pas se laisser déborder, face aux lobbies et aux mouvements
sociaux.

Depuis mars dernier, au moins pour ce qui concerne la réforme agraire,
les mouvements sociaux ruraux, avec en première ligne le M.S.T., font passer
un message clair à travers leurs déclarations et leurs actions : le P.N.R.A.
doit être appliqué, cela doit commencer maintenant et se traduire par du
concret sur le terrain. Le message n'est d'ailleurs adressé au gouvernement
et aux élus que pour la forme, ces derniers sachant parfaitement ce qu'il en
est quant à l'urgence de faire cette réforme. Il l'est surtout à l'opinion
publique car, en fin de compte, c'est elle qui, en fonction de sa réaction
aux actions des mouvements sociaux et aux réactions du gouvernement, de la
police et de la justice, décidera ou non le gouvernement à orienter les
crédits limités dont il dispose plutôt vers ceci que vers cela. Tout, dans
un pays aussi inégalitaire, étant prioritaire.

La presse écrite reflète cette joute, faisant état tour à tour des
événements qui se succèdent, non sans orienter le débat dans le sens qu'elle a toujours privilégié, celui des intérêts à court terme de la classe
dominante.

Le mois d'avril, au cours duquel les mouvements paysans du monde
entier commémorent l'anniversaire du massacre d'Eldorado dos Carajás, est
chaque année un temps fort de la mobilisation en milieu rural.

En 2004, le M.S.T. fait monter la pression, verbalement en parlant
d'un «avril rouge" (1), d' « enfer pour le gouvernement», de harcèlement,
puis en engageant des occupations dans de nombreux états (depuis la fin mars
jusqu'à la mi-avril, on en compte déjà 73 dans tout le Brésil). La plus
médiatisée et critiquée est, dans l'état de Bahia, celle d'une fazenda de la
multinationale Veracel Celulose (capitaux brésiliens, suédois et finlandais)
accompagnée de la destruction de quatre hectares d'eucalyptus.

Par ailleurs d'autres acteurs font parler d'eux ; ainsi, dans la zone
la plus conflictuelle de l'état de São Paulo, l'évêque de la ville de
Présidente Prudente a accueilli des paysans sans terre du M.S.T. dans la
cathédrale pendant la Semaine Sainte et lavé les pieds de sept d'entre eux.

Face à cela, Lula, les ministres et personnalités du gouvernement se
gardent de polémiquer. Lors d'un déplacement dans l'état amazonien d'Acre,
Lula a précisé que la réforme agraire ne se fera ni dans les cris ni sous la
contrainte. Le ministre de l'agriculture - c'est-à-dire de l'agrobusiness -
concède que les occupations sont désagréables et perturbent le milieu rural
mais que le pays a besoin d'une réforme agraire pour apporter une solution à
des années de politique agricole erronée. Quant au ministre chargé de la
réforme agraire, il admet que les mouvements sociaux sont dans leur rôle
lorsqu'ils font pression sur le gouvernement et, par ailleurs, informe qu'il
dispose des crédits suffisants pour satisfaire en 2004 aux objectifs
d'installation du P.N.R.A. et qu'une ligne de crédit spécial pour
l'agriculture familiale a été abondée récemment. La grande presse
nationale - qui relaie majoritairement la vision des ruralistes - n'a pas
manqué l'occasion pour dire que le gouvernement a cédé à la peur et aux
menaces du M.S.T. qui selon elle remettent de fait en cause son autorité et
sa capacité à gouverner ; et de déclarer aussi que la propriété privée est
menacée et que l'image du Brésil auprès des investisseurs étrangers en est
affectée... De son côté Frei Betto, conseiller personnel de Lula pour le
programme Faim Zéro, cherche à rétablir la concorde entre gouvernement et
mouvements sociaux en rappelant que les sans terre et le gouvernement
fédéral ont un seul ennemi commun : le latifundium improductif.

Il apparaît finalement que chacun reste dans son rôle, défend ses
intérêts, sans pour autant compromettre l'avenir par des actions ou des
prises de position irréversibles, ce qui semble sage. João Pedro Stedile,
principal porte-parole du M.S.T. n'a-t-il pas été reçu officiellement le 1er
avril au Congrès à Brasilia pour apporter la vision qu'a le mouvement de la
réforme agraire à la Commission Parlementaire d'Enquête sur la terre (CPI da
terra) ?

Le point le plus délicat de cet exercice est certainement, pour le
pouvoir comme pour les mouvements sociaux, de ne pas perdre le contrôle de
la situation, de ne pas se laisser déborder par des leaders populistes
irresponsables ou opportunistes, ce qui dans un pays aussi vaste et divers
que le Brésil, où les problèmes sont aussi aigus, paraît, vu d'ici, un
véritable défi.

Jean-Luc PELLETIER et Isabelle DOS REIS - Info Terra - Avril 2004


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(1) « Avril rouge » : expression utilisée par João Pedro Stedile fin
mars lors d'une rencontre de mouvements sociaux dans le Mato Grosso, dans le
sens -et il a dû s'en expliquer largement dans la presse et à la CPI - que
les militants devaient reprendre les drapeaux rouges et se mobiliser
fortement tout le mois d'avril. Du coup, on l'a accusé d'incitation à la
violence et à la révolte, de terroriste même !... alors que le MST est avant
tout un mouvement non violent, et qu'à chaque fois qu'il y a eu des
affrontements violents, ce sont les « rangs » des sans-terre qui sont
touchés...

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